Au souvenir de Pascal Léveillé
qui fut un élève, puis un stagiaire,
puis un collègue, et surtout un ami.

(Ce texte reprend un court récit de s.f., lu dans ma jeunesse (j’ai oublié le titre, l’auteur et la source), et qui, en le reformulant, me permet un clin d’œil à La montagne magique de Thomas Mann.)

― Jérôme Drapeau.
― Bienvenu, monsieur Drapeau.
― Suis-je en retard?
― Non, sourit le réceptionniste, sur qui glisse l’ironie de la question. Vous avez le 21, tel que souhaité.

Souhaité. Le terme sonne une cloche à la réception de son esprit. Le jeune homme dans la vingtaine, tout en douceur, lui tend une carte magnétique au logo de l’endroit, un pommier au sommet d’une colline, que trace élégamment une ligne continue noire :
― L’ascenseur et les escaliers sont à votre droite, précise-t-il en pointant vaguement de la main, le nez à l’écran. Des bagages?

Jérôme se met en marche, sa petite valise en main. Le strict nécessaire, tout le reste à été vendu ou cédé légalement. Une douleur brusque à la tempe qui s’estompe le temps qu’il s’immobilise. Marcher lentement.
― Ça relaxe le système nerveux, rappelle la voix du spécialiste en lui.

Un bureau d’un blanc immaculé, vadrouillé de lumière, sans taches ou poussière, avec les diplômes et attestations toutes droites et sérieuses au mur. Les dernières recommandations du très savant médecin après qu’il lui ait demandé une dernière fois :
― Vous êtes sûr. Votre décision est définitive.
― C’est exactement pourquoi j’ai pris cette décision, avait sourit Drapeau. Elle est définitive.

Jérôme a cessé de se médicamenter depuis deux jours, question d’être lucide et de jouir du week-end. Il avait beau avoir fait une visite virtuelle des lieux, le trajet depuis la gare en taxi avait égaré sa réflexion dans la contemplation de la route de campagne bordée de clôtures pittoresques en bois et fils de fer. En ce début d’automne dans les Laurentides, le feuillage va du vert vif au rouge pourpre en passant par le jaune. Le soleil est tamisé et la voiture ondule doucement en silence, moteur électrique oblige, le long d’une route partiellement asphaltée. Drapeau s’est attendri en apercevant quelques chevaux qui erraient dans un pré. Puis une pente ascendante, où la route devient lisse et est bordée de cyprès. Parvenu au haut, l’hôtel est apparue, posée sur une assisse de pierres des champs dans un ciel bleu. Les deux étages que traversent des poutres de bois entrecroisées encadrent d’élégants rectangles de verre, certains de quelques mètres carrés de surface, mêlés de portions de murs en lattes de bois. La construction élancée épouse le paysage par son élégance, son calme et sa simplicité.

Sur la double porte d’entrée en verre épais, impeccable de propreté, sinue en noir le logo du Thanatorium Apex. Le centre appartient à une secte, Flux Global, dont les membres sont très majoritairement des universitaires de carrière et de gens fortunés émancipés. Depuis qu’une loi fédérale avait sanctionné le droit à mourir dans la dignité, sans souffrances inutiles, la secte a acquis cet ancienne retraite pour amateurs de yoga, centre ayant vu le jour après que les Beatles, lors d’un séjour en Inde à la fin des années soixante, aient suscité un attrait nouveau pour la culture indienne.

L’entrée ouvre sur un vaste hall lumineux qui mène face à soi au comptoir de la réception dont la longueur, les casiers au mur derrière et le bois clair rappellent une autre époque. À gauche, un vitrail imposant montre une rangée d’arbustes, chacun dans une position de yoga. On devine derrière la murale, une piscine chauffée en demi sous-sol. Une mélodie de Enya embaume l’air. Le plancher de bois sombre huilé est une antiquité en soi. Il vaut à lui seul une fortune, ne peut s’empêcher de penser Jérôme.

