Valar Morghulis
G.O.T.

(Ce texte reprend l’idée court récit de s.f., lu dans ma jeunesse (il me semble), et me permet un clin d’œil à La montagne magique de Thomas Mann.)

― Jérôme Drapeau.
― Bienvenu, monsieur Drapeau.
― Suis-je en retard?
― Non, sourit le réceptionniste, sur qui glisse l’ironie de la question. Vous avez le 21, tel que souhaité.

Souhaité. Le terme sonne une cloche à la réception de son esprit. Le jeune homme dans la vingtaine, tout en douceur, lui tend une carte magnétique au logo de l’endroit, un pommier au sommet d’une colline, que trace élégamment une ligne continue noire :
― L’ascenseur et les escaliers sont à votre droite, précise-t-il en pointant vaguement de la main, le nez à l’écran. Des bagages?

Jérôme se met en marche, sa petite valise en main. Le strict nécessaire, tout le reste à été vendu ou cédé légalement. Une douleur brusque à la tempe qui s’estompe le temps qu’il s’immobilise. Marcher lentement.
― Ça relaxe le système nerveux, rappelle la voix du spécialiste en lui.

Un bureau d’un blanc immaculé, vadrouillé de lumière, sans taches ou poussière, avec les diplômes et attestations toutes droites et sérieuses au mur. Les dernières recommandations du très savant médecin après qu’il lui ait demandé une dernière fois :
― Vous êtes sûr. Votre décision est définitive.
― C’est exactement pourquoi j’ai pris cette décision, avait sourit Drapeau. Elle est définitive.

Jérôme a cessé de se médicamenter depuis deux jours, question d’être lucide et de jouir du week-end. Il avait beau avoir fait une visite virtuelle des lieux, le trajet depuis la gare en taxi avait égaré sa réflexion dans la contemplation de la route de campagne bordée de clôtures pittoresques en bois et fils de fer. En ce début d’automne dans les Laurentides, le feuillage va du vert vif au rouge pourpre en passant par le jaune. Le soleil est tamisé et la voiture ondule doucement en silence, moteur électrique oblige, le long d’une route partiellement asphaltée. Drapeau s’est attendri en apercevant quelques chevaux qui erraient dans un pré. Puis une pente ascendante, où la route devient lisse et est bordée de cyprès. Parvenu au haut, l’hôtel est apparue, posée sur une assisse de pierres des champs dans un ciel bleu. Les deux étages que traversent des poutres de bois entrecroisées encadrent d’élégants rectangles de verre, certains de quelques mètres carrés de surface, mêlés de portions de murs en lattes de bois. La construction élancée épouse le paysage par son élégance, son calme et sa simplicité.

Sur la double porte d’entrée en verre épais, impeccable de propreté, sinue en noir le logo du Thanatorium Apex. Le centre appartient à une secte, Flux Global, dont les membres sont très majoritairement des universitaires de carrière et de gens fortunés émancipés. Depuis qu’une loi fédérale avait sanctionné le droit à mourir dans la dignité, sans souffrances inutiles, la secte a acquis cet ancienne retraite pour amateurs de yoga, centre ayant vu le jour après que les Beatles, lors d’un séjour en Inde à la fin des années soixante, aient suscité un attrait nouveau pour la culture indienne.

L’entrée ouvre sur un vaste hall lumineux qui mène face à soi au comptoir de la réception dont la longueur, les casiers au mur derrière et le bois clair rappellent une autre époque. À gauche, un vitrail imposant montre une rangée d’arbustes, chacun dans une position de yoga. On devine derrière la murale, une piscine chauffée en demi sous-sol. Une mélodie de Enya embaume l’air. Le plancher de bois sombre huilé est une antiquité en soi. Il vaut à lui seul une fortune, ne peut s’empêcher de penser Jérôme.

La douleur persistante qui l’avait fait remettre en question sa décision d’oublier ses médicament s’est envolée. La quiétude du trajet puis de l’endroit l’a calmé. La paix d’esprit est la meilleure des drogues, lui a expliqué le docteur Smith, un neurologue du CHUM dans son bureau d’un blanc immaculé avec des diplômes encadrés et bien alignées, dont un provenait d’un centre à San Diego, ce qui avait surpris Jérôme. Il lui parlait de recherche, d’espoir, de nouveaux médicaments et Drapeau le regardait, un vague sourire à l’âme, ayant noté que dehors, quelques étages plus bas, les passants étaient éclaboussés de soleil en ce début d’été idyllique.

