Pour que Don Quichotte attaque un château,
encore fallait-il que les moulins existent.
(Milan Kundera ?)

(6 août 2021, début)
Il s’est enfin passé quelque chose à méditer à Rivière-des-Prairies. Je marche sur le boulevard Gouin, mon « St-Denis » local. Des résidents âgés dont la maison, souvent adorable, et le terrain immense valent (ou vaudront bientôt) des millions. À ma droite soudain quelqu’un s’élance. Comme je rêve en marchant, la surveillance visuelle périphérique déclenche un mécanisme d’alerte. D’abord le cou pivote puis les caméras prennent l’info de front. Le cliché me montre en esprit un homme noir qui, tête tournée vers moi, me regarde avec ses yeux ronds noirs sur fond blanc. Le sentiment qui accompagne l’instantané conclut : un voleur qui fuit l’air coupable.

Entre temps le gars m’a regardé parce que j’ai réagi. Il a vu que j’étais surpris et a poursuivi sa course… lente. Il entrait dans le petit boisé pour faire du jogging. Cette fois, j’ai attrapé le Road Runner (le flux de pensée qui coure devant nos yeux) par la cheville. Une combinaison de pot, de bonheur et de bonne forme physique. Mettons que le Road Runner se fait aussi vieux. J’ai laissé la machine à comprendre fabriquer le film qui a jailli en moi. Après plus de trois décennies, j’ai compris qu’il faut alors être attentif et résumer le film en autant d’items d’un PowerPoint où le texte se substituera au speech du présentateur.

Du minimum d’informations prises en un « clin d’œil » je me suis retrouvé dans ma mémoire au cliché « voleur noir qui fuit avec un air coupable ». Un parfait cas de jugement raciste, je l’avoue sans honte. Un cas de programmation télévisée, je vous en parle plus loin. Pour l’instant, je me contente de conclure. Le racisme naît du tri qui résume l’essentiel de la situation. Il réside dans la « lecture » qu’on fait des données. C’est la source de tout racisme ou, plus précis, de tout « phobisme » social. Bon, j’explique.

Un-deux-trois, go!

What unites people? Armies? Gold? Flags?
(non de la tête) Stories. There’s nothing
in the world more powerful than a good story.
Tyrion Lannister, Game of Thrones

Au départ, tout l’autour de soi n’est que couleurs, lignes, sons, odeurs, saveurs, textures, consistances ou température. On ramasse le tout et, en éliminant le sans-importance, on forme l’environnement : un puzzle composé de « morceaux ». C’est ce qu’on appelle des perceptions. Un chat, une injustice, le temps qu’il fait, une chanson, un rêve de bonheur sont tous des perceptions qui varient plus ou moins selon l’idée que chacun s’en fait. Mais « une belle femme », « un sale type » ou « un emploi décent » sont des perception-jugement, des « morceaux » qui suggèrent une toile de fond, une scène où il se passe quelque chose.

Prenons la reconnaissance des visages. On ne se rappelle pas de tous les traits du visage des gens que l’on connaît, c’est d’ailleurs pourquoi on les confond à l’occasion. Mais même si nous ne pouvons pas dire comment nous le faisons, nous avons appris jeune (avons été programmés) à reconnaître un visage humain, à le distinguer de celui d’un singe ou d’un masque. Si nous ne pourrions pas dire exactement comment nous le faisons, il demeure qu’il existe des lois de composition du visage.

On utilise d’ailleurs certaines règles dans des programmes de reconnaissance des visages pour les appareils photos. Remplacez l’humain qui regarde par une caméra qui utilise des informations similaires et elle parviendra à reconnaître un visage particulier. Le fait-elle exactement comme nous? Ça je ne sais pas, mais elle le fait. Je souligne au passage que, à strictement parler, l’appareil ne perçoit pas, il reconnaît dans une perception une sensation complexe. Imaginez qu’un dirigeant voulant assurer la sécurité des « siens » décide de munir ces caméras d’un filtre où on a résumé la gueule la plus probable d’un agresseur, d’un violeur ou d’un terroriste. Une fois opérationnelle, la caméra manifesterait immédiatement un comportement raciste « systématique » (et non systémique) à cause de sa programmation. Elle reconnaît maintenant une perception-jugement. Remarquez que l’appareil ne juge pas plus pour autant.

Si les traits du visage en disent peu, la couleur de la peau parle beaucoup, question filtre. En prenant conscience de l’opération par laquelle j’ai instantanément reconnu « la fuite d’un voleur » dans le début de course de mise en forme d’un jeune homme, c’est le mécanisme du racisme que j’ai attrapé par la cheville au passage.

D’où il vient? Pour moi, depuis la fin des années 1950 du moins, mostly de la télé.

