Mais il y a une autre mort, qui quelque fois
est encore pire. L’abandon de la personnalité,
le mimétisme par habitude, la capitulation
devant le milieu, le renoncement à soi-même.

D. Buzzati

À Montréal vers 2010, au centre-ville surtout, une vaste opération policière visa à distribuer des contraventions aux passants qui ne respectaient pas les feux rouges aux intersections. J’avais considéré d’un œil septique l’impact réel de ce « conditionnement opérant », pourtant depuis les piétons s’agglutinent au bord du trottoir en attente du feu vert, même après que les véhicules soient passés et que chacun s’attarde devant une tache d’asphalte désertée. Plus étonnant encore est le fait que ceux trop jeunes à l’époque pour avoir connu l’opération policière imitent le comportement de masse des plus vieux. Très peu d’individus sont capables de s’opposer à la pression morale d’un groupe. En vieux récalcitrant typique, j’y vais d’un « si pas de police, je traverse », surhumanisant au passage un ou deux citoyens qui, s’éveillant à leur situation, se disent : « pourquoi pas » et s’avancent. Étrangement même si à l’occasion une majorité des gens me suivent, il y en a toujours qui demeurent sur place. J’essaie tout de même de me retenir en présence d’enfants. La loi devrait préciser qu’il est acceptable de traverser sur un feu rouge s’il n’y a visiblement aucun véhicule en vue. Malheureusement les lois ne sont pas faites pour des individus lucides, mais pour une espèce animale qui opère en groupe avec l’intelligence d’un troupeau de vaches. Pour la survie de l’espèce, cela semble amplement suffisant. Alors je « délinque ».

L’hommilière

Une vision de la société future s’est développée en moi au long des années et c’est à Konrad Lorenz que j’en dois les body parts. Il a positivement démontré qu’il faut constamment prendre en considération nos instincts animaux quand nous cherchons de comprendre les « faits sociaux ». Il craignait que nous soyons à une étape critique de notre évolution, celle où nous nous domestiquerons nous-mêmes. Je ne sais d’ailleurs pas si l’individualité et la démocratie pourraient survivre à la domestication d’une majorité d’humains. À cet égard, la Chine avec ses caméras, programmes de reconnaissance faciale et points de mérite social (une version politique de la carte AIR MILES) fait figure de pionnière. Peut-être finirons nous comme les fourmis et les abeilles qui se sont enfermées dans leur caverne, où l’organisation sociale globale des tâches se passe de boîte à suggestion et d’employé du mois.

Fils de parents médecins – son père fut candidat pour un prix Nobel – Konrad Lorenz obtint un diplôme en médecine, mais ne pratiqua jamais. Il compléta un second doctorat en zoologie en 1933 puis enseigna la psychologie animale et l’anatomie comparée à Vienne avant de professer à Königsberg en Allemagne. Mobilisé de force en 1941 par l’armée allemande en tant que « médecin psychiatre », il est rapidement fait prisonnier par les Russes et déporté en Arménie. Il y restera jusqu’en 1948. Cette parenthèse de huit ans qui bouleversa sa vie le motive à proposer un portrait lucide de la société moderne en réponse au lavage de cerveau que subirent les allemands « nazifiés » et les russes « communisés » (auxquels nous pourrions ajouter les étasuniens maccarthysés et tant d’autres groupes épurés d’opinion qu’on relègue aux ligues mineures dans l’histoire des oppressions; sans compter la scientologie et toutes les sectes qui opèrent au compte-goutte).

Une fois libéré, Lorenz participa à la fondation de l’éthologie (l’étude des comportements animaux), le dernier des grands champs de savoir apparus avant 1960. Il consacra une partie de sa vie à l’étude des oies cendrées, réalisant le travail le plus complet sur cette espèce. Il adopta même des oisillons à titre de mère pour mieux les observer. Travailleur acharné, Lorenz reçoit en 1973 le prix Nobel de médecine, conjointement avec von Frisch et Tinbergen pour leurs travaux (ce qui fit japper quelques hystériques qui le traitèrent de nazi à partir d’une phrase, une seule, citée hors propos d’une lettre écrite dans sa jeunesse : un autre « isme » qui l’agressa). Lui et ses collègues ont mis en évidence et en pratique ce que signifiait vraiment les découvertes de Charles Darwin, fondant ce faisant l’éthologie, une science qui va au-delà d’un darwinisme anglo-saxon simpliste à saveur colonialiste.