Défaire sa valise lui prit une minute. Il est au deuxième étage, coin nord est, à cause de la vue sur le lac, de la chute qu’on devine au loin et du village lové dans un creux, un peu à gauche. À l’écran, ça lui avait rappelé Sherbrooke, la ville de son enfance. Sortir. Il prend l’escalier pour aller au rez-de-chaussée, le temps d’apercevoir au passage une jeune femme en chaise roulante sortir de l’ascenseur, poussée par sa mère, semble-t-il. Sur les deux étages, ils doivent être une vingtaine à occuper les petites chambres éclairées par de grandes vitres. Ils n’ont nul besoin de garde-robe, de remise, d’armoire ou de cuisine, poêle ou réfrigérateur. Le service aux chambres sera impeccable, on le lui a assuré. Sans mentionner « ou argent remis », s’amuse Jérôme en esprit.

Une dégradation des terminaisons nerveuses cutanées possiblement causée par un virus inconnu, transforme peu à peu toute stimulation de ces terminaisons en signal de douleur, surtout autour de la tête. La bonne nouvelle, expression qui l’avait fait sourire, certains calmants antidépresseurs engourdissent les cellules endommagées, au prix d’une perte appréciable de vivacité d’esprit, faut-il mentionner. Il n’y avait rien d’autre et, éventuellement, il faudrait passer à une médicamentation plus forte qui le réduirait à un semi-végétal contemplatif du paysage, tout en demeurant parfaitement conscience par contre. Un avantage, selon le neurologue. À la fin de l’été, en sortant d’un café où il aimait travailler le matin, Drapeau s’était immobilisé, ne sachant plus par quel côté allé pour retourner chez lui. D’ailleurs son travail d’évaluateur n’existait plus vraiment, Jérôme vivait depuis quelques mois sur sa richesse accumulée. La douleur brusque qui, à tout instant pouvait briser sa concentration, puis la médicamentation avaient ralenti sa réflexion au point où les délais de soumission le prenaient au dépourvu. Avant, devant n’importe quel lot abandonné, que ce soit un hangar, un garage, ou étage d’immeuble,après avoir fait le repérage rapide autorisé, il pouvait soumettre une enchère inégalée et, dans plus de 80% des cas, acheter bien au-dessous de la valeur réelle du lot. Statistique qu’il avait durant toute sa carrière gardé secrète, affichant ici et là un air déçu à la suite d’une acquisition, se réconfortant devant ses concurrents de jouir d’une aisance matérielle héritée de sa famille, affirmation sans fondement. Le plus gros du travail consistait à liquider les morceaux, mais l’Internet avait tellement facilité sa tâche. Au The Price is Right du conteneur abandonné, il aurait terminé sur le podium.

À gauche de la réception, face à l’escalier, un large corridor donne accès à divers salons. Aucun écran ni prises électriques omniprésentes. Jérôme sourit. Pas même un karaoké. Dans un confortable divan, dos aux fenêtre, un adolescent repose, les yeux fermés, écouteurs aux oreilles. À l’extérieur, un patio offre des chaises pliantes longues, à l’abri du soleil, face au lac. Une fois dehors, le vif de la lumière et la fraîcheur de l’air le rappelle à la vie. Dans la cacophonie des canards qui bavardent, il devine la chute au loin. Un petit vent frais. Du coin de l’œil il note à sa droite que quelqu’un rajuste la couverture qui l’enveloppe. Il en repère sur une étagère au mur derrière lui.

Une femme, découvre-t-il. Tête tournée, elle le regarde et sourit. Élancements douloureux. Détendre les épaules. Prendre une couverture. En s’approchant, il note que la dame, maquillée, est dans la quarantaine avancée, assez mince et semble-t-il, pas très grande. De situation modeste, note-t-il à la bague qu’elle porte. Drapeau n’est lui-même ni grand, ni imposant, une contrainte malheureuse quand on possède une âme de chevalier.

― Puis-je? demande Drapeau en pointant la chaise voisine.
― Bien sûr.
Jérôme sourit puis se fige :
― C’est étrange, nous sommes de parfaits inconnus, pourtant j’ai une impression d’intimité.
― Ah! Moi ce fut plutôt de complicité. Vous venez d’arriver. On s’habitue.
― On a le temps, vous …
Il s’arrête, prenant conscience du sordide de la remarque.
― Disons que l’impression de nouveauté s’estompe rapidement, précise galamment la dame.
― La complicité, oui, je comprends. De partager la même situation, la même condition, disons. D’où l’impression de complicité.

Il s’installe sur la chaise, ajuste un coussin sous sa tête puis déplie la couverture négligemment. Aussitôt le froid de l’air s’estompe et la chaleur du soleil s’impose.

Jérôme Drapeau n’aime pas conduire et préférait louer un véhicule quand il avait à se déplacer hors de la ville. Pour le quotidien, métro et bus suffisaient. Ça lui permettait chemin faisant de faire sa comptabilité dans un petit carnet noir ou de rédiger les incontournables lettres légales et commerciales que son travail de dénicheur de petits trésors cachés obligeait, ne serait-ce que pour sécuriser ses transactions et les dispositions qu’elles concernaient inexorablement quand au contenu de la vente, de son état ou du transport. Heureusement elles avaient toutes une forme standard. Il suffisait de remplir les blancs, mais sans que ça paraisse. Jérôme prenait le temps d’éliminer les blancs en trop du texte pour donner, grâce aux formulations qu’il avait développées, une impression de contrat signé qui sentait presque la plume et l’encrier.