La douleur persistante qui l’avait fait remettre en question sa décision d’oublier ses médicament s’est envolée. La quiétude du trajet puis de l’endroit l’a calmé. La paix d’esprit est la meilleure des drogues, lui a expliqué le docteur Smith, un neurologue du CHUM dans son bureau d’un blanc immaculé avec des diplômes encadrés et bien alignées, dont un provenait d’un centre à San Diego, ce qui avait surpris Jérôme. Il lui parlait de recherche, d’espoir, de nouveaux médicaments et Drapeau le regardait, un vague sourire à l’âme, ayant noté que dehors, quelques étages plus bas, les passants étaient éclaboussés de soleil en ce début d’été idyllique.

Défaire sa valise lui prit une minute. Il est au deuxième étage, coin nord est, à cause de la vue sur le lac, de la chute qu’on devine au loin et du village lové dans un creux, un peu à gauche. À l’écran, ça lui avait rappelé Sherbrooke, la ville de son enfance. Sortir. Il prend l’escalier pour aller au rez-de-chaussée, le temps d’apercevoir au passage une jeune femme en chaise roulante sortir de l’ascenseur, poussée par sa mère, semble-t-il. Sur les deux étages, ils doivent être une vingtaine à occuper les petites chambres éclairées par de grandes vitres. Ils n’ont nul besoin de garde-robe, de remise, d’armoire ou de cuisine, poêle ou réfrigérateur. Le service aux chambres sera impeccable, on le lui a assuré. Sans mentionner « ou argent remis », s’amuse Jérôme en esprit.

Une dégradation des terminaisons nerveuses cutanées possiblement causée par un virus inconnu, transforme peu à peu toute stimulation de ces terminaisons en signal de douleur, surtout autour de la tête. La bonne nouvelle, expression qui l’avait fait sourire, certains calmants antidépresseurs engourdissent les cellules endommagées, au prix d’une perte appréciable de vivacité d’esprit, faut-il mentionner. Il n’y avait rien d’autre et, éventuellement, il faudrait passer à une médicamentation plus forte qui le réduirait à un semi-végétal contemplatif du paysage, tout en demeurant parfaitement conscience par contre. Un avantage, selon le neurologue. À la fin de l’été, en sortant d’un café où il aimait travailler le matin, Drapeau s’était immobilisé, ne sachant plus par quel côté allé pour retourner chez lui. D’ailleurs son travail d’évaluateur n’existait plus vraiment, Jérôme vivait depuis quelques mois sur sa richesse accumulée. La douleur brusque qui, à tout instant pouvait briser sa concentration, puis la médicamentation avaient ralenti sa réflexion au point où les délais de soumission le prenaient au dépourvu. Avant, devant n’importe quel lot abandonné, que ce soit un hangar, un garage, ou étage d’immeuble,après avoir fait le repérage rapide autorisé, il pouvait soumettre une enchère inégalée et, dans plus de 80% des cas, acheter bien au-dessous de la valeur réelle du lot. Statistique qu’il avait durant toute sa carrière gardé secrète, affichant ici et là un air déçu à la suite d’une acquisition, se réconfortant devant ses concurrents de jouir d’une aisance matérielle héritée de sa famille, affirmation sans fondement. Le plus gros du travail consistait à liquider les morceaux, mais l’Internet avait tellement facilité sa tâche. Au The Price is Right du conteneur abandonné, il aurait terminé sur le podium.

(Bloc du 30 avril)
À gauche de la réception, face à l’escalier, un large corridor donne accès à divers salons. Aucun écran ni prises électriques omniprésentes. Jérôme sourit. Pas même un karaoké. Dans un confortable divan, dos aux fenêtre, un adolescent repose, les yeux fermés, écouteurs aux oreilles. À l’extérieur, un patio offre des chaises pliantes longues, à l’abri du soleil, face au lac. Une fois dehors, le vif de la lumière et la fraîcheur de l’air le rappelle à la vie. Dans la cacophonie des canards qui bavardent, il devine la chute au loin. Un petit vent frais. Du coin de l’œil il note à sa droite que quelqu’un rajuste la couverture qui l’enveloppe. Il en repère sur une étagère au mur derrière lui.

Une femme, découvre-t-il. Tête tournée, elle le regarde et sourit. Élancements douloureux. Détendre les épaules. Prendre une couverture. En s’approchant, il note que la dame, maquillée, est dans la quarantaine avancée, assez mince et semble-t-il, pas très grande. De situation modeste, note-t-il à la bague qu’elle porte. Drapeau n’est lui-même ni grand, ni imposant, une contrainte malheureuse quand on possède une âme de chevalier.

― Puis-je? demande Drapeau en pointant la chaise voisine.
― Bien sûr.
Jérôme sourit puis se fige :
― C’est étrange, nous sommes de parfaits inconnus, pourtant j’ai une impression d’intimité.
― Ah! Moi ce fut plutôt de complicité. Vous venez d’arriver. On s’habitue.
― On a le temps, vous …
Il s’arrête, prenant conscience du sordide de la remarque.
― Disons que l’impression de nouveauté s’estompe rapidement, précise galamment la dame.
― La complicité, oui, je comprends. De partager la même situation, la même condition, disons. D’où l’impression de complicité.

Il s’installe sur la chaise, ajuste un coussin sous sa tête puis déplie la couverture négligemment. Aussitôt le froid de l’air s’estompe et la chaleur du soleil s’impose.

Jérôme Drapeau n’aime pas conduire et préférait louer un véhicule quand il avait à se déplacer hors de la ville. Pour le quotidien, métro et bus suffisaient. Ça lui permettait chemin faisant de faire sa comptabilité dans un petit carnet noir ou de rédiger les incontournables lettres légales et commerciales que son travail de dénicheur de petits trésors cachés obligeait, ne serait-ce que pour sécuriser ses transactions et les dispositions qu’elles concernaient inexorablement quand au contenu de la vente, de son état ou du transport. Heureusement elles avaient toutes une forme standard. Il suffisait de remplir les blancs, mais sans que ça paraisse. Jérôme prenait le temps d’éliminer les blancs en trop du texte pour donner, grâce aux formulations qu’il avait développées, une impression de contrat signé qui sentait presque la plume et l’encrier.

― Jérôme Drapeau, estimateur.
― Élise Gagnon, institutrice. Un autre genre d’estimation.
― Depuis quand êtes-vous ici, ne peut-il s’empêcher de demander malgré le délicat du sujet.
― Il y a trois jours. J’ai choisi un séjour de cinq jours. Vous?
― La fin de semaine, grimace-t-il.
― Vous souffrez beaucoup.
― Par moments, surtout si je ne suis pas détendu. J’ai préféré ne pas apporter de médicaments.
― Je comprends, murmure Élise. Détendez-vous alors.
Une voix claire qui éveille l’homme en lui.

Une volée d’oiseaux balaie le ciel d’ouest en est. Drapeau se rappelle très bien. Un mercredi pluvieux en fin d’avant-midi. Il déambulait en toute innocence. Ça lui rappelle un reportage à la télé. Ça se passe dans un désert. Un scorpion qui marche sur le sable sent venir une menace à dix mètres tout autour, ce qui lui laisse le temps de s’ensabler et de demeurer immobile, si nécessaire. Mais voilà, pendant que l’animal avance, tout confiant, un serpent s’annonce à toute vitesse. Lui repère les vibrations de la marche du scorpion à cent mètres.

Dans le métro, ce fameux mercredi, l’eau des parapluies se baladait en un va-et-vient selon l’allure du train. À la station, les portes s’ouvrent sur les pleurs d’un gamin mécontent du sort qui semble s’acharner sur lui. De toute évidence, il voudrait être ailleurs. Voyant sa mère devenir impatiente de l’entendre rechigner, Jérôme s’agenouille à côté de l’enfant qui se fige et le regarde, ne sachant trop quoi penser.

― La première fois que j’ai pris le métro, j’avais quinze ans, dit-il à l’enfant. Il venait tout juste d’être construit. Il était tout neuf. Même ta maman était jeune, une enfant peut-être.
La mère du petit sourit.
― Moi j’étais déjà grand comme maintenant, poursuit-il. Je me demande de quoi ça a l’air un wagon quand on est petit.
Ce faisant, il courbe le dos pour rapetisser à hauteur du gamin qui le fixe.
― Est-ce que tu aimerais savoir comment on le voit quand on est grand?
Ce disant, Drapeau se relève pour soulever l’enfant.
Black-out.
(Fin, bloc du 30 avril)

 

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