The Glass Tit

C’est ainsi que Harlan Ellison appelait la télévision (un écrivain et chroniqueur considéré dangereux par le FBI dans les années 1960). Une tétine de verre à laquelle on s’abreuve pour percevoir comme « tout le monde ». (Petite note : j’ai trouvé la référence àThe Glass Tit dans un essai de Stephen King sur ce qui constituait l’horreur dans les films selon la décennie entre 1950 et 1980.) Ellison donne l’exemple suivant. Deux invités à un talk show vont expliquer leur position, diamétralement opposée, au sujet de la guerre du Vietnam. Le « pro » expose sa vision puis on passe un commercial où on nous vante les avantages d’acheter des bonds du trésor étasunien avec, en fond de scène, des images de vétérans de guerre. Back at the ranch, c’est au tour du « contre » de prendre la parole. Pensez-vous que, avec cette toile de fond, il avait la moindre chance d’être écouté ?

Ça peut même être accidentel à l’occasion.

La télévision, comme le cinéma (qu’elle englobe selon Marshall McLuhan ou les méga écrans plats de salon), nous propose des histoires animées, que ce soit dans des fictions, reportages, jeux, commerciaux, romances, intrigues, tragédies, nouvelles, investigations, émissions culturelles, spectacles ou télé réalités. Peu importe, il y a toujours une histoire et un point de vue dans la suite des images. Et aussi objective veut-on l’histoire, elle est toujours partielle et fragmentaire, limites humaines obligent. D’où le théâtre et la mise en scène; d’où le puzzle et, parfois, le phobisme. De par sa fonction, l’écran fait « apparaître » la « vraie » manière de voir-juger. De par sa constitution, la télévision ne peut échapper à ce rôle d’instructeur ou de propagandiste (ce qui rend à mes yeux, dans le cas des ordis de main, la série Black Mirror d’autant plus terrifiante).

Par ailleurs, on ne peut pas vraiment contrôler la télé, « à la Russe » disons (ou dans la version 2.0 des Chinois). Ça ressemblerait au baron Münchhausen qui prétendait pouvoir se lever de terre en tirant sur ses lacets de bottines. Assurer le mariage de la télévision et du pouvoir, c’est trop concéder. Par contre, accuser la télévision (ou le cinéma) de racisme, ça revient à faire un procès à l’arme du crime.

Faut creuser plus profond. J’ai convoqué l’album photo de mon inconscient à la barre des données.

L’image coupable

À l’instant même (…) cent mille Blancs de banlieues
se baladent en ville en demandant à tous les Noirs (…)
« vous savez où je peux trouver de la drogue? »
Pensez à l’effet que ça (…) On peut sortir
dans la rue et gagner 500$ en deux heures.
Seth, au juge Wakefield,Traffic

Ça se passe en 1993, peut-être 1986, le Canadien vient de gagner la coupe Stanley. Après la victoire, des émeutes éclatent sur la rue Ste-Catherine, où se situait l’aréna à l’époque. Pourquoi des émeutes? J’imagine que quand les primates gagnent leurs frustrations ressortent. C’est comme les poils qui hérissent durant les hymnes nationaux. Remarquez, c’est toujours le club de hockey qui perd, mais, le cas contraire, « on » a gagné. Évidemment la surveillance policière se relâche et certains en profitent pour piller les magasins. Durant le reportage de Radio-Canada le lendemain, une brève scène a été sélectionnée, que j’ai conservé en mémoire. C’est elle qui est à la barre des témoins. Un jeune noir s’enfuit avec une télé neuve dans les bras. L’ancienne techno, avec le gros écran cathodique, lourde et volumineuse à transporter. Pas le genre de bidule qu’on cache sous un manteau en passant payer un paquet de gomme à la caisse. (L’autre image que j’ai, associée à une émeute, c’est un blanc debout sur le toit d’une auto-patrouille, agitant les bras en l’air tel un gorille victorieux.)

En fin de compte, je constate en avoir vu bien d’autres scènes du même genre. Certaines conçues par Spike Lee. Ce n’est pas plus Radio-Can que la télé qui est coupable, que je comprends. Le problème est que ces images sont sensées résumer le quotidien. Ce qui ne résume pas du tout l’existence des noirs et contient donc un jugement raciste.

C’est qui le coupable alors?

Quand j’en arrive à me poser la question en regardant un film policier, c’est en général parce que l’auteur a triché. Il a donner deux rôle à jouer à la même personne; ou encore deux individus différents jouent le même personnage. Border line, ça donne Mulholland Drive. Dans la réalité c’est illégal : faux et usage de faux (bon, en politique c’est moins clair). Pourquoi ce cliché raciste à la télé de Radio-Can? D’abord le cliché n’est pas raciste en soi. Il est effectivement courant que quand des émeutes surviennent dans des endroits où coexistent noirs et blancs, ce sont les premiers qui pillent les magasins (dans les films, lors de grandes catastrophes, c’est tout le monde). Les blancs ont plutôt tendance à vouloir taper sur les noirs (dans les films d’émeutes apocalyptique, tout le monde tape sur les zombis). Le cliché résume. Sauf qu’il ne devrait pas résumer. C’est qui le coupable alors? J’y arrive.

Brejnev vs Beverly Hills 90210

Une légende urbaine (moscovite?) raconte qu’après avoir dissout l’URSS et aboli le régime politique communiste, on aurait demandé à Léonid Brejnev quelles considérations essentielles l’avaient poussé à agir. Il aurait alors répondu : ‎Beverly Hills. L’objet le plus cher qu’on peut alors acquérir sur le marché noir à Moscou est une cassette vidéo de la télésérie américaine Beverly Hills 90210. On y voit de jeunes hommes et de jeunes femmes musclés, bronzés et libres, avec des automobiles sport convertibles, des maisons grandes comme de petits palais, du soleil et du cash en masse. Qu’avait à offrir le communisme en comparaison avec le rêve américain?

Mais pour le plus grand nombre des étasuniens ce n’est effectivement qu’un rêve. Faut le vivre par procuration à la télé. Avant l’ordi de main (le bidcom, bidule à communication, pour faire « youessé »), le social passait par la télé. Or une télé coûte cher, d’où la grande probabilité de filmer un noir qui part avec un téléviseur durant une émeute. Bref, c’est le quotidien social des pauvres. Et si les noirs en particulier sont pauvres, c’est parce qu’il ont longtemps eu un accès limité à l’éducation. À Little Rock au Colorado en 1968, plus de cent ans après la Guerre de Sécession, une élève noire dut être escortée par la garde nationale pour entrer au High School. Et c’est sans compter l’absence de contexte social stimulant, le manque de modèles parentales, de maigres outils éducatifs et une surveillance inadéquate des enfants. En 2019 aux États-Unis, le 10% les plus pauvres avait 20% d’accès à l’éducation supérieure alors que le 10% les plus riches avait 95% d’accès aux mêmes études. Ça met en perspective tout le mérite du film Coach Carter (qui n’a rien à voir avec le John Carter de Dysney), qui questionne cette fatalité. Devant les piètres performances scolaires de certains joueurs de son équipe, le coach verrouille le gymnase : fini le basket. Levée de boucliers chez les parents, la directrice de l’école explique à l’entraîneur que la participation des jeunes à une finale de basket sera l’événement le plus important de leur vie. Lui de répondre en toute lucidité « c’est ça le problème », et ça ne devrait pas l’être.

Pauvreté, délinquance et ignorance en disent beaucoup sur le futur appréhendé des jeunes élevés en milieu pauvre. Pourtant, donnez des écoles, des modèles de réussite sociale et des parents responsables à de jeunes noirs et noires et ils vont très bien réussir. J’en ai eu des tas à citer en exemple dans mes cours. Le racisme vient de ce qu’on véhicule une réalité qui concerne majoritairement les noirs, à laquelle on joint un parfum de culpabilité et de fatalité qui omet de dénoncer le contexte social qui produit cette délinquance. C’est la rumeur du puzzle. Cette stigmatisation du noir vient de sa pauvreté sociale, pas dans son code génétique. Contrairement à ce qu’a déclaré publiquement la plus jeune juge qui trône à la cour suprême des USA, la délinquance ne vient pas d’un ADN déficient, mais bien d’un Eden déficient.

Mea culpa, mea télé culpa

Bon, rewind, analysons le « moment ». Du coin de l’œil, tout en marchand, surpris, je vois quelqu’un qui entre dans le parc en se mettant à courir. Je réagis une fraction de seconde (ralentit, regarde) Lui tourne aussitôt la tête vers moi, ayant la même réaction instinctive que moi. Je vois des yeux blancs sur un visage sombre. Lui ne voit qu’un homme âgé avec un sac-à-dos et poursuit sur sa lancée.

Quelque part en moi, j’ai modifié la scène avec une feuille de style « voleur de tété », que j’ai saupoudrée d’un air de culpabilité, sans m’arrêter à la propagande «photoshop » que mon esprit avait accomplie (le Road Runner court vite). Sauf que cette fois, j’ai l’incident tout frais en mémoire et tout près de visu. L’effet « voleur » n’était pas dans mon œil quand j’ai tourné la tête. Maintenant que j’y repense, je peux le voir. Il était dans une perception-jugement capté dans un reportage télé. Un parasite mémoriel en moi, moi qui a des amis en provenance d’au moins trente pays différents, des gens qui peuvent converser dans une quinzaine de langues diverses.

On peut manifester une réaction raciste sans vouloir l’être et encore plus sans l’apprécier. Dans ces moments là, il faut aller consulter son « mode d’instruction ».

P.s. : J’ai cessé de regarder la télé en 2001.

(6 août 2021, fin)

 

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