Immunitaire, mon cher Watson

Le manière de sélectionner les gagnants chez Darwin est double. Il y a d’abord la sélection « naturelle » où les difficultés que nous posent proies, prédateurs et nature en général exercent une pression sur les candidats à la survie. La sélection immunitaire en particulier quand la nature s’humanise. Par exemple, entre 430 et 426 a.v. à Athènes (une cité alors populeuse et en pleine gloire), la peste éradiqua du quart au tiers de la population, indifférente au fait que meure un philosophe ou un comptable, un noble ou un ilote. Rien d’exceptionnel d’ailleurs. Depuis environs 5000 ans alors, des épidémies sévissaient dans les villages et les villes. Il suffisait que la population soit plus dense, que plus d’étrangers surviennent pour que la probabilité augmente qu’une bactérie ou un virus infecte un individu vulnérable qui la transmettra à d’autres avant de mourir. L’agriculture et l’élevage ayant concentré les humains dans les agglomérations, la proximité entre humains et animaux, puis entre humains dans les premières cités, permirent à des infections virulentes de se propager, éliminant ceux incapables de contenir le microscopique intrus. Le développement de villes et de villages a déclenché une sélection immunitaire sévère parmi les citoyens. La survie des individus mieux immunisés a alors supplanté celle des plus débrouillards.

Si c’est en les infectant que les Européens tuèrent le plus d’Amérindiens, eux-mêmes venaient de subir un régime immunitaire de minceur. Au début du 14e siècle les Européens firent venir de Chine des peaux infestées de puces porteuses de la bactérie Yersinia pestis. La peste noire se répandit le long de la route menant de la Chine à l’Europe. Sur son passage cette microscopique forme de vie éliminera près de 40% des candidats, qu’ils soient débrouillards ou non, utiles ou non. Avec le colonialisme et les progrès de la navigation apparurent les maladies vénériennes, en particulier le SIDA. Une des deux souches africaines du virus existait depuis au moins le 9e siècle, mais ce sont les excellentes conditions de vie des Nord-Américains qui permirent au virus de se transporter et de se propager via l’avion, la seringue et les mœurs libertaires avant que meure le porteur (éventualité plus rare en Afrique). Finalement début 2020, la Covid 19 s’est répandue sur Terre en quelques mois à peine.

Mais Darwin mentionne un autre filtre qui s’est avéré décisif chez toutes les formes de vie, de l’arbre au loup en passant par l’abeille. Chez l’humain où le travail en groupe et la politique sont infiniment plus complexes, certaines contrées se sont développées plus rapidement que les autres. Ces organisations sociales ont pratiqué des formes d’esclavagisme, puis de colonialisme, qui ont sélectionné des manières de vivre, de parler et penser ou croire. Au 20e siècle en particulier, une épuration raciale a sévi grâce à divers génocides pratiqués à grande échelle. On pense à celui des Arméniens, des Juifs, des Rwandais, des Tutsies, des Cambodgiens, plus ceux survenus en Bosnie, au Congo, en Inde et dernièrement en Chine, sans compter toutes les guerres territoriales pour contrôler l’énergie et certaines ressources précieuses. Or cette situation est indépendante des proies et des prédateurs, ou même du milieu ambiant. Nous en sommes les seuls agents responsables.

La sélection concurrentielle

Les humains que nous croisons chaque jour sont issus d’une lignée animale de compétiteurs et de survivants, nous dit Darwin. Une fois entre nous, la sélection va carburer à l’agressivité déployée pour vaincre la concurrence « fraternelle » à l’intérieur de notre espèce, peu importe le contexte où nous vivons. C’est pourquoi l’utilisation possible du nucléaire a profondément ébranlé Lorenz. Si notre agressivité concurrentielle nous pousse à créer des armes qui vont détruire la planète, c’est que quelque chose est déréglé dans l’animal en nous.

Le problème vient en partie du fait que nos armes de plus en plus évoluées qui nous aident à gagner sont des extensions artificielles qui « upgradent » l’animal humain en tant que prédateur sans lui donner la sensibilité associée à l’acte d’agression animale. J’ai conservé en mémoire une scène du film Starman (1984) où un extra-terrestre (joué par Jeff Bridge), atterré de voir un chasseur ramener le cadavre d’un cerf sur le toit de son pickup, lui fait vivre brièvement ce qu’a ressenti la bête au moment de sa mort. Terrifié par l’expérience, le chasseur abandonne son arme et sa proie. Tirer avec un fusil de chasse nous place en tant qu’acteur à des dizaines de mètres de la scène où se déroule la tragédie. Imaginez, les bombes à Hiroshima et Nagasaki ont tué plus de cent mille personnes. Si le pilote de l’avion avait eu à s’exécuter avec un couteau, au rythme industriel de dix exécutions à la minutes dix heures par jour, il lui aurait fallu plus de cent soixante cinq jours pour en tuer autant, en assistant à chaque fois à la mort de l’individu tout en sentant le couteau s’enfoncer dans le corps de la victime. Il m’apparaît invraisemblable que quiconque puisse demeurer sain d’esprit après avoir exécuter un tel massacre.

Il est remarquable qu’étant de puissants agresseurs, les tigres ne s’attaquent pas entre eux. Dotés de longues griffes et sans carapace, les deux adversaires risqueraient de mourir de leurs blessures, gagnant comme perdant. À la place, ils rugissent et le plus impressionnant gagne, les deux présumant qu’il aurait de meilleures chances. Cette logique s’est appliquée pour éviter une guerre nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique lors de la crise des missiles à Cuba en octobre 1962, un moment particulièrement critique du 20e siècle. Un accord fut finalement négocié où chaque signataire acceptait de perdre en se déclarant vainqueur. Les Russes retirèrent leurs missiles de l’île en échange du retrait de certains missiles nucléaires américains en Turquie et en Italie et, surtout, avec la promesse faite par l’administration Kennedy de ne plus tenter d’envahir Cuba (une tentative avait avorté en 1961), ce que de toute manière ne souhaitait pas Kennedy.

Pour mieux comprendre comment gérer de telles situation explosive, Lorenz utilise le mécanisme de l’agression concurrentielle et de sa gestion telles qu’il existe chez diverses formes animales. C’est d’ailleurs la pierre d’assise de l’évolution chez Darwin par-delà la sélection naturelle. En gros, ça dit que l’agressivité est une qualité essentielle dans la compétition entre membres dans un groupe. Un chasseur ne manifeste aucune agressivité envers le cerf qu’il chasse. Notre agressivité cible celui qui compétitionne avec moi pour un logis, un ou une partenaire, de la nourriture ou des ressources; mais aussi un poste, une reconnaissance sociale ou encore une réussite sportive ou artistique. Quand on ne peut pas partager, chacun devient un féroce concurrent. J’y vais d’un film amusant, Jingle All the Way (1996) avec Arnold Schwarzenegger. Cet icône du guerrier costaud (Conan, Terminator, Predator), incarne un simple père qui doit lutter contre la concurrence alors qu’il cherche désespérément le nouveau bidule à propos duquel tous les enfants rêvent depuis des mois et qu’il pensait naïvement trouver sur une tablette dans un centre d’achats un 24 décembre. Et dans ce contexte, gros mucles et gros fusils ne servent à rien, pourtant la concurrence est féroce.

Devoir battre ses concurrents engendre une évolution physique et psychologique qui procurent l’avantage sur eux. Au basketball en 1891 la hauteur du panier fut fixée à 10 pieds (3 m.), en conséquence les joueurs plus grands ou qui sautent très haut furent favorisées (comme les girafes à long cou dans les steppes d’Afrique). Être plus grand donnait plus de chance que le panier gobe le ballon, donc plus de victoires, donc plus d’argent, donc de meilleures chances de se reproduire. Comme l’espèce humaine crée difficilement des êtres de plus de deux mètres, il fallut développer d’autres avantages une fois tous les joueurs devenus grands. Certains usèrent de ruse et de feintes, les entraîneurs développèrent l’idée de défense et d’autres qualités, telles la détermination ou l’entraînement, devinrent synonyme de succès. Une évolution différence s’est produite au football, au soccer et pour la course du cent mètres. Pourtant, tous les athlètes en question évoluaient dans la même « nature ». Darwin conclut que les morphologies et les psychologies individuelles vont se modifier constamment, essentiellement en réponse à une concurrence mouvante, et ce jusqu’à nos limites d’espèce.

Plus nombreux nous sommes, plus nous devons en travailler en collaboration; d’autant plus d’agressivité concurrentielle doit être canalisée par des rituels de soumission qui deviennent des manières de communiquer qui atténuent la tension. Ainsi monter des dents devient un sourire et le bras levé pour frapper se métamorphose en salut, gestes qui montrent que l’autre est le bienvenu. En conséquence le travail spécialisé devient plus efficace, la société évolue rapidement et le groupe devient un féroce concurrent. Les codes d’éthique et les bonnes manières, les règles et les lois qui permettent la vie sociale tiennent toutes en compte le bonheur de tous (les alter); elles restreignent nos élans égoïstes. Les diverses formes d’obligations, d’interdictions et de permissions constituent, dit Lorenz, des « tu dois » transmis par éducation et imitation des autres qui limitent les effets indésirables de l’agressivité concurrentielle (ça explique l’attitude obéissante devant un feu rouge). Les comportements que proposent les « tu dois » contribuent au bon fonctionnement de la société. En ce sens les rituels de communication constituent une forme civilisée de « soumission ». Les salutations, le ton, l’habillement, la distance entre personnes, les signes qui orientent la circulation, qui parle en premier, l’ordre de marche, les titres et des centaines d’autres conventions de ce genre ont toutes pour rôle de nous faire accepter que les autres aussi sont des gagnants dans la société. C’est particulièrement vrai de la ligne d’attente, la pierre d’assise de l’urbanisme, qui vise à adoucir la concurrence territoriale de l’autre en réglementant qui a droit de passer en premier.

Ceux qui ne s’adaptent pas sont envoyés au banc des pénalités ou même expulsés du terrain de jeu. Voilà pourquoi le citoyen moderne est si industrieux (surtout dans les loisirs), pourquoi les sports sont si appréciés, les jeux de compétition si populaires. Si ces mécanismes qui dissipent l’énergie à combattre en jeux ne fonctionnent plus alors certains citoyens deviendrons de véritables bombes à retardement (les tueries aux USA et dans le monde industriel semblent donner raison à Lorenz).

Depuis nos premiers ancêtres sapiens, plus de mille générations ont vu le jour. Les formations gagnantes dans la lutte fratricide pour la possession du territoire sont inscrites dans nos gènes et l’animal humain réagit à la manière dont nos sociétés accommodent ses mécanises instinctifs. Surtout que par-delà la menace des armes nucléaires qui effrayait Lorenz, les technologies bio-pharmaceutiques nous propose une apocalypse encore plus totale (thème de la b.d. Y). (Ici j’ai perdu la référence alors j’y vais de mémoire.) Des chercheurs qui utilisaient un programme d’I.A. pour trouver de nouveaux médicaments ont eut l’idée d’inverser le critère qui écartait les solutions comportant des molécules dangereuses ou mortelles pour l’humain (« le côté obscur de la force »), découvrant rapidement ce faisant plus de quatre milles composés chimiques mortels pour l’humain.

(Parenthèse)

Que j’ouvre sur une conséquence non traitée par Lorenz, mais importante par sa contribution à la domestication des humains. Une fois les armes devenus outils, l’intensité et la richesse de sensation qu’ils procurent s’atténue. Imaginez-vous en train de combattre avec un marteau de combat. Maintenant en train d’enfoncer un pieu avec une masse, puis un clou avec un marteau. Le geste de base est demeuré le même mais l’intensité des sensations s’est grandement appauvri. En évoluant, les outils semblent délaisser l’usage des sens. Ainsi chaque livre possède un poids et un volume, un type de papier et de couverture, une manière d’imprimer les caractères. Avec une tablette de lecture tous les livres ont le même format, le même poids et des caractères similaires. Mis à part le propos du texte, tout le reste demeure « standard ». Pour la monnaie en métal, le poids et l’inscription parlaient beaucoup. Quand à l’argent papier, la grosseur ou la couleur pouvaient les distinguer. On manipulait les billets de banque un peu comme les pages d’un livre. Le prix à âyer correspondait à certains billets de banque, à un poids en monnaie. En plaçant une carte à puce ou un téléphone sur le lecteur électronique, la transaction s’opère instantanément, hors du domaine de mes sensations. Tous les achats se font avec le même geste, sans poids, sans volume, couleurs ou texture. Ce faisant, l’animal en nous s’éloigne d’un plaisir instinctif à manipuler, satisfaction qu’il ne retrouvera en partie que dans une capacité à produire ou à performer.

La haine du non-conforme

Voyez-vous, le Bouc Émissaire n’est pas seulement
celui qui, le cas échéant, paye pour les autres.
Il est surtout, et avant tout, un principe d’explication.

Benjamin Malaussène, Au bonheur des ogres de Daniel Pennac,

La théorie de l’agression territoriale de Lorenz explique la nécessité des boucs émissaires pour le groupe. Le travail collectif fonctionne en essence comme dans la meute où les loups chassent à plusieurs. Pour se faire il faut d’autant plus rediriger l’agressivité concurrentielle en force de travail collective (à la limite, ça ne crée pas des fourmis, mais une fourmilière).

D’autant plus vrai qu’en amour, en amitié, en affaires ou en équipe, il faille partager un territoire commun avec nos compétiteurs. En conséquence, non seulement chacun doit rediriger son énergie agressive vers le travail (les sociétés chinoise et sud-coréenne sont exemplaires) mais aussi vers un ennemi commun : le bouc émissaire. Bref (et c’est la théorie du bouc émissaire), il semble que pour qu’un couple, un groupe ou une nation vive en paix, il faille haïr les mêmes choses ensemble. Une conséquence remarquable de la première Grande Guerre fut que tous les peuples d’Europe devinrent des nations sous un drapeau. D’ailleurs les amitiés les plus durables se forment en période difficile, à la guerre en particulier.

Exemplaire est le cas des États-Unis d’Amérique qui depuis deux siècles constituent un pays fragmenté en groupes aux intérêts fort opposés (question climat, langue, croyances, origines, richesse, partage des ressources et race) avec, en arrière-fond, une guerre fraternelle sanguinaire (la pire du 19e siècle). Mais au 20e siècle deux guerres mondiales – un krach boursier en guise d’intermède – ont tenu les Étasuniens solidaires. Après il a fallu des boucs émissaires. D’abord le maccarthysme a matérialisé l’idée d’un ennemi permanent dans les consciences : les communistes. De là, on passera par une panoplie d’ « ennemis numéro un »; Mao, la Corée du Nord, Castro, Khrouchtchev, le Viet Cong, Khadafi, Khomeini, Hussein, Ben Laden, Poutine et Al Quaïda sont autant de « Darth Vador » à haïr (Planet Hollywood s’est commise des séries 24 chrono et Homeland pour soutenir la fibre paranoïaque nord-américaine). Si l’ennemi extérieur disparaissait ou perdait de sa crédibilité (comme durant la guerre du Vietnam fin 1960), les tensions internes se positionneraient en groupes antagonistes, ce qui semble devenir le cas en ce début de 21e siècle avec l’escalade des attitudes haineuse entre républicains et démocrates, pro-choix et pro-vie, blancs-noirs, etc.

Plus la Terre entière devient notre caverne, plus nos sociétés fusionnent, plus les boucs émissaires deviennent de fictifs extra-terrestres. (Ici aussi Hollywood y a mis du sien depuis la série V jusqu’à Falling Skies.)

Concluons : si l’amour réunit, la haine unit.

L’archétype du concurrent

Dans le film étasunien 1408 (2007), un écrivain spécialisé dans la recherche de pseudo phénomènes étranges se trouve soudain pris au piège dans la fameuse chambre 1408 (8+4+1=13, l’hôtel est sans 13e étage). L’enquêteur a dû insister pour réserver cette chambre car elle n’est plus disponible depuis des décennies. La raison est que tous ceux qui ont voulu y passer la nuit se sont suicidés ou ont été retrouvés mort au matin. L’écrivain si souvent déçu n’a pas cru le directeur de l’hôtel, or cette fois il aurait dû.

Ce qu’on comprend à la longue, c’est que quand l’esprit malin prend contact avec sa victime, elle l’extrait de son monde (mécanisme semblable dans The Blair Witch Project). Pour établir le contact imaginaire ou spirituel (ce qu’on saisit à la fin), l’esprit malin fait apparaître chez sa victime sa peur primordiale. Or cette peur a toujours le même visage! Ce que j’apprends à la lecture fortuite d’un article à propos de ce qui survient quand on fixe un visage très longtemps. Les auteurs de l’article ont découvert l’archétype de la peur. Si une personne regarde un visage très très longtemps (possiblement sur le LSD), deux possibilités peuvent survenir. L’une est que le visage disparaît, l’autre (ça m’a ramené dans la cave chez mon vieil ami Richard en 1970) c’est que la figure se métamorphose en celle d’un homme des cavernes, barbu avec de longs cheveux noirs (qui s’avance, menaçant, en mode vitrail d’église dans ma version personnelle). C’est précisément l’image utilisée dans 1408. Quand John Cusack voit le barbare dans le reflet d’une vitre, il est alors hameçonné, tout comme Samuel Jackson le sera via l’image dans son rétroviseur, à la fin du film. Pensez-vous que Stephen King connaissait cette théorie? J’en doute.

Le plus redoutable prédateur pour nous, c’est un autre humain. En particulier celui qui durant des millénaires a surgi, bâton en main, pour me frapper et piller mon bonheur (un classique au cinéma, La guerre du feu). Bref, une image précise de l’agression s’est fixée dans notre reconnaissance visuelle, au point que chaque nouveau-né la reconstruirait. Quand on interroge un visage longtemps (« à la limite »), alors ou il disparaît, parce que sans importance, sinon on passe au worst case scenariodes militaires : un mâle barbu, l’archétype de l’agression territoriale.

Size does matter

Un autre mécanisme fondamental de la perception animale découvert par les éthologues à un impact notable dans la normalisation de notre comportement. Pour qu’un objet soit reconnu et déclenche une réaction, il n’a pas à être au plus près de la « copie conforme » (l’idéal platonicien), seules quelques caractéristiques de base sont nécessaires (comme pour l’analyse profonde en I.A.). Et il y a plus, souligne Lorenz. Une stimulation plus grande ou exagérée est plus efficace à déclencher la réaction instinctive. Ainsi, une oie en train de couver va réagir beaucoup plus promptement à la vue d’un œuf gigantesque hors de son nid et va même préférer cet œuf aux siens même s’il est trop gros pour qu’elle puisse le ramener dans son nid. Facile de comprendre alors qu’une femme en âge de procréer puisse se trouver un partenaire plus aisément si elle a des seins mis en évidence, même des faux, et des lèvres gonflées au Boxon, soulignées avec du rouge pour imiter une vulve (cas exemplaires d’irréalité infantile qui profitent de cette disposition sont les films d’animation ou les jeux xxx).

Tous les comportements animaux de masse décrits jusqu’ici sont d’autant plus importants qu’ils sont irréfléchis. Appliquez ces mécanismes animaux à la perception du bouc émissaire et vous saisirez rapidement que le Net sera forcément la place où on maudira le plus en collectivité (et que les fake news suscitent une agressivité d’autant grande qu’elles sont exagérées).


Le jeu et la domestication

Par-delà l’avortement, les préservatifs et la pilule, un nouveau régulateur a imposé son utilité dans la seconde moitié du 20e siècle : le jeu de compétition. Question jeux de tête, outre les innombrables jeux de cartes, il y avait les échecs et de dames, le go et le mah-jong. En 1925, Harold Vanderbilt conçoit le Contract Bridge qui devient rapidement le jeu de carte de compétition et fera naître les « clubs de bridge ». En 1935 un jeu de table, le Monopoly, est mis en marché. Ce n’est qu’en 1949 en Angleterre que sortira Clue. Quelques autres jeux de tables suivront et serviront à canaliser notre énergie agressive. D’abord 1000 bornes en France en 1954, puis Risk et Diplomacy en 1957, et jusqu’auWarhammer et Blood Bowl (1987) et les Colons de Catane (1995). Il existe des centaines de jeux de tables de nos jours.

Fin des années 1970, Gary Gigax et Dave Arneson inventent Dongeon & Dragon, où chaque joueur interfère dans un monde moyenâgeux fabuleux à travers un personnage dans l’esprit du roman Le seigneur des anneaux de Tolkien. D’autres jeux de rôle proliférèrent, en particulier Vampire et Werewolf (il faut souligner qu’un soap d’après-midi révolutionnaire, Dark Shadow, avec des vampires, des spectres, des sorcières et des exorciseurs, avait hanté l’imaginaire des étasuniens entre 1966-1970).

Magic the Gathering voit le jour en 1993. Chaque joueur assemble un paquet d’au moins 60 cartes (son livre de sorts), avec lesquels il doit éliminer les autres magiciens (ses concurrents). Magic devient rapidement le jeu de l’année et apparaissent les « clubs de Magic ». Une course à l’acquisition de cartes fortes et rares, rapidement discontinuées prend place devant mes yeux. Un paquet de dix cartes coûtait 3$ au départ. En 1998, j’ai vendu deux Black Lotus alpha et bêta pour quelques centaines de dollars. Vers 2021, la paire valait plus de 80 000 $. Pour des cartes? Non, des armes.

De mon vivant, le type, le nombre et la variété des jeux de conquête ou de réussite a enflé exponentiellement, parmi lesquels il faut compter les jeux électroniques, le hit des années 1980, en particulier Pac-Man. Puis les jeux d’arcades devinrent des jeux de maison avec Donkey Kong ou Super Mario. Des jeux d’ordinateurs apparurent, plus complexes dont la fameuse série Civilization (1991)et de nombreux jeux de guerre, dont le célèbre Call of Duty (2003). Au moment où j’écris ces lignes en 2022, nous sommes près de huit milliards d’humain et partout sur terre chaque jour descentaines de millions d’heures/personne sont consacrées à performer dans des jeux allant du poker aux échecs, en passant par divers jeux vidéos de conquête ou de guerre, dissipant ainsi une quantité godzillesque d’agressivité concurrentielle dans des rituels ludiques. Il est même possible de regarder les pros jouer pour apprendre comment gagner.


Travailler pour des bonbons

À titre de nouvelle manière de lester l’agressivité territoriale, le jeu à d’autres conséquences sur l’animal en nous, et ce à cause du conditionnement opérant.

La programmation par « bonbon » (conditionnement opérant positif) va comme suit : pour convaincre un enfant de faire son lit, une solution consiste à lui donner une douceur s’il s’exécute (ou de la supprimer sinon). Que ce soit une sucrerie, un sourire, de la monnaie ou une permission quelconque, l’important est que le bonbon soit assuré une fois la tâche accomplie (le lit fait). Bref, avec ce type de conditionnement on programme l’individu comme on apprend des trucs aux chiens, tout simplement en les récompensant d’un bonbon. Les behavioristes – qui voient dans le conditionnement simple le fondement de tout apprentissage – omettent de se préoccuper des mécanismes instinctifs en jeu lors de l’apprentissage. Lorenz explique que les plaisirs de base, associés en général à la survie, effacent souvent un déplaisir ressenti. Ainsi un aliment bon au goût le sera d’autant plus qu’il soulagera ma faim. De même, il est encore plus plaisant de rencontrer fortuitement un bon ami quand on s’emmerde. Bref, si un comportement apporte un plaisir en plus d’effacer un irritant, il se reproduira d’autant plus souvent sans nécessiter l’espérance d’un bonbon, une conséquence artificielle. Par contre, avec une programmation bonbon sans lien avec les instincts, un plaisir est recherché pour lui-même (une pâtisserie, par ex.), sans que l’action efface un irritant (ici, la faim). En conséquence le plaisir sera moins vivement ressenti (ce n’est plus d’être rassasié qui nous arrête mais bien l’écœurement). Comme le plaisir ressenti n’est pas important pour la survie, il s’affaiblira d’autant plus avec la répétition, comme quand l’on revoit un film. Voilà le comportement néophile.

Le terme « néophilie » (amour du nouveau) fut proposé par Konrad Lorenz pour expliquer les effets néfastes de l’abus du « conditionnement positif à court terme » (le bonbon). Sans véritable travail d’acquisition, le goût du bonbon devient de moins en moins vif et persiste de moins en moins longtemps (animalité oblige). C’est d’autant plus vrai si la satisfaction obtenue est entièrement artificielle comme dans les jeux vidéo. Sur les sites d’échecs, plusieurs jouent des parties qui durent moins de deux minutes, une minute même. Une fois la joute finie, ils recommencent. Au poker en ligne, la distribution des cartes et des gains est quasi instantanée. À chaque brasse, chaque joueur dispose de quinze secondes pour décider de son action. Une brasse se dénoue généralement en moins d’une minute, puis on recommence. Les calmants et les antidépresseurs règlent nos angoisses avec une gorgée d’eau. Les publicités font de même avec les problèmes du quotidien : « commandez une pizza et votre famille sera unie », « achetez un véhicule pour être heureux », ou encore « pour être en santé, bouffez du yogourt ». Famille, bonheur et santé requièrent plus que l’usage d’un « objet magique » pour que se matérialise un fruit qui résulte quasi exclusivement d’un travail soutenu, un effort pour lequel l’animal en nous sait qu’il sera récompensé.

En conséquence, explique Lorenz – dont la lucidité dans les années 1960 était simplement prophétique – l’abus du « bonbon » pour contrôler les gens développe une passion pour la nouveauté afin d’éveiller (ressusciter) le désir. L’abus du conditionnement par bonbon peut alors induire une intoxication chez le consommateur car, à l’instar d’une drogue, avec le temps la demande va grandir et l’effet faiblir.

La néophilie, surtout nourrie par le jeu, fait apparaître un comportement commercial infantile chez les individus. Le consommateur néophile recherchera à retrouver un plaisir connu sans avoir à forcer et sans quitter sa zone de confort; un bien-être territoriale sans effort, un plaisir pour lequel se crée une dépendance. Le besoin de satisfaction immédiate par l’acquisition répétée de nouveaux gadgets a entraîné le développement d’une économie de l’éphémère qui met en marché des produits fragiles et temporaires qui favorisent l’usage abusif du crédit.

Stériliser avec le plaisir

Une autre conséquence de la néophilie s’est imposée avec la libération des genres sexuels, le jeu sexuel débranché de tout intérêt à la reproduction. Si on parle de nos jour des relation sexuelles comme d’un jeu, cette ouverture d’esprit peut être récupérée à titre d’invitation à la nouveauté : elle facilite les relations, les infantilise et grève la chance pour l’individu de cultiver une relation de couple pour une longue durée.

Dans la formation d’une hommilière cette manière de trouver le plaisir est essentielle. Voici pourquoi. Non seulement les jeux servent d’exutoire (route secondaire) à l’agressivité concurrentielle, l’acte sexuel lui-même devient le sujet d’un théâtre ludique. En même temps nous sommes passés aux films porno et au sexe en ligne via la « wetcam », jeux sexuels où jamais sperme et utérus ne se rencontrent. L’usage d’instruments et de drogues comme de médicaments (Viagra, Cialis) a crée une industrie du sexe qui cultive la néophilie. L’instinct sexuel, comme tout autre, s’exécute au complet une fois enclenché, même si ça pertinence n’est plus. Il est donc facile de déconnecter l’acte reproductif (en toute « logique » mettre un condom devrait faire débander) pour en profiter, voire en abuser (drogues et pilules en sus). D’une part, la possibilité de diverses combinaisons de partenaires/couples efface l’autre en tant que concurrent (donc moins d’agressivité latente); d’autre part, des relations brèves ou protégées, ou à distance, ou des films xxx, la lingerie à phantasmes ou les relations homosexuelles, l’usage de condom ou d’une pilule contraceptive, de l’anus ou la bouche comme vagin, ou encore des objets reproducteurs d’organes sexuels et divers bidules en latex ou à batteries (ai-je oublié quelque chose?), toutes les formes popularisées de relations sexuelles ont un seul point en commun : rendre improbable la rencontre du sperme et de l’ovule (comme celle d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection pour Lautréamont).

L’humain domestiqué

Dans une hommilière, pour plusieurs raisons (eugénisme, avortement et surpopulation en particulier) le contrôle des naissances serait d’une grande utilité parce que la reproduction serait beaucoup plus efficace faite en laboratoire, en sélectionnant les lignes de code optionnelles dans les filaments d’ADN des deux partenaires, on obtiendra les traits désirés pour l’enfant tout en évitant les « erreurs de code ». Une fois le programme assemblé par insémination artificielle, l’ovule fécondée sera remise dans l’utérus de la mère (idéalement dans un incubateur pour soulager les femmes de la gestation. Dans une telle société, les notions de famille et de couple deviendraient impertinentes (ce qui spécialiserait les boucs émissaires). Socialement, séparer la sexualité de la reproduction atténuerait la concurrence sexuelle, unirait les travailleurs et travailleuses et nous rapprocherait du fonctionnement d’une fourmilière (le film THX 1137 de Lucas en est une esquisse prophétique).

Selon Lorenz, le nouveau tri parmi les candidats à la survie pourrait conduire à une forme de dégénérescence généralisée de l’espèce humaine qui n’a rien à voir avec la race, la couleur ou la culture. La dégénérescence dont parle Lorenz s’observe chez les animaux domestiqués. Il suffit de comparer les caractéristiques de l’homme « civilisé » à celles des animaux que nous utilisons à nos fins pour constater la tendance.

Un animal domestiqué ne survit que dans l’environnement de son maître. Sa survie est assurée par certaines caractéristiques qu’il possède et qui sont utiles aux humains. Ainsi, la poule pond des œufs pour l’éleveur et ce dernier la protège car elle est incapable de voler pour fuir. Constatation similaire pour la vache et le petit chien de compagnie. Aucune espèce domestiquée ne pourrait retrouver son indépendance sans transformations morphologiques.

Lorenz a noté trois troubles associés à la présence de comportements néophiles chez un animal domestiqué. D’abord, un perte de contrôle de l’appétit qui favorise l’obésité (surtout avec le sucre). Ensuite un problème de régulation de la sexualité (surtout avec drogue, jouets, hormones et sites de rencontre). Et finalement une régression infantile ou l’individu manifeste une dépendance parentale et une activité ludique excessive. On a même reconnu cette nouvelle phase de l’apprentissage de la vie « adulte » chez les humains. La phase de l’adolescence est apparue dans un monde industriel scolarisé avec accès au sucre, à la caféine et à l’éducation. On parle maintenant, une fois la vingtaine atteinte, de l’adulescence, période durant laquelle, tout en s’intégrant dans la société, l’individu manifeste des comportements et un état d’esprit lié à la dépendance chez l’animal domestiqué.

L’hommilière

Au total dans ces mondes imaginaires, l’agressivité territoriale et la libido y perdent leur cible réelle au profit de cibles virtuelles.Si ce processus se généralise, nous devrions obtenir une civilisation d’obèses, sexuellement dysfonctionnels, immatures et passant leur temps à se divertir (sans urgence à se reproduire). Ajoutez les réseaux sociaux et toute la vie des individus est orientée vers le social, jamais vers l’intimité. N’étant plus contraint par un environnement sauvage, l’humain vivant dans un environnement aseptisé sera maintenant filtré globalement par la sélection sociale. Imaginez dans ce contexte les téléphones intelligents, les sites spécialisés pour gérer les contacts sociaux, la rumeur des faux-comptes et les télé-réalités. Peut-on vraiment faire des humains des fourmis utiles?

 

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