― Jérôme Drapeau, estimateur.
― Élise Gagnon, institutrice. Un autre genre d’estimation.
― Depuis quand êtes-vous ici, ne peut-il s’empêcher de demander malgré le délicat du sujet.
― Il y a trois jours. J’ai choisi un séjour de cinq jours. Vous?
― La fin de semaine, grimace-t-il.
― Vous souffrez beaucoup.
― Par moments, surtout si je ne suis pas détendu. J’ai préféré ne pas apporter de médicaments.
― Je comprends, murmure Élise. Détendez-vous alors.
Une voix claire qui éveille l’homme en lui.

Une volée d’oiseaux balaie le ciel d’ouest en est. Drapeau se rappelle très bien. Un mercredi pluvieux en fin d’avant-midi. Il déambulait en toute innocence. Ça lui rappelle un reportage à la télé. Ça se passe dans un désert. Un scorpion qui marche sur le sable sent venir une menace à dix mètres tout autour, ce qui lui laisse le temps de s’ensabler et de demeurer immobile, si nécessaire. Mais voilà, pendant que l’animal avance, tout confiant, un serpent s’annonce à toute vitesse. Lui repère les vibrations de la marche du scorpion à cent mètres.

Dans le métro, ce fameux mercredi, l’eau des parapluies se baladait en un va-et-vient selon l’allure du train. À la station, les portes s’ouvrent sur les pleurs d’un gamin mécontent du sort qui semble s’acharner sur lui. De toute évidence, il voudrait être ailleurs. Voyant sa mère devenir impatiente de l’entendre rechigner, Jérôme s’agenouille à côté de l’enfant qui se fige et le regarde, ne sachant trop quoi penser.

― La première fois que j’ai pris le métro, j’avais quinze ans, dit-il à l’enfant. Il venait tout juste d’être construit. Il était tout neuf. Même ta maman était jeune, une enfant peut-être.
La mère du petit sourit.
― Moi j’étais déjà grand comme maintenant, poursuit-il. Je me demande de quoi ça a l’air un wagon quand on est petit.
Ce faisant, il courbe le dos pour rapetisser à hauteur du gamin qui le fixe.
― Est-ce que tu aimerais savoir comment on le voit quand on est grand?
Ce disant, Drapeau se relève pour soulever l’enfant.
Black-out.

Jérôme s’était réveillé aux soins intensifs du CHUM, un vague souvenir de sirène d’ambulance en tête. Les lumières vives, les murs blancs immaculés, les panneaux de toile sur rail qui glissent dans un ronronnement d’aluminium. Des fils vers sa tête. Le bruit quasi inaudible d’un appareil qui épie sans relâche les états de son corps. Autour, derrière d’autres rideaux gisent d’autres victimes d’un bris mécanique ou d’une intrusion malveillante. Douleur vive à la nuque, comme si des fils électriques se mettaient en marche, sans but, à la manière d’un faux contact. C’est grave. La voie de sa conscience.

Il était encore jeune homme. Ses débuts en tant qu’estimateur avaient été remarqués. Il reçoit une invitation privée. Loin, il doit louer un véhicule. Un endroit moche, un terrain plat clôturé semé de hangars bas. Un dépôt pour meubles et accessoires encombrants et vieillots. Quatre autres évaluateurs sont là. Pas des pros, comprend-t-il à leurs commentaires. Trois lots ont été abandonnés, leur dit-on. Quand la femme ouvre les portes pour une brève inspection, des objets de valeur sont immédiatement visibles. Le genre de bidules qui ne devraient pas être entreposés dans un endroit pareil. Trop visibles. La voix de sa conscience avait rappelé à l’ordre l’animal excité en lui. Une arnaque. Il avait feint de recevoir un appel et s’était discrètement éclipsé. Il avait eu ouï dire par la suite que des escrocs empilaient de la camelote dans les hangars avec quelques items accroche-cœurs. Les néophytes misaient bien trop haut pour soulager le propriétaire de ses vidanges.

Une infirmière vient faire un constat. Ses nerfs se sont endormis. L’amour de sa vie, vingt-trois ans déjà. Un étourdissement, puis un autre, de petites errances auditives et parfois un élancement à la tempe. Question maladie, Diane était superstitieuse. Elle s’accrochait sans pouvoir se l’avouer à une pensée magique, que si on ignore le malheur, il va finir par vous perdre de vue. Mais le diable est dans les détails et au total la facture à payer est sans subtilité. Un cancer du cerveau, et une tumeur annexe qui s’attaque à l’oreille interne en prime. Dont les tissus cancéreux ont engourdi l’effet. Question traitement, c’était l’état semi-légume ou la mort. Je n’ai rien d’une végétarienne, avait-elle répondu. Il demeura près d’elle jusqu’à la fin, où d’un clin d’œil elle lui demandait de peser sur le piston à morphine. Quand les appareils s’endormirent, il déposa un baiser sur les lèvres de la morte, comme certains embrassent ou caressent doucement le cercueil. Puis il partit. Drapeau savait qu’il vivrait seul le reste de sa vie.

Diane était apparue dans sa vie par un hasard cocasse. Elle avait embouti le véhicule qu’il avait loué, ayant freiné trop tard sur l’asphalte mouillé. Sous l’averse, parapluie en main, elle avait ri de bon cœur à la blague qu’il lançait, étourdi par la délicate beauté de la petite dame. Leur complicité fut immédiate.
― Comment allez-vous monsieur Drapeau.

Une voix rassurante, forte et intelligente. Retour au théâtre de la blancheur médicale. Le docteur, homme bedonnant format bûcheron possède des yeux d’un bleu à implorer le pardon de tous vos péchés. Dès qu’il se met à parler, ne demeure en scène que le spécialiste. On va lui faire passer un scan. On lui fera ensuite une piqûre pour la douleur. Pour l’instant, l’analgésique ferait l’affaire s’il restait calme. Drapeau se rendormit.

Ils avaient profité de cinq années de bonheur et de confort partagé.

― Vous êtes songeur, note Élise, le ton à la question.
Une voix parfumée. Retour au lac. Jérôme sourit :
― Je me rappelais quand …
― La première fois? Quand vous avez su.
― Oui.
― Vous voulez me raconter.

L’intimité avait-elle dit. Il raconta. Le lendemain le spécialiste est revenu. La première crise avait été plus sévère que selon le peu de documentation que la médecine possédait au sujet de l’infection que l’analyse de sang avait révélée.
― Comme j’étais en excellente santé, ma résistance immunitaire avait favorisé une vague d’autant plus dévastatrice une fois la digue brisée.

Élise sourit à l’image du barrage. Un minuscule virus s’était installé dans la myéline, le gras du filage nerveux. L’enflure causait des décharges dont la douleur soudaine et la perte de conscience conséquente résultaient. Le filage nerveux dégénéreraient à la longue et l’infection s’étendrait d’un fil à l’autre. La vaillance au combat de ses anticorps retardait le processus mais amplifiait l’impact de la douleur à chaque défaite locale. C’était en gros le scénario de la fin de sa vie. Un inhibiteur d’influx nerveux et deux autres médicaments le soulageraient, mais causeraient une réduction significative de certaines de ses capacités cognitives. À la longue, il perdrait une partie de sa vue, de son audition, de sa concentration et la motricité d’un côté de son corps. Éventuellement…
― La science n’avait rien d’autre à proposer, conclut Jérôme. Le virus est mal connu. Il ne s’attaque que rarement à l’humain.
Touchée par sa confidence, Élise se pencha, tendit le bras et posa la main sur la sienne. Tout chevalier, il voulut la rassurer.
― D’avoir cinquante-six ans ce n’est certes pas être vieux, mais ce n’est plus être jeune.
Élise sourit.
― Et vous? demande-t-il.
Des cils qui s’abaissent, une petite rougeur aux joues et un mince sourire obligent Drapeau à un silence galant. Une demoiselle apparaît et propose des breuvages. Élise demande un thé Darjeeling, son préféré à lui. La demoiselle demande si et quand ils voudront manger.

On entend des oies qui surenchérissent au loin. Une prescription et un rendez-vous, les deux renouvelables, avaient conclu l’explication. Question temps, le médecin fut réticent à faire oracle. Il finit par concéder un « entre quatre mois et un an, au mieux ».
― Dehors, poursuit-Jérôme une fois les breuvages servis, je me retrouve sans avenir sous un soleil printanier. Mon agenda se résumait à deux points. D’abord passer à la pharmacie. Le métro Champs-de-Mars est tout près. Je m’y engouffre, n’ayant rien d’autre en tête que le souvenir de m’y être évanoui et une vive conscience d’exister. À peine sur le quai, le métro surgit et les portes s’ouvrent sur l’éclairage cru du wagon. Me voilà debout au milieu des passagers assis, le nez dans leur téléphone sous la lumière cru.

Jérôme affiche un mince sourire.
― Vous aviez peur d’une rechute? suggère Élise, toute maternelle.
― Non. Je regardais les gens immobiles, les yeux rivés à leur appareil. Quand rien ne se proposait à l’écran, ils levaient la tête, le regