Pour un de mes frères d’esprit,
Jean Bergeron, un amoureux des livres

Sur Terre, rien n’est éternel.
Pas même les dieux.
Pas même l’idée d’éternité.

Ce n’est que le jour où j’ai vraiment compris que
j’allais mourir, que j’ai vraiment apprécié la vie.

L’auteur

L’animatrice jette un regard à son maquillage dans le reflet de l’écran de son téléphone. Être crédible est essentiel quand on travaille avec un public. L’habillement, la démarche, l’allure ou la posture, tout comme les gestes et le ton hypnotisent leur auditoire. Bon nombre d’exemples examinés durant sa formation provenaient d’extraits de discours de prêcheurs et de politiciens. Un sourire assaisonne d’ailleurs ce rappel. En quelques mouvements de doigts, ses notes apparaissent à l’écran. Un cas tout-à-fait particulier à présenter, malgré le détour et le banal du quartier.

Gorgé de touristes, l’autobus parcourt les sites historiques de la région. Certains vestiges datent d’environ 3000 ans. Leur itinéraire comporte un détour nécessaire par l’extrème sud-ouest de la ville, une banlieue cossue sans histoire, si ce n’est d’une sculpture singulière.

Elle se lève, micro en main :
― Nous approchons maintenant de la statue appelée « le baiser ».

Chacun tourne la tête tandis que le bus se range dans l’espace réservé. Entre les bâtiments, on devine la mer, plus bas au loin.

Sur l’unique avenue commerciale, un édifice de verre de huit étages est planté d’arrogance au coin d’une rue étroite qui se termine en cul-de-sac, au cœur de résidences huppées, incluant garage à l’avant et piscine à l’arrière. La tour trône tel un obélisque au haut de la colline qui forme le sud-est du quartier. Fait notable, les deux premiers étages du bâtiment laissent un cube vide à l’intersection, au près du trottoir. Dans cet espace sombre, une sculpture grandeur nature repose sur un îlot de gazon jauni.

Les touristes ont tous la même réaction en approchant : leur regard s’attarde à quelque chose dans l’autour de l’installation et leur pas ralentit. D’en être témoin l’amuse à chaque occasion. En posant les yeux sur la sculpture, l’animatrice redécouvre l’impression de gêne ressentie à sa première visite. Les six étages au-dessus et le volume de l’édifice, l’ombrage qu’il fait à la sculpture, ce théâtre transforme l’œuvre en un bibelot de porcelaine dont la blancheur et la triste impertinence dérangent.

Les murmures gonflent, signal de son entrée en scène :
― On prétend que la statue ne peut être salie ou mutilée. D’ailleurs jamais elle n’a subi l’injure d’un graffiti ni ne fut la cible de vandales. Croisons les doigts! lance-t-elle au silence qui s’est imposé. Ce qui est assuré, c’est que les fidèles « à l’autel de l’amour » (souligne l’animatrice, guillemets aux doigts), comme ils appellent l’œuvre, viennent nettoyer leur icône avec un linge humide en guise de pèlerinage à la nuit tombée. Certains sont à peine adolescents.
― C’est leur pèlerinage à la Mecque, lance un monsieur, moqueur.
― Est-ce qu’il s’agit d’une secte connue, demande une dame.
― Il semble que oui. Mais sans appellation officielle, ni carte de membre ou frais d’adhésion. Il faut simplement vénérer l’autel de l’amour véritable. Ou plutôt, se reprend l’animatrice (l’index levé montre un ongle nacré impeccable), l’autel du véritable amour. Voilà.
― Le mythe d’Adam et Ève, suggère la dame, incertaine.
― Je ne saurais dire. Autre fait mystérieux, poursuit-elle, récupérant tout le groupe du regard, la construction du Newton Center (ce disant, elle pointe l’édifice) fut compliquée par la présence de cette sculpture. Une directive de la ville empêcha que l’œuvre puisse être déplacée ou même recouverte durant les travaux. La statue ne pouvait pas plus être enfermée dans l’édifice, même derrière deux vitrines. Une directive surprenante, soulignons-le. Un règlement de la ville, fort ancien d’ailleurs, protège l’œuvre et aucun lobby ne semble pouvoir fléchir la volonté des élus. La légende raconte que lors de l’incendie de 1571, toute la colline fut détruite, à l’exception d’un espace circulaire, celui-là même où repose la sculpture. C’est d’ailleurs la première mention connue de l’œuvre, détail surprenant compte tenu de son ancienneté.

Une cage dorée

Du haut de la colline, on ne voit pas le village qui serpente la rive au bas à cause de la pente abrupte; seules sont visibles les barques de pêche amarrées, minuscules, et la mer qui se fond avec l’horizon en début de soirée. Elle et Lui reposent, appuyés à l’arbre, au rythme du faible ressac de l’eau contre les rochers, saupoudré de cris de goélands. Le pommier est devenu leur lieu de rencontre, leur maison d’un moment quotidien. À Elle à peine femme et à Lui déjà homme. Ils sont seuls au sommet du monde.

Une dame approche, tout sourire, d’une démarche lente, d’un calme « désarmant ». Ils ne l’ont pas vue ni entendue venir, sa marche est silencieux. Recouverte d’un drapé d’un blanc immaculé, l’inconnue pose sur eux un regard sans horizon. Un faible aura doré l’enveloppe. De ses traits, de ses yeux, ils ne se rappelleront rien. Quand elle parle, c’est en eux qu’ils l’entendent. Un langage mélodieux, inconnu, qui suscite des images, les mêmes découvriront-ils par la suite en ressassant l’incident. Du rappel de cette rencontre jaillira bon nombre de questions. Sans compter leur vie à jamais transformée.

»

Les touristes suspendus à ses lèvres, l’animatrice développe l’énigme associée à l’exécution de l’œuvre, qui en fait l’objet le plus photographié de tout le sud du pays.

― La sculpture est ancienne, mais malheureusement impossible à dater. Taillée dans un amalgame de carbone, de sel et de calcaire d’une densité exceptionnelle, elle a résisté aux méfaits de la pluie et du vent. Si l’on se fie aux vêtements et aux cheveux, l’œuvre aurait été exécutée bien avant le bref passage dans la région d’une tribu en provenance d’Extrême-Orient, il y a trois mille ans environ, ce qu’atteste la découverte d’un grillage en métal un peu plus loin, ici même sur la colline. L’artiste proviendrait d’un peuple déraciné brutalement de sa source, pense-t-on. Les deux personnages ne portent aucun bijou ou accessoire décoratif, comme vous pouvez le constater.

«

― Votre amour est pur, dit la dame. C’est pourquoi j’ai décidé d’intervenir dans le cours de votre destin. N’en déplaise à d’autres, ironise-t-elle en eux.

Destin?

― Je vous offre un amour dont chaque humain rêve, parfois sans le reconnaître. Jamais vous ne sentirez la fatigue ou la faim.

Le ton posé et ferme de la dame leur rappelle le chef du village quand il tranche une querelle entre deux familles.

― Ni la maladie, ni l’ennui, ni le besoin de richesse ou la compagnie des autres n’entachera votre bonheur.

Est-ce possible? Ils se regardent.

La dame patiente :
― Jamais vous ne serez troublés par des étrangers. Vous habiterez sous le feuillage du pommier et ne ferez qu’un. Pour vous le temps sera à jamais le même, celui du pur amour. J’ai dit.

Elle se tait, immobile, son regard au très lointain. Deux scintillements jaillissent dans la nuit de ses yeux :
― Ne jamais se baigner dans la même eau. Oui, je sais. Pourtant, toujours au même fleuve, ils iront. Ils lui donneront même un nom. Et vous aussi, ils vous nommeront, conclut-elle en reposant son regard sur eux.

Lui et Elle se regardent, interdits. Le fleuve à l’est? Quels gens? Ils veulent demander, (ils regardent tout autour, elle est nulle part) la dame a disparu.

»

― La fidélité avec laquelle l’artiste a reproduit les détails des articulations, des cheveux comme du pli des vêtements est tout simplement divin. D’un réalisme apparu tard dans l’histoire humaine. On ne trouve rien d’équivalent à des centaines de kilomètres à la ronde et rien sur Terre avant la culture grecque, de date beaucoup plus récente que cette sculpture.

L’animatrice connaît son texte par cœur. Ça lui donne l’impression d’être sur les planches, comme disent les comédiens. Ça la motive à chaque occasion.

«

Disparue. Un simple moment d’inattention pourtant. Ils ne la revirent jamais.

Alors que la nuit s’est imposée, que Lui est adossé au pommier, la tête de son amour à l’épaule, les paroles de la dame lui reviennent.

― Parlait-elle sérieusement?
― Il fera toujours beau et chaud, répond Elle de sa voix flûtée, les yeux levés vers les siens.

Puis une myriade d’étoiles absorbe ses yeux noirs.

L’air est doux et le parfum des fleurs enivre. Lui veut raconter les figures que voient les pêcheurs dans le ciel, mais il s’emmêle en voulant expliquer leur utilité. Certaines questions d’Elle le déroutent. Son attention est brusquement attirée ailleurs et il oublie le chemin par où sa pensée allait.

Ils s’endorment dans les bras de l’autre. Au réveil, chacun cueille une pomme tombée auprès de l’arbre. Vous serez heureux et vivrez en paix aussi longtemps que vous en consommerez une à chaque éveil, rappelle la voix en eux.

― Elle est bonne, remarque Elle, les yeux brillants.
― Je me demande…
― Quoi?

Il lui présente sa pomme, bras tendu :
― Ce n’est qu’une pomme.
― Nous n’avons aucune autre nourriture.
― La dame a dit une pomme, rappelle Elle, toute simple.
― Si les animaux sont des étrangers, nous ne pourrons pas chasser.
― Il n’y a pas d’oiseaux dans l’arbre.
― C’est vrai. Donc pas de bêtes affamées.
― C’est mieux ainsi, conclut-elle en se blottissant dans ses bras.

Elle pouffe de rire :
― Comme ça tu ne deviendras pas gros comme Hagar.
― Mais peut-être maigre comme Pic.

La voilà qui rie à nouveau.

― Je n’ai plus faim, constate-t-il.
― Je n’avais pas très faim.
― Moi non plus. Et l’eau?
― Tu as soif, toi? demande la flûte.

Le côte pratique de son amour le fait sourire. Pour une première fois, ils ont toute la journée à eux, sans rien à faire. D’ailleurs, pas le moindre doute ne questionna ce sentiment.

Ils s’étendent.

Au-dessus d’eux, le vent bruisse dans le feuillage. À l’occasion, profitant d’un trou dans les nuages, une brisure de soleil se faufile entre les branches et les aveuglent.

Une vague d’air salée s’étale soudain sur la colline devenu récif. À l’ouest, devant eux, une volée d’oiseaux passe devant les montagnes qu’on devine au lointain.

Elle entend le cœur de Lui battre contre sa joue.

― Parlent-ils des femmes?
― Qui?

Elle rit :
― Les hommes.

La voix d’Elle résonne dans sa poitrine.

― Oui. Et de la mer.
― C’est dangereux.
― Il faut deviner quand viennent les tempêtes.

Elle soulève la tète vers lui :
― Tu sais comment toi?
― Oui. Des nuages sombres au loin sur une ligne. Et un vent brusque, frais. Pour aller de l’autre côté, c’est moins certain.

Elle sourit. Quand Lui explique, on dirait qu’il aligne les idées comme des pierres sur un mur. Il lui faut être attentive :
― De l’autre côté?

Étendu, le regard dans les nuages, Lui lève le bras et pointe vers la mer :
― Après quelques jours, on atteint une terre escarpée où il fait plus chaud.

Elle repose sa tête :
― Pourquoi fait-il plus chaud?

Et le temps fila. Ils oublièrent le village.

»

L’animatrice s’approche de la statue, arrimant un index à son propos :
― Les vestiges de civilisations datant d’époques assez reculées n’ont laissé aucun artefact ou construction manifestant la maîtrise d’un tel art des proportions. Pas plus d’ailleurs de la production d’outils de précision que suppose le travail de finition. Sans le respect des proportions, autant du corps que de la figure que les Grecs anciens n’ont maîtrisé que plus tard dans l’histoire et loin d’ici, du moins pour l’époque.

Une présentation impeccable qui résume l’essentiel du mystère. Accompagnée de gestes élégants qui soulignent les proportions et la finition autant du corps et de la tête que les pieds et des bras. Elle a pratiqué devant le miroir.

― Détail fascinant, poursuit-elle, la sculpture ne possède pas de socle. La position des pieds et des bras assure à l’œuvre toute sa stabilité. Curieusement, les deux personnages font presque dos à la mer.

«

Des cris. Ils se réveillent en sursaut. Le soleil se lève à peine. Des villageois surgissent au haut de la pente. Ils les appellent à voix haute. Passé le réflexe de se lever, tout deux se figent, étonnés. Ils ont oubliés le village. Un malaise coupable monte en poitrine.

Les gens ont beau regarder partout, leur regard glisse sur eux. Pourtant Elle et Lui les voient et les entendent clairement. Quand le groupe se déploie pour couvrir un max d’espace, Elle, voyant sa mère courber sa marche pour éviter de passer sous le feuillage, l’appelle à voix basse. Sa mère ne réagit pas. Elle sursaute, Lui a crié. Aucune réaction des autres. Les deux se regardent, interdits. Invisibles. Ce que la dame a prédit se réalise. Des étrangers.

Peu à peu les appels se perdent sur la pente douce qui mène au fleuve. Lentement, l’intensité de l’incident s’assoupit en eux. Le bruissement des feuilles et le ressac de l’eau au loin reprennent leur dialogue.

Ils se regardent, lèvent les yeux vers le pommier gorgé de fruits, se regardent à nouveau puis s’assoient.

Son amour se blottit dans ses bras tout en appuyant la tête contre son torse musclé.

Au village, Elle s’occupait des enfants et aidait les femmes à l’occasion, mais celles-ci la traitaient encore comme une enfant. Sa mère lui avait expliqué que quand elle saignerait, elle serait reconnue femme. Son rôle alors auprès des enfants a changé. Le regard des hommes aussi.

Avec Lui, tout fut différent dès le début.

«

Le petit du frère de sa mère s’enfuit à toute vitesse. Elle va pour le rattraper, mais l’enfant court presque aussi vite qu’elle et zigzague. Pire, il passe sous des obstacles qu’elle doit contourner. Elle a beau le semoncer, le gamin rit et fuit. Un jeu pour lui. Un frisson de crainte l’envahit. L’enfant se dirige vers la maison des ressources que les hommes construisent. Un gros bâtiment qui les oblige à amener des arbres depuis le fleuve pour les couper en longues poutres droites à la hache, sans compter les cordages nécessaires à les monter en ordre. Le petit menace de se perdre entre les hommes qui transportent de lourdes charges et ne le voient pas.

Elle bifurque pour lui couper le chemin et… se retrouve par terre, sonnée. L’impression d’avoir donné contre un mur. Non, c’est Lui. Il tient un coffre, bras haut levés… pour éviter qu’elle s’y cogne, comprend-elle. Il l’a vue venir. C’est son torse qu’elle a frappé.

Il lui sourit. Ses yeux brillent d’amour.

»

Il n’existe qu’eux dorénavant. Lui est son homme.

Elle remonte la tête vers son épaule et caresse son torse d’une main lente et curieuse, sans même s’en rendre compte. Les femmes parlaient souvent de leur homme, parfois sérieuses, parfois à la blague. Maintenant elle sait ce que signifie « son homme ». Elle le sent, elle lui appartient. Son corps s’ouvre, ses seins durcissent.

Le mâle s’éveille brusquement en Lui, transperçant sa réflexion d’impatience. Il la regarde.

Lui aussi a rêvé, elle le sait. Il l’a revue par terre, les yeux levées vers lui. Le premier moment, leur naissance. Il voit dans ses yeux qu’elle sait. Il l’embrasse. Différemment.

Bien plus tard, épuisés, accotés au tronc, distraits par un soleil fondant dans une mer tachée de jaune, de violet et de carmin, la question a éclaté dans le silence d’un bonheur béat : tout ce qu’elle a prédit?

»

― On ne peut guère associer la sculpture à un quelconque rituel matrimonial (quelques rires). Certains ont suggéré qu’il se tenait ici une cérémonie funéraire. D’autres ont même suggéré un rituel inconnu d’euthanasie. Pourtant, les scans effectués n’ont révélé aucun aménagement funéraire à proximité. Le seul cimetière connu du coin est sis sur un plateau plus à l’est, de l’autre côté du fleuve. Nous visiterons d’ailleurs les restes d’un château médiéval à cet endroit (devenu l’excuse d’un centre d’achats, faut-il ne pas le souligner).

L’animatrice tend un bras invitant vers le bus :
― Notre prochaine étape est l’antique port de pêche au bas de la colline.

De l’ancien port, il ne reste que bien peu, mais tant qu’à faire un détour. Certains touristes, elle le sait d’expérience, vont s’attarder à prendre des photos d’eux avec la statue. Les mains pas toujours propres.

«

Elle s’amuse à créer des figures avec les cailloux amassés. Il y en a plus qu’elle ne l’estimait. Lui. Elle tourne la tête. Assis à la limite du feuillage, il fixe la mer. Ils se sont oubliés. De le constater la surprend à chaque fois. Comme c’est différent avec et sans lui.Pas vraiment sans lui. Avec lui, mais seule un moment. Comme s’ils travaillaient … Le village. Soudain, Elle se rappelle ceux qu’elle a laissé en bas : sa mère, ses frères et sœurs, les femmes. Pareil pour Lui. Son père qu’il aime tant. Le cœur d’Elle en souffre. Elle s’approche et s’assoit au creux du bras qu’il place naturellement autour d’elle sans y prêter attention, les genoux repliés appuyés sur sa cuisse.

― Tu penses à ta famille?
― Nous pouvons peut-être nous éloigner un peu du pommier.
― Pour aller où?
― Nulle part. Seulement s’éloigner un moment.

Le regard de son amour s’assombrit ce disant. Elle approche son visage du sien :
― Pourquoi?
― Ils vont nous croire morts.
― Sans cadavres?
― Que nous avons fui alors.
― Pourq…

Partie avec son homme. L’histoire lui revient. Elle se recolle contre lui. Les femmes racontaient qu’un homme s’était enfui avec une femme enfant. On ne les avaient jamais revus. Certaines les disaient morts, d’autres qu’ils avaient rejoint le village plus au nord sur le fleuve. Une des femmes prétendait qu’ils étaient peut-être heureux et avaient trouvé un… Le mot, elle l’a oublié.

Les autres se moquèrent de la femme, mais ses paroles l’avait fait rêver. La dame…Eux aussi?

Lui la contemple, rêveuse. Sa voix est douce. Quand il ferme les yeux, c’est comme si elle était minuscule et, juchée sur son épaule, lui parlait directement dans l’oreille.

Elle aussi a des frères et des sœurs. Tout laissé.

― Nos familles aussi sont des étrangers, se convainc-il de se l’entendre dire.
― Il fallait nous cacher, remarque Elle, pur amour.
― Nous ne sommes pas en danger.
― Non. Mais ils ne le savent pas.
― Mais nous ne sommes pas en danger.

Elle accueille l’insistance de son homme en elle. Que leurs familles demeurent dans l’inquiétude lui paraît maintenant tolérable.

― Si nous pouvions laisser un sign… S’éloigner un peu du pommier, c’est pour ça.
― Viens, dit-il en la soulevant, vif comme un chat.

«

Il dépose sa charge :

― Attends.

Le petit s’est arrêté et les regarde. D’un bond, voilà Lui en course. Il saute par-dessus l’obstacle où se glisse l’enfant et l’intercepte de l’autre côté. Il le ramène aussitôt en le lançant en l’air, comme s’il ne pesait rien. Les deux rient. Pour la première fois, Elle contemple le corps d’un homme.

Il pose l’enfant :

― Toi, tu la suis. Je serai au pommier, en haut, après le repas, poursuit-il, son regard dans le sien, ce qui la fait frissonner. Viendras-tu?

Elle voit une pointe de défi dans ses yeux marrons.

»

Ils avancent tête levée et s’arrêtent en bordure du feuillage.

― Tu sens quelque chose?
― Non. Toi?
― Rien, dit-elle.

Un pas de plus. Elle tend la main devant :

― Je ne sens rien.

Deux pas. Une légère fatigue apparaît. Ils s’arrêtent. Une grande lassitude s’empare d’eux. Ils reculent spontanément et l’impression de bien-être réapparaît.

Elle lance un caillou au loin. Il roule puis s’arrête. C’est tout. Lui a trouvé une petite branche morte qu’il lance. Ils observent patiemment. Rien. Pourquoi nous?

― Parce que nous sommes vivants peut-être? fredonne Elle.

Lui va chercher une pomme et la lance. Elle roule au loin puis s’arrête. Rien. Rien. Toujours rien. Ils vont abandonner quand Lui note que la pomme a un peu bruni. Elle pourrira en quelques heures. Puis deviendra éventuellement poussière, mais alors leur intérêt aura déjà vogué vers d’autres rivages.

L’idée même de s’aventurer disparut en eux. D’ailleurs, ils ne se sentent pas prisonniers sous l’arbre, mais à l’abri, avec les restrictions que cette protection oblige. Comme deux pinsons dans une cage dorée, logés et nourris, aurait songé l’animatrice.

Un dôme …

Une bourrasque de vent balaie la colline. Pourtant les plus hautes feuilles du pommier bougent à peine. Hors du volume protégé, une fine poussière lève et virevolte, glisse à la surface invisible de la demi-sphère qu’ils habitent. Debout à la lisière sud-ouest du feuillage, eux ne sentent aucun vent. Ils observent une masse de nuages, sombres et menaçants, qui gonfle en silence dans le ciel. En bas, les barques sont tirées sur le sable. L’espace s’assombrit, soudain c’est l’averse. Pas une goutte ne traverse le feuillage. La pluie qui coule forme une coupole autour d’eux. Ils retournent à l’arbre, s’étendent et s’endorment, bercés par le ruissellement de l’eau.

Lui empile de petits cailloux puisés dans le tas de son amour, un par jour. Un matin, une pierre nettement plus grosse remplace le tas accumulé, qui repart avec un cailloux le lendemain matin. Elle trouve toujours de nouvelles pierres dans l’herbe, de plus en plus belles, certaines, petites, de couleurs diverses. Elle les agence en figures agréables. Elle complète ou modifie leur agencement selon son inspiration à mesure que leur nombre grossit.

Il l’a sent qui s’approche dans son dos :

― Je vais utiliser la blanche pour marquer la nouvelle année.
― Comment sais-tu que ce sera la nouvelle année?
― Il y a vingt-neuf soleils entre deux pleines lunes, explique-t-il, en pointant la grosse pierre, tandis qu’elle s’agenouille.

Il montre deux fois deux mains, les doigts dépliés, puis deux mains moins le pouce droit, plié, qu’il pointe du regard :
― Vingt-neuf.

La mention de la pleine lune a réveillée en Elle une autre réalité. Mais, émerveillée par sa connaissance des nombres et de leurs noms, cette pensée s’envole.

― Après treize lunes pleines (il montre deux mains puis trois doigts), le soleil revient très haut au milieu du jour durant la saison torride.
― Et nous vieillissons tous d’une année.
― Oui. Le vieux pêcheur a dit qu’il manque des jours. Ou il y en a trop, je ne me rappelle plus.
― Il manque des jours?

L’étonnement de son amour, les yeux arrondis, l’amuse. Sa voix flûtée lui chatouille les oreilles. Il l’embrasse.

― L’année revient entre deux pleines lunes.
― Pourquoi?
― C’est que… c’est plus ou moins vingt-neuf soleils. Il paraît qu’à la ville, de l’autre côté (il tend le bras vers le sud), ils savent comment le compter.
― Elle existe vraiment cette ville? Certaines femmes disent que ce sont des histoires de pêcheurs.

La voilà qui pouffe de rire.

― Le vieux dit que plus au sud, en tournant lentement vers l’est (il mime le mouvement avec sa main), après deux jours on aperçoit des feux au loin la nuit.
― Des feux?
― Oui, au haut de tours faites de pierres taillées.
― Des tours?

Quand son amour l’interroge, sa voix sonne à ses oreilles comme…

«

… un couple d’oiseaux qui s’envolent soudain. Leurs plumes sont tachées de bleu et de vert. Ils étaient en conversation, posés à une branche de distance. De les entendre lui chatouilla l’oreille. Il rêvait d’Elle en marchant, perdu dans sa pensée. La mélodie apparue, moula sa marche. Si peu présent à l’autour qu’il surprit les tourtereaux.

Venu porter une charge de vêtements à réparer, il l’a aperçue parmi les femmes. Son visage puis ses yeux l’a rendu amoureux. En s’en retournant, il l’avait entendue dans son dos poser une question. Cette voix avait éveillé en Lui un désir implacable, qui changeait à jamais le cours de sa vie, sans même lui demander son avis.

»

― C’est une petite maison carrée, très haute, avec des marches à l’intérieur, comme celles taillées pour monter sur la pente abrupte.

Ce disant, il façonne la tour avec ses mains puis gravit l’escalier en colimaçon, deux doigts en guise de jambes. Elle fixe son théâtre, attentive.

― Au sommet est entassé du bois sur lequel on verse un liquide noir. Quand on y met le feu, ça brûle toute la nuit.
― Pour guider les barques, conclut Elle, admirative.

L’image d’une barque qui s’approche au loin a surgi du passé.

«

Depuis la rive, on devine une barque sur l’eau au flambeau que tient l’un des marins qui hèle au lointain. Une des barque n’est toujours pas revenue au crépuscule, lui explique sa mère, qui, inquiète, lui serre la main. Encore petite, Elle approche d’un feu. Elle doit lever haut le menton car il brûle au sommet d’une tour que les hommes ont érigée.

»

Qui n’est pas revenu?

― …ien plus grosses que nos barques de pêche, qu’a dit le vieux. Ils appellent cela des ba-teaux.
― Bateau…
― Il y a un grand quai fait de planches qui s’avancent sur l’eau. Elles sont supportées par des pieux gros comme deux cuisses d’homme, enfoncés dans la terre sous l’eau.

Ce disant, en bon ouvrier, Lui mime la construction du quai avec ses mains.

― Ainsi les marins peuvent embarquer ou débarquer des marchandises à plusieurs sans se mouiller et sans que le bateau s’échoue.
― Et la ville?
― Il n’a pas pu y aller, mais de loin il a vu une construction faite de trois maisons empilées en hauteur.
― Trois maisons l’une sur l’autre? demande la flûte.
― Oui.

Ils rêvent.

― Nous pouvons vérifier, s’éveille Elle, enthousiaste.
― On ne peut pas partir.

Elle pose ses yeux dans les siens :

― Le nombre de jours pour la Lune, c’est ce que tu comptes.

Elle pointe le tas de cailloux par terre

― Et l’année même…
― Ça va être long, répond Elle, les yeux ronds.

Elle s’intéressa un moment puis s’en remit à lui pour empiler les cailloux. Certains jours, il oublia, puis le calcul lui parut fastidieux. Un jour son attention fut accaparée par une question d’Elle, qui se demandait ce qui se passerait s’ils allaient toujours vers l’est, à pied ou en bateau, avec des pommes et le dôme autour d’eux. Feraient-ils un voyage sans fin ou reviendraient-ils ici en arrivant par l’autre côté? Lui se rappela qu’à la ville au sud, un sage prédisait les mouvements des étoiles, même celles irrégulières. Il faisait des prédictions à propos de ce qui surviendrait, parfois des mois plus tard, semble-t-il.

― Un vieil érudit prétend que le sol a la forme d’une bulle faite de roches, d’eau et de terre.

Ce faisant Lui délimite une bulle dans l’air avec ses mains.

― Pourquoi le sol est-il souvent plat alors?
― Hum… parce que la bulle est très très grosse et… de proche, ça ne paraît pas.
― Combien grosse?

Rendu là, le théâtre des mains accusa ses limites. Elle demanda aussi si les pommes de l’autre côté de la bulle tombent vers les nuages. Ils conclurent que non, que les choses tombent vers le sol, peu importe où elles sont. Quand il se rappela le tas de pierres et son projet, les figures s’étaient déplacées sensiblement dans le ciel. Quand au nombre de jours écoulés depuis… Lui se dit qu’il recommencerait une autre fois.

Les pierres devinrent un moyen de communiquer entre eux. Un jour, se rappelant les figures que son amour construisait, Lui débuta un dessin mais fut distrait par un combat d’oiseaux. Elle prolongea la forme, sans mot dire. Il s’en rendit compte et ajouta quelques cailloux. Depuis s’est établi entre eux un dialogue muet, sans obligation, selon leur humeur.

Mais là, les mains à la taille, elle observe son homme soucieux, agenouillé devant la figure. Il semble incapable de poursuivre. Elle s’approche, défait l’arrangement et place le tas devant lui. Il tourne la tête et la regarde avec ces yeux amoureux qui font frémir l’intérieur de ses cuisses.

Son écoute, c’est ce qui l’a fasciné dès qu’ils se mirent à converser sous l’arbre, le premier soir. Les jeunes femmes qui l’approchaient (ce qui suscitaient moult commentaires de la part des autres hommes) parlaient de tout et de rien. Elle suit le chemin, guidée par les mots. Elle marche avec lui sur une route en dedans d’eux, qu’ils explorent à deux; lui téméraire, elle si pratique. (Elle aurait pensé : moi curieuse, lui si habile à trouver.)

«

Lui gravit les marches deux par deux. Il n’a vu Elle ni devant ni derrière. Donc elle n’est pas repartie.Pas venue? Depuis les dernières marches, alors que le soleil se cache derrière les montagnes, il la devine au loin, assise dos au pommier. Ses grands yeux noirs fixent le sol devant elle, fascinés par le spectacle d’une vie rêvée.

Il est en retard. Une poutre a brisé, il a fallu solidifier. Un homme a eu la jambe cassée. Il approche de biais, sans bruit, et lance :

― Cela fait quelque temps que je t’ai vue, mais tu n’étais qu’une grande enfant qui ne regardait pas les hommes.

Elle sursaute. D’abord amusée de s’être fait surprendre. Puis, ennuyée par une ombre à son bonheur, elle répond :

― Tu es le seul que je vois en homme.

Une brise de douceur.

― Moi aussi, je ne vois que toi. Mais il fallait être patient. Je ne m’attendais pas à ce que tu me rentres dedans, note-t-il en s’assoyant.

Elle rit.

»

Ils dorment, heureux, l’une dans les bras de l’autre.

Certaines nuits, ils observent le ciel étoilé tout au long de l’année. Lui lui a montré les figures que les pêcheurs ont inventées pour mémoriser les groupes d’étoiles. Dix en particulier, qui se succèdent comme si elles étaient cousues sur un ruban rond cousu d’images. En essayant de les repérer, son amour a imaginé de nouvelles figures, amusantes. Ils ont peint le plafond de leur chambre à même les étoiles, aurait expliqué l’animatrice, si elle avait su.

Les nuits où ils demeurent éveillés, le jour naissant les accueille aussi frais que s’ils avaient dormi. D’ailleurs, ils se réveillent toujours à l’aube, peu importe quand ils se sont endormis. Et deux pommes tombent de l’arbre.

― Est-ce que tu rêves quand tu dors, demande-t-elle.
― Avant, oui, je rêvais.
― Mais ici?
― Je ne me rappelle pas.
― Moi non plus. Au village pourtant je me rappelais. Pourquoi dort-on si nous ne sommes pas fatigués?

Tête inclinée de côté, la frange de cheveux qui souligne ses grands yeux ronds, Elle est le visage de l’Amour. Il l’embrasse et devient amour. La première fois qu’elle lui offrit sa bouche, leurs lèvres glissèrent à l’unisson en un mouvement de va et vient doux. Un jour, elle eut l’idée de caresser les lèvres de Lui du bout de la langue. Leurs langues se touchèrent et, amoureux, excité, Lui pressa d’une main ses reins, de l’autre sa nuque et la renversa dans une pénétration voluptueuse qui allait bien au-delà le simple apaisement du désir.

Ne sachant quoi répondre, Lui proposa de rester éveillés plusieurs jours. Quelques couchers de soleil plus tard, ils découvrirent qu’il vint un moment où le besoin s’impose de ne plus penser, voir ou entendre. Et là, ils dorment, heureux; ils n’ont plus besoin de comprendre.

Une fumée compacte monte vers eux jusqu’à leur cacher en partie le ciel et la mer. Le nuage évite l’espace de l’arbre, comme le font la pluie et le vent. Ils observent de l’intérieur, dans une quasi obscurité, le volume exact de leur demeure. Le reste de l’univers est disparu.

Des cris, des hurlements, bruits de lutte. Le village! Rien ne transparaît au travers la fumée. Ils vont en direction des cris, mais les limites de leur bonheur les rappellent à l’ordre. La fumée se dissipe lentement et autour d’eux (seuls spectateurs au centre du cinéma, aurait pensé l’animatrice) le rideau se lève sur un film d’horreur en 3D.

Ils reposaient quand, dans un ciel bleuissant timidement, trois embarcations gorgées de guerriers ont glissé en silence vers la rive; celles qu’ils aperçoivent, accostées en bas, à travers la fumée. Beaucoup plus grosses que des barques de pêche. Avec à l’avant, un prolongement en bois sculpté et sur les flancs, note Elle, des arêtes de poisson qui reposent dans l’eau. D’énormes créatures de bois qui semblent dormir.

Des villageois effrayés surgissent au haut de la pente rude. Lui aperçoit sa sœur qui court, le souffle rauque. Un son vibrant s’impose. C’est un bâton fin qui a frappé un homme dans le dos. L’objet allait si vite que Lui n’a pu le voir en mouvement. Un autre bois frappe sa sœur qui s’écroule au sol. Il va pour s’élancer, mais la main d’Elle agrippe fermement son bras. Dans le regard qu’elle pose en lui, il ressent en un éclair la puissance et la solitude de leur complicité.

Plusieurs dizaines de villageois fuient des hommes qui les pourchassent et les exécutent à l’aide d’une hache munie d’un long manche et d’une courte lame. Ils portent leurs cheveux noirs torsadées en nattes. Parfois noirs surtout bruns, leur regard est luisant et leur peau bronzée. La plupart affichent une mince barbe qui couvre l’arrête de la mâchoire. Ils portent au dos un bout de branche courbé par un nerf tendu attaché aux deux extrémités.

Le massacre se poursuit jusqu’au loin sur la pente douce, mais eux demeurent debout, immobiles, abasourdis, au milieu des plaintes, des gémissements et des morts. Des larmes coulent, leur cœur palpite, leur estomac se révulse; l’horreur de la scène défie toute explication.

Doucement, lentement, le dôme impose son calme en eux.

Au village, les hommes parlaient, toujours sérieux, de hordes de guerriers qui surgissaient de nulle part pour piller, violer et tuer. Parfois, ils brûlaient le village en entier. Pourquoi?

― Fatalité, répond Elle.
― Fatalité?
― Son nom. Une femme qui avance en silence sous une longue cape noire. Elle glisse sur le sol, son visage sous un capuchon relevé. Là où elle passe, qui elle regarde, ceux-là disparaissent à jamais.

Elle frissonne. Elle s’est rappelé le ton et les mots exacts de la femme, celle qui l’avait fait rêver. Comme si elle avait été quelqu’un d’autre pour un moment. L’image est demeurée gravée en elle, celle apparue quand la femme avait raconté.

― Elle aussi est une étrangère, réplique son homme d’une voix qui vibre. Tu n’as rien à craindre.

Les guerriers reviennent. En passant, ils achèvent quelques villageois qui geignent par terre. Avec méthode, sans joie ni haine. La crudité de la scène s’impose à nouveau. Leur isolement aussi.

À l’unisson, ils se blottissent contre le pommier, dos au spectacle. Seuls dans le silence de leur antre invisible, ils contemplent les montagnes au très loin. Imperceptiblement, le feuillage s’abaisse derrière eux en guise de couverture.

Il avait cru voir une jeune femme. En examinant le cadavre de sa sœur à distance, Lui découvre qu’elle est plus vieille que dans son souvenir. Beaucoup plus vieille. Elle était à peine femme quand lui et Elle sont venus sous le pommier la première fois. Combien d’années?

Année? Elle tourne la tête. Ses cheveux noirs oscillent à fleur d’épaule. Absorbée par ses pierres, elle a oublié son homme. Elle compose des figures pour imager les nombres. Le 3 est un triangle que délimitent trois pierres; le 4 est un carré. Pour le 5, elle a posé un triangle sur un carré; ça ne prend qu’une pierre de plus, les deux formes partagent un côté. Cette idée lui est venue en revoyant en esprit la maison des moutons, au loin, avec une entrée dans le mur de pierre et un toit de bois en triangle où l’on fourrageait. À l’occasion, quand elle joue avec ses pierres, la forme qui apparaît lui rappelle un objet, un événement ou un endroit du passé. Des souvenirs du village remontent en elle, si lointains et si proches à la fois. L’homme avec qui elle marche, petite, lui explique l’utilité des moutons. Elle revoit sa mère qui tourne des fils sur un bâton. Le bonheur que ce rappel fait naître la rend triste. La poupée avec deux tresses de fils noués. Elle joue avec un autre enfant. Mais le rappel de la maison, des enfants, de sa mère, tout ce passé est devenu flou. Seul du peu de temps qu’elle passa avec les femmes persiste encore quelques épisodes nets. La vie d’avant fusionne avec des épisodes de leurs promenades en esprit. Le passé fond peu à peu dans la substance du rêve.

Pour le 6, elle a imaginé deux triangles l’un sur l’autre; la pointe de l’un vers le haut, la pointe de l’autre vers le bas. Ça lui a pris des heures pour se décider parce que les deux triangles ne partagent pas un côté. Sinon ça ressemble à un quatre, mais penché. Sauf qu’elle n’a rien trouvé d’autre. Elle a ballotté, indécise, d’une forme à l’autre, puis s’est attardée à autre chose. Le huit est composé de deux carrés dont les pointes de l’un traversent les côtés de l’autre, comme pour le 6. Cela fait des lunes que le problème de faire une image pour chaque nombre la fascine. Elle s’y attarde à presque toutes les veilles, qui ne correspond plus forcément à la période entre deux levées de soleil. Elle en était au 7, qui lui donne des difficultés, quand elle s’est rendu compte en regardant la figure du 8 qu’on pouvait ne voir que des pierres posées en rond. Images d’étoiles. Ça l’avait frappé un soir qu’ils se remémoraient les figures imaginées la veille dans le ciel étoilé. Eux seuls voyaient ces figures en regardant les étoiles. On pouvait en imaginer d’autres. D’ailleurs, avant, Elle ne voyait que des étoiles. Ça lui fait songer à leur amour. Eux seuls le vivent, mais il est réel. Les autres auraient pu les voir amoureux. Aurait-ce été comme eux le vive? C’est alors qu’elle a entendu en esprit : année.

Il est assis dans l’ombre, immobile, à la bordure du feuillage. Il fixe le cadavre de sa sœur. Eux aussi seraient mort s’ils étaient restés au village. Elle s’approche dans son dos. L’image s’impose de cadavres sur la place publique ou dans les demeures, par tout le village. Pourtant elle ne peut les imaginer tous en même temps.

Au moment de s’agenouiller, alors qu’elle l’enlace dans ses bras, les mains de Lui l’accueillent et terminent le mouvement. Ils sont un à nouveau.

Il tourne la tête et la regarde, la joue à son épaule. Ils n’ont pas vieillis comme sa sœur. Leurs cheveux et leurs ongles ne poussent pas. Ni excréments ni urine. Amour attrape son regard :

― La dame savait, elle nous a sauvés. Nous serions morts avec les autres. Elle nous protège contre les étrangers. C’est ce qu’elle a dit.
― Peut-être. De la vieillesse aussi, laisse-t-il mourir, comme s’il cherchait la route à suivre. Oh! Regarde ce que j’ai trouvé. (Il pointe un cadavre tout en se levant d’un bond.) Tu vois le bâton dans son dos. Ils attachent un nerf à un bout d’une branche, puis ils la courbe et attachent le nerf à l’autre bout. Comme la branche veut être droite, le nerf se tend.

Ce disant, Lui exécute toutes les opérations comme s’il avait vraiment l’objet en main. Un théâtre qui la fascine.

― Ils tiennent la branche courbée par le centre, d’une main, et le bâton entre deux doigts. Il suffit de pincer entre deux doigts l’autre bout du bâton contre le nerf, puis tirent vers l’arrière, ce qui tend encore plus le nerf. Il suffit de pointer et de lâcher. Le bâton est lancé à grande vitesse.
― Ils peuvent tuer de loin, murmure Elle.
― Le bout qui frappe est taillé en pointe. Il y en a une, juste là (il se déplace et pointe).

Elle se lève :

― Comment sais-tu?
― J’y repense des fois… De revoir l’attaque, ça me permet de comprendre.
― Sans quelles soient devant tes yeux.

Devant eux, debout sous le feuillage, ils observent la colline jonchée de cadavres. D’abord dépecés par les charognards, les corps prirent des semaines à pourrir. Lui et Elle les oublièrent bien avant. Aucune odeur ne les indisposa.

Quand aux nombres sept et neuf, Elle n’a toujours pas trouvé d’image.

Après l’amour, Elle pose la tête sur sa poitrine et Lui s’oublie, les doigts dans sa chevelure. Elle est alors seule et pourtant tout entière près de lui. La dame. Avec le temps, le rappel propose une femme parée de lumière, enrobée de blancheur et disposant d’un pouvoir que Elle ressent sans le comprendre.

Elle avait dit l’amour pur. Sans maladies? Sans saletés?

La femme au village avait parlé d’un endroit avec des fruits, sans guerre, sans maladie, où on vivait sans jamais mourir. Le nom, elle l’a oublié. Ils ne portaient…

― Pourquoi remet-on notre vêtement? demande-t-elle.
― Euh… parce que c’est ainsi que je me rappelle de toi.
― Et pas nue?
― Aussi, mais comme femme.
― Je suis une femme.

Il l’embrasse sur la tempe en souriant :

― Mais aussi mon amie… et ma petite sœur.

Elle lève les yeux vers lui :

― Ta petite sœur, grand frère?

Ses yeux lui sourient. Il la prend par la taille, la soulève, la tourne vers lui et l’assoit sur ses cuisses, tel un objet. Elle adore quand il fait cela. Elle n’offre aucune résistance, parfaitement sécure. Ils se regardent sans mot dire, presque nez à nez. Sans bouger, sans même une grimace. Le rituel s’est imposé de soi. Ils se regardent briller dans l’autre, son regard noir à elle dans le sien de miel. Devenir étoile et rester soleil, a-t-elle trouvé pour imager leur face-à-face.

Un jour les yeux de Lui grossirent à en devenir le tout du paysage. Alors l’image perdit ses couleurs et se résuma à un homme poilu et barbu qui s’avançait vers elle, un bâton en main. Elle avait dû lui expliquer son saut. Ça ne s’est jamais reproduit par après. D’une fois à l’autre, différentes images surgissent en elle, à en oublier à chaque fois qu’elle est assise sur Lui. Un jour, c’est un mot qui lui vint à l’esprit; d’autres fois, elle se rappela un geste, une couleur, son homme ou un rire. Chaque apparition fait éclore une vie en rêve.

Les souvenirs du village ont laissé place à ceux de leurs rituels journaliers. Leur pensée pétrit cette glaise du quotidien d’une manière incompréhensible à tout humain périssable, peu importe sa culture, peu importe ses connaissances; un vécu dans une durée et une exclusivité d’une magnitude inhumaine.

Chose certaine, le chemin que suit sa pensée lui est inconnu. Pourtant, jamais elle ne se perd. Elle avance sans destination ni but, et bifurque au plaisir. Elle se remémore un incident oublié en lui prêtant un sens autre, ou unit en esprit deux choses jusque là séparées. Qu’il s’agisse d’objets, d’idées ou d’incidents, un sentiment ou une impression anime soudain un théâtre en elle. Pareil pour Lui. Parfois, elle a l’impression qu’il la suit en pensée. Quoiqu’elle ne lui aie jamais demandé. À quoi bon d’ailleurs? Elle même ressort de leurs communions sans souvenir. Sans le moindre intérêt à se questionner d’ailleurs.

Puis, fatalement, leurs lèvres se touchent, aussi assurément que les oiseaux se posent en fin de vol. Leurs mains entre en jeu. Un jour Elle avait souri. Lui avait souri et leurs lèvres s’étaient à nouveau soudées. L’un et l’autre glissèrent alors à la surface de l’autre dans une danse de lèvres (un tango de bouches, aurait songé l’animatrice). D’abord sensuel, ce toucher s’est assagi à l’usage. Dernièrement, la tête d’Elle s’est mise dans la danse. Lui a suivi. Un jourelle eut l’idée de prononcer un mot, ses lèvres soudées aux siennes. Il a deviné sa pensée et a répété. Une autre fois, il répondit d’un autre mot. Maintenant, ils en sont à converser par phrases, en silence, lèvres contre lèvres. À l’occasion.

Fatigués, ils s’endorment. Demain sera un jour neuf.

― Regarde!

La montagne de sombres nuages est de retour, annoncée par de violentes bourrasques de vent. Ils semblent encore plus menaçants que la dernière fois. Longtemps. En bas, même les plus jeunes seraient morts maintenant, comprend Elle. Peut-être même leurs enfants.

Mais c’est vers la mer que pointe son homme. Plus de bateaux que les doigts d’une main. Plus grands que ceux des guerriers qui ont brûlé le village. Sur le plus près d’eux, Elle distingue à l’avant une femme en bois, sculptée jusqu’au nombril, posée comme un guide.

― Ils ont deux voiles, note Lui.
― Pourquoi le tissu vert et noir au sommet?
― Leur signe.
― Signe?
― Les couleurs de leur tribu ou de leur port. Les couleurs permettent de savoir qui ils sont de loin. C’est comme saluer.

C’est ce que le vieux pêcheur avait expliqué.

Elle veut demander pourquoi ces couleurs, mais un détail la frappe : les arêtes. Des hommes, six de chaque côté, sont assis le long de la coque, protégés par un parapet de bois jusqu’à la hanche. Ils tiennent chacun une rame, fixée au parapet par du métal. Ils poussent des deux bras sur la rame et des deux jambes contre le sol. Toutes les rames s’enfoncent dans l’eau en même temps, comme des nageoires de poisson; comme si les hommes ne formaient qu’un long muscle. Le bateau bondit alors sur l’eau, même s’il file voiles gonflées.

Les hommes tentent de rejoindre la rive avant que la tempête ne les rattrape. Par moment, les bateaux semblent sortir de l’eau, à d’autres être avalés par les vagues. À l’avant de chaque embarcation, un homme habillé différemment des autres leur crie quelque chose. Les marins sont apeurés, ils tournent la tête. Lui met un bras protecteur autour d’elle. Le mur de nuages gagne rapidement du terrain.

D’où venaient-ils? Où allaient-ils? Peu importe, la tempête les balaient et la mer avale leurs embarcations.

Le vent siffle, mais Lui et Elle ne le sentent pas. Ils sont debout, immobiles, dans une durée entre parenthèses, devant les débris de bois et de toiles qui flottent dans l’indifférence d’un présent retrouvé (comme devant le générique d’un film, aurait songé l’animatrice). À sans cesse vivre un même bonheur, ils ont oublié le souci des autres. Ils ont même oublié pourquoi il faudrait s’en soucier. À quelque fugace rappel près.

Lui s’exerce à monter et descendre de l’arbre à toute vitesse. Au début, elle le suivait, mais il est grand. Elle préfère le regarder faire et deviner ses actions. Quand il tend la main pour agripper une branche, tous les muscles du bras et du côté du torse se gonflent et durcissent. Même mécanique dans ses jambes quand il pousse des pieds et se propulse vers le haut. Il est lourd, pourtant il semble si léger quand il bouge. De grimper ainsi le rend toujours joyeux. Parfois il redescend tête en premier pour l’amuser. Les premières fois, elle avait craint qu’il se blesse. Un jour il est tombé. Elle sourit. Assis par terre, les cheveux lui cachant les yeux, il avait l’air d’un enfant. Pas blessé pourtant.

Elle est heureuse. Lui et Elle ne sont jamais malades ou affamés. Ils n’ont jamais froid ou chaud. Ils sont d’accord, leur famille serait disparue depuis longtemps. Lui pense que même les enfants des enfants, et peut-être ceux de ceux-là et d’autres encore seraient morts maintenant. Elle peine à imaginer les enfants des enfants des enfants. Le pommier…

Lui s’arrête en redescente, les mains à une branche basse, ébouriffé, en attente. Elle lève la tête vers lui. Ses yeux brillent :

― Je me rappelle maintenant, module la flûte. Un étranger à la peau foncée, avec des yeux noirs qui luisaient. C’était avant ma naissance. J’ai entendu son histoire au début.
― Au début?
― Quand je suis allé avec les femmes. L’homme disait venir de loin à l’est, passé les rives abruptes, plus à l’est encore.

Lui se laisse glisser vers le sol.

― Tu sais où est l’est ?

Elle se fige, tourne la tête vers la mer et tend le bras gauche de côté, sûre d’elle.

― Là.
― Et si tu ne voyais pas la mer.
― Je te demanderais, sourit-elle.

Ils se regardent, …

Tu seras toujours là.

se sourient…

― Où le soleil se lève le matin, ajout-t-elle.

… et s’embrassent.

Ses lèvres collées aux siennes, Elle prononce « amour », mais Lui semble moins présent, comme s’il avait un tracas sur la bouche. Elle le regarde dans les yeux de tout près. Le voilà surpris, elle sourit.

Un zeste de silence. Une volée d’oiseaux passe au-dessus d’eux dans un ciel bleu saupoudré de nuages en boules de coton.

― À l’est donc, toujours, loin passé la mer, reprend Lui.
― Oui! Après une longue marche… des semaines, on voit apparaître les montagnes. Elles sont si hautes que, quand on approche du sommet, il devient difficile de respirer. On manque d’air.
― Pourquoi?
― Je ne sais pas, avoue-t-elle, toute candide.
― Continue.
― Son pays est près des montagnes. Il y a… dix fois dix doigts.
― Des centaines.
― Oui. Des centaines de villages, je crois, dix fois (elle montre ses dix doigts, ce qui le fait sourire) plus peuplés que notre village.
― Vraiment?
― Et une ville avec cent fois, et peut-être même dix cent fois plus de gens que les villages. De très loin, ça ressemble à un nid de fourmis, a dit la femme.

Ce disant, ses yeux se sont arrondis.

― Les femmes connaissent les nombres.
― Non mais…à sa manière de dire…


Tu les as comptés dans ta tête.

― D’une manière, oui, sourit-elle.

Lui la regarde, amoureux. C’est sa compagne de vie.

― Les hommes ne parlaient pas de cet étranger.
― Les femmes si. Parce que c’était un guérisseur!
― Penses-tu qu’il disait vrai?

Elle hausse les épaules :

― Pourquoi aurait-il menti? Il ne demandait rien.
Que voulait-il?
― Voir les sages-femmes. Il cherchait des remèdes… ou des plantes, des trucs pour soigner.
― Et ça t’est revenu là?
― À cause du nom que j’avais oublié. C’était un paradisia.
― Pa-ra-di-sia, un beau mot.
― Une maison protégée par un mur de pierres. Ah oui. Ils cultivent des arbres qui portent de fruits, comme le pommier, précise-t-elle en le pointant, comme lui le ferait. Les personnes qui vivent là sont protégées par les dieux.
― Protégées par les dieux…

Lui s’assoit, songeur. Elle s’installe au creux d’un bras qui s’ouvre et pose la tête contre sa poitrine :

― La dame est un dieu peut-être.
― Nous sommes dans un paradisia. C’est ce que tu crois…
― Mais il n’y a pas de murs.

Rappel du village avec ses cadavres. Sur la colline même les ossements ont disparu. Combien? Elle tenta un décompte : enfant, femmes, familles. Elle s’emmêla et compris qu’il lui fallait se rappelé qui elle avait compté. Pour ce faire, elle plaça des cailloux autour de la maison familiale selon la direction et la distance de la mer. Lui se prit au jeu. Heureusement car elle avait oublié bien des gens. Ils fermèrent le compte un peu passé une douzaine de deux mains.

Combien de tours? Du sommet de l’arbre, Lui regarde dans toutes les directions. Plus personne ne passe, même au plus loin de l’autre côté du fleuve. Les gens sont-ils tous disparus, tués par les guerriers? Il tint à cacher cette idée à son amour. D’ailleurs les guerriers ne sont jamais repassés. Sa pensée navigue, inquiète, sur une mer informe en quête d’une rive pour se guider. La nuit. Pourquoi seraient-ils passés en pleine nuit? Ou qu’ils soient retournés chez eux en suivant la rive par le sud? Peut-être peuvent-ils atteindre la côte nord par l’ouest. La tempête les a peut-être engloutis. Pouvaient-ils vraiment détruire une ville? Trop d’habitants. Trois bateaux seulement. Ils n’étaient pas obligés de l’attaquer peut-être. Pourquoi le village alors? Un étrange inconfort accompagne le rappel du passé. Seulement les villages? Le malaise le submerge, des larmes apparaissent.

À cet instant précis, Elle se hisse à sa hauteur, une main agrippée à son bras, un point d’interrogation dans l’œil.

Un certain temps, ils dormirent beaucoup et notèrent ce qui changeait autour d’eux d’un éveil à l’autre. Le travail alchimique de cette succession de quotidiens répétitifs a affiné leur perception à presque en voir pousser l’herbe. « Plus tard », ils s’amusèrent à faire la liste de tous les animaux qu’ils connaissaient, puis celle des outils, puis des objets en général et, plus vague, celle des pensées simples, avait finalement suggéré Elle. D’une journée à l’autre, d’autres objets ou idées leur revinrent en mémoire et les listes s’allongèrent au gré de leurs rêveries quotidiennes. Ils durent mémoriser les listes. D’ailleurs, l’exercice devint un jeu en soi. Lui a trouvé un truc. Il faut imaginer un objet dans un sac qui en contient d’autres semblables; un chien pour un sac d’animaux à quatre pattes. Ça pourrait être un chat. Tous ceux qui pourraient remplacer le chien vont dans le sac. Certains trucs peuvent s’assembler à part, comme un petit sac dans un plus grand. En se rappelant le chien, les autres animaux dans le sac reviennent plus facilement à l’esprit.

Un jour, Elle eut l’idée d’inventer des animaux. Lui se questionna à propos de leur nourriture, de leur gîte, de leur manière de se déplacer, de fuir ou de capturer une proie. Un autre jour, il inventa une histoire où l’animal capture, disons, un lapin; ou pourquoi il vit en forêt plutôt que dans la prairie. Elle imagina alors de nouvelles plantes, des insectes mème et les histoires se développèrent. Un ver-papillon en particulier les amusa longtemps. Il permettait de pêcher aux oiseaux. Le tout blottis l’un contre l’autre, sans courbatures ni fatigue, sans faim, soif ou maladie; sans urgences, agenda ou deadline, pas même celui d’une mort à venir.

― Le papillon est là, dit Elle, torse relevé, le doigt pointant l’horizon.

Ils sont sur une branche haute, leur balcon à l’étage (côté soleil levant, aurait précisé l’animatrice), en grande conversation. À l’est, la constellation du papillon est apparue en fin de nuit. Cette fois, elle l’a reconnue pour sûr avant que les étoiles ne disparaissent dans l’aube naissante. Du gros tas de pierres d’alors, il n’en reste que deux. Lui en enlevait une à chaque lever de soleil depuis… un tas de pierres.

Un vent venu du nord a sifflé de longues heures durant. Des pétales de fleurs blanches sont tombées lentement du ciel. En touchant le dôme, elles fondaient en gouttes d’eau. La colline s’est recouverte d’un mince voile blanc le temps que le vent tombe. Pendant un moment, ils ont souffert de l’air froid et se sont lovés au creux du feuillage. Leur bien-être est revenu rapidement.

Le ruban piqué d’étoiles s’est enrichi de figures avec le temps, mais ils se sont lassés de ce jeu. Lui jette encore un coup d’œil de temps à autre pour savoir où en est le ruban. Un geste routinier qu’Elle aime observer. En levant les yeux au ciel, il s’immobilise, concentré, les jambes un peu écartées, les pieds bien au sol, puis il tend le bras bien droit devant lui, le poing fermé, et monte, de poing en poing collés, depuis l’horizon vers une étoile dans le ciel. Le plus souvent, il complète le trajet avec des doigts. Il demeure ensuite fixe un moment, les mains aux hanches, le regard au loin. Puis il repart. Mignon. Il lui a expliqué. Une fois le Soleil couché, il mesure depuis l’horizon le chemin qu’une étoile a accompli en poings et doigts. Il peut ainsi savoir combien de jours se sont écoulés depuis la dernière fois qu’il a calculé.

D’observer un papillon voltiger de fleur en fleur avait ravivé chez Elle le souvenir des figures d’étoiles. Lui observa attentivement le lever de la nuit et fit un calcul en déplaçant des pierres blanches et grises. Il assembla ensuite un tas de cailloux, disant qu’il en ôterait un à chaque jour et, qu’à la fin, le papillon apparaîtrait à l’est avant le lever du soleil.

― Les étoiles tournent plus vite qu’avant, non?

Ce disant, elle se tourne vers lui et ses cheveux ondulent à fleur d’épaule. Lui n’arrive plus à imager d’autres femmes, pas même sa mère ou sa sœur. Les femmes avaient les cheveux bruns, blonds ou noirs; les yeux marrons ou noirs, parfois verts ou bleus, mais ces rappels de l’esprit n’éveillent plus aucun visage en lui. Il n’existe qu’Elle.

Depuis combien de temps vivaient-ils sous l’arbre? La question le chatouille de temps à autre. Le ruban des étoiles a fait un tour complet sur lui-même des centaines de fois, Lui le pressent. Le papillon a réveillé sa curiosité. Malgré la répétition des images, il y a des événements qu’ils peuvent être associés à une des dix images d’une certaine année. De là, ils ont tenté de récupérer des moments du passé. Ce fut l’occasion pour eux de revoir leur vie (en montant un album souvenir, aurait songé l’animatrice). Malgré l’oubli, Lui et Elle avaient pu reculer loin, très loin dans le passé avant de se retrouver au début, le premier soir.

Lui suggéra de poser par terre, depuis la bordure du feuillage, une brindille ou une branchette selon la durée de leur occupation et son éloignement par rapport à d’autres épisodes. Ils se rappelèrent de bien des détails qui, à eux seuls, demandèrent de petites brindilles. De toute manière, ils en trouvaient de plus en plus. Encore leur fallait-il se rappeler ce que chaque brindille ou branchette signifiait. L’ajout de nouvelles brindilles les obligea à réorganiser l’étalage de leurs souvenirs. Par ailleurs, de multiples années séparaient parfois deux événements successifs. Ils durent estimer intuitivement ces périodes sans histoire en laissant des vides. À la longue, l’ensemble finit par ressembler à un étroit tapis de bois bourré de trous de plus de deux fois la longueur d’un homme, se dirigeant vers l’arbre (le code barre de leur vie de couple, aurait pensé l’animatrice).

Puis ils oublièrent. L’assemblage est demeuré là. De toute manière, ils étaient très loin du compte réel. Autrement le tapis aurait débordé de l’espace sous l’arbre bien longtemps avant qu’ils ne reviennent à la première nuit. C’est que les fréquentes et longues périodes d’accalmie étaient impossibles à mesurer à l’échelle naturelle de temps de leurs esprits humains. En rajoutant ces vides, une partie du tapis serait tombé au bas de la falaise.

― Les images tournent-elles plus vite?

Elle demande car le papillon est déjà de retour dans le ciel. Elle s’est rappelée qu’une fois, bien avant, il avait plu des pétales blanches à ce moment là. Mais plusieurs papillons s’étaient levés dans la nuit depuis, lui semble-t-elle.

― Les images tournent toujours à la même vitesse et dans le même ordre.
― Peut-être que le ruban tourne plus vite alors? fredonne-t-elle.

Ce disant, avec ses mains, Elle imite une sphère qui tourne plus vite sur elle-même, comme lui le ferait.

― Je ne pense pas.

Mais aussitôt Lui prend conscience de l’impression concrète dont elle parle. Avant il avait l’impression que la ronde des étoiles était plus lente.

― Peut-être que c’est nous, murmure-t-il.
― Nous?

Ce « nous? » lui a chatouillé l’oreille. Elle le regarde dans les yeux en attente d’un théâtre de mains qui, malheureusement cette fois, n’affichera nulle séance. Pour l’instant, seule une petite lumière repose dans l’œil de son homme.

― Quand je t’attendais.
― Au pommier? chante la flûte.
― J’attendais que tu passes…
― Au village?
― Oui.

Ils marchent en cercle à la périphérie de leur domaine. Comme s’ils allaient faire un tour en campagne. Elle marche sur la bordure d’un cercle imaginaire un pied devant l’autre, sans y penser. La moindre perte de bien-être rectifie son pas.

― Il y avait d’autres femmes qui passaient.
― Oui, mais c’était différent.
― Pourquoi?
― Parce que toi… c’est différent. On ne voit pas les autres de la même manière. Ça dépend de chacun.
― Comme les images avec les étoiles. D’autres verraient d’autres images.

Lui sourit.

― Les pierres, c’est comme les étoiles, dit Elle, un soleil dans les yeux.
― Les pierres ?

Elle approche sa figure de la sienne pour lui expliquer mais se fige :

― Attends.

Elle cours et revient avec une poignée de cailloux. Si enfant soudain. Elle s’agenouille tout en l’invitant de la main :

― Tu vois, en plaçant quatre pierres ainsi, je fais un carré. C’est le quatre. Pour faire le huit, je fais un autre carré, mais penché.
― Ah, posé sur un coin.
― Oui. Les coins dépassent au milieu des côtés du premier. Ça fait une étoile à huit branches. Tu vois?

Ce disant, elle trace le pourtour de l’étoile.

― Oui, répond-il, admiratif.
― Pour le trois, j’avais fait un triangle. Alors, pour le six, j’ai fait un deuxième triangle dessus avec la pointe vers le bas qui touche l’autre. Mais ça pourrait être un carré, précise-t-elle d’une moue.
― Tu n’as besoin que d’une pierre pour faire les deux pointes qui se touchent.

Ce disant, il enlève une pierre et recentre l’autre.

― Mais ça fait cinq pierres, pas six. Et (Elle hausse les épaules) ça fait encore un carré.

Fin de la piste.

Des chiens jappent au loin au nord. Une querelle. Un nuage étend son ombre sur eux au passage. La lumière semble couler sur la colline puis la pente douce, toutes deux recouvertes de fleurs blanches et jaunes.

― Et ça t’a rappelé les étoiles?

Ce disant, Lui pointe les pierres.

― Oui. C’est que… on pourrait aussi voir un rond plutôt qu’un huit.
― Ça dépend de qui regarde.
― Comme pour les images faites d’étoiles, oui.

Elle le regarde avec ses grands yeux noirs. Elle est Amour. Quelque chose en elle est différent, comme si elle avait changé sans changer. Moi?

― Là.

Lui pointe loin à l’est.

― La lueur apparaît une fois la nuit venue. Ça m’a pris du temps avant de la voir. C’est très loin.
― Pourquoi?
― Une lumière se voit de loin la nuit.
― Un village…, laisse mourir Elle.
― Pillé? Pas toutes les nuits au même endroit.

Ils sont installés sur une haute branche, Elle entre ses jambes, le dos appuyé à son torse. Dans leur dos la crête des montagnes vient d’avaler le soleil pour une seconde fois depuis le début de cette très longue marche en esprit. Le sentier s’était ouvert au passage d’une étoile filante en début de nuit. Elle avait demandé ce qui changeait dans le ciel. Une fois l’explication de son homme en marche, elle avait dû préciser :

― Ce qui change vraiment.

Rendu là, ils bifurquèrent car il fallait décider si les nuages faisaient partie du ciel. Soudain Lui se rappela le vieux qui lui expliquait les différentes sortes de nuage et leur conséquence sur le temps à venir. Et quelque part en cours de route, d’un souvenir à une idée, d’un rappel à une question, après ou avant un échange amoureux, Lui se rappela la faible lueur apparue dernièrement à l’horizon.

Les étoiles, le soleil et la lune sont devenus les seuls repères qui leur permettent de savoir combien de temps s’est écoulé. Et encore faut-il avoir un « depuis quand » en tête à partir duquel calculer. Autrement, le souci du temps qui passe, du temps écoulé, ou même du temps à venir disparaît; ce questionnement n’existe plus. L’éternité est le règne du présent.

Depuis leur discussion au sujet des figures formées des pierres ou d’étoiles, Lui a compris que son amour a mûri sans pour autant vieillir. Elle est demeurée exactement celle qu’il a rejoint sous le pommier le premier soir. Sa tunique, ses cheveux, son poids, sa grandeur, sa taille comme sa voix sont demeurés exactement les mêmes. Il revoit Elle, troublée, lui demander une explication. Il découvre alors qu’elle comprend les choses autrement que lui. Et, un jour, pour la première fois, il dut admettre qu’il ne savait pas vraiment; l’idée de son amour était aussi intéressante que la sienne. Même dans leur débats amoureux, il la sent plus femme. C’est sa compagne. Moi?

Les bras d’Elle serrent les siens.

On devient plus « vieux » avec le temps, même sans vieillir. On regarde ce qu’on vit comme si on l’avait déjà vécu, mais autrement. Pourtant c’est pareil. Un souvenir refait surface. Il joue avec son père alors que son grand-père les regardent. Ce dernier dit quelque chose qui fait sourire son père. Il lui explique alors que quand il était enfant, son père jouait avec lui ainsi. Les choses de la vie se répètent dans le temps. Elles se comprennent alors autrement. « Là-bas » ils n’avaient pas le loisir de penser. Seuls les besoins importants, les méthodes transmises par les aînés importaient. Ici, ils doivent parcourir le chemin seuls, avec le même corps à chaque jour, et sans oublier le passé. Il s’endort à son tour.

Elle marche lentement, posant un pied devant l’autre selon une ligne droite imaginaire, le talon frôlant les orteils, les bras étendus de côté pour conserver son équilibre. Elle plie un doigt à chaque pas et, quand les doigts des deux mains sont repliés, elle passe un petit cailloux de sa main droite à sa main gauche, ce qui lui complique la vie. Soudain elle entend dans son dos :

― Mais qu’est-ce que tu fais?

Elle jette un cri, perd l’équilibre et échappe les cailloux :

― Nooon!
― Ce n’est rien, je les ramasse.
― Mais mes doigts.
― Tu ne les a pas perdus.
― No…

La voilà prise d’un fou rire. Une gamine. Il fallut qu’elle explique.

― Tu as comptées toutes les pommes.
― Oui.
― Combien?

Cinq fois deux mains pleines et trois doigts, qu’elle lui montre. Et là, elle veut compter l’espace autour d’eux. Elle a d’abord pensé à calculer le tour du cercle, mais une longue ligne droite qui passe près de l’arbre était plus simple.

― Faire le tour, ce serait comme deux fois la ligne d’un bord à l’autre? demande-t-elle, traçant de l’index le pourtour du feuillage, puis une ligne qui va et vient à travers ce cercle en passant par l’arbre.

Lui ne sait pas, aussi essaie-t-il en arrondissant deux brindilles d’égale longueur qui traverse exactement le cercle qu’il a tracé dans la terre. Ce serait plutôt trois fois la traversée au centre, découvre-t-il.

― Pourquoi? demande Lui, les brindilles en main, se rappelant soudain le sentier quitté.
― Pourquoi trois? fredonne Elle.
― Pourquoi mesurer la ligne?

Ce disant, il imite Elle traçant une droite de l’index.

― Pour voir si l’espace grandit comme l’arbre.
― C’est vrai, moi aussi il me semble qu’il a grandi. Y a-t-il plus de pommes?

Elle hausse les épaules :

― C’est la première fois que je les compte. Je saurai plus tard. J’ai fait un tas de roches pour ne pas oublier combien. Cinq rondes et trois plates. Là (Elle pointe du bras).
― Et comment sais-tu que l’arbre grandit?
― Je compte quand tu grimpes. Tu es passé de six (elle montre une main et un doigt) à huit (elle change un doigt pour trois) branches depuis… (Elle sourit) depuis que j’ai pensé à les compter un jour.
― Ça fait longtemps ?

C’est à ce moment précis que Elle saisit l’utilité pratique d’observer le Soleil et les étoiles.Sans mesure du temps qui passe, même si on sait où l’on est, on ne sait pas quand on y ait. Le temps permet de savoir si les choses passent vite ou lentement. Ou combien de temps est nécessaire pour accomplir une tâche. Et pas selon que chacun trouve cela long ou court. Elle se rappelle que sa mère passait beaucoup de temps avec son frère bébé. Pourtant elle disait que le temps passait vite. Sa mère était heureuse alors. Un enfant est long à faire. Elle l’avait porté dans son ventre. Dix lunes. Et Elle aussi avant. Des enfants?

Lui la regarde, qui pense en rêve. Elle a découvert une prairie. Un endroit à partir d’où d’autres endroits sont accessibles; plusieurs routes sont possibles, mais non empruntées. Il revoit le petit champ de culture de sa famille, ses limites toutes droites.

Un sentiment amoureux l’envahit telle une marée montante. Son amour épouse sa manière de penser, comme ses questions. Elle écoute attentive ses explications. Mais ce n’est pas simplement qu’elle l’accompagne sur la route, ils ont appris à marcher à deux, comme un seul. Sauf que quand ils se sont rencontrés, il avait plus d’expériences. Mais maintenant, ça ne compte plus.

― Je sais comment trouver le nombre de pièces d’un espace, dit-il soudain.
― Le nombre de pièces?

Elle trouva que ce serait beaucoup plus rapide à deux pour calculer la ligne. Plus tard, elle se rappela qu’il avait de plus grands pieds. Il fallait recommencer. Mais ce serait un autre jour.

et un monde

Ils jouent autour de l’arbre. Lui tente de l’attraper. Ne pouvant fuir au loin, elle se sert du pommier comme obstacle. Ça avait commencé le jour où elle lui avait encore gentiment lancé un petit caillou alors qu’il réfléchissait. Il l’avait touché à la nuque dans un toc comique. Lui s’était levé avec ce « à l’ air de rien » qu’il affiche quand il va la chatouiller. Elle a découvert qu’en se tenant à une certaine distance de l’arbre, elle pouvait voir de quel côté il viendrait. Sauf qu’il peut alors s’élancer en ligne droite en frôlant l’arbre. Et s’il gagne une enjambée… Par contre, si elle est trop près de l’arbre, Lui peut la tromper quand au côté par où il va bondir. Et à chaque essai, elle pouffe de rire, craintive. Une fois, il l’a déjouée en arrêtant de bouger, dos à l’arbre. Impatiente, elle a voulu jeter un regard.

Là, le voyant en réflexion, elle s’est mise à méditer sur la distance à maintenir entre elle et l’arbre. Puis la tentation fut trop forte. Il vient de l’attraper. En plongeant, il lui a saisi la cheville. Ils se relèvent en vitesse, elle rit. La dernière fois, elle lui a mis un coup de genou dans les couilles. Pas trop fort, mais… Cette fois Lui fait « non, non » de la tête, tout sourire, la hanche de côté. Et là, il la voit se figer, le regard au loin.

Des voiles. Au sud-est.

Ils grimpent haut dans l’arbre, d’où ils voient de plus en plus loin. Atteindre le sommet est facile, certaines branches forment un escalier. D’énormes barques munies de longues rames, comme dit Lui, avec un sol de bois et deux voiles brunes. Il y a très longtemps qu’ils n’avaient pas vu d’embarcations. Elles approchent rapidement. Au sommet du mat avant, un carré de tissu vert et blanc s’est assoupi. Les rames passent à travers le haut de la coque et les rameurs sont assis sur le plancher.

Les marins s’arrêtent un peu avant la rive. Les hommes ont de l’eau jusqu’au torse en sautant des bateaux. Dans le ventre de l’embarcation sont rangé des outils, de la nourriture, des armes et des outres. Certaines, rigides, comportent des anses et semblent lourdes. Les marins transportent le tout vers la terre ferme. Les bateaux sont retenus par un cordage attaché à quelque chose sous l’eau. Quand le ressac cherche à les éloigner du rivage, le cordage se tend et retient les bateaux, tels des animaux pris au piège.

Le surlendemain, des hommes surgissent sur la colline. Une crainte réflexe s’impose, mais les étrangers ne les voient pas. Aussitôt arrivés, les hommes débutent au plus proche de la mer une construction faite de pierres, que d’autres apportent et qu’eux équarrissent avec un marteau-hache. Le son strident du métal qui frappe la pierre fait éclater leur quiétude. Il martèle le temps à une cadence invivable. Elle se couvre les oreilles de ses mains. Le souffle des hommes qui peinent, leur odeur s’imposent à eux. Mais quand ils les ignorent, ces désagréments disparaissent tout simplement, découvrent-ils.

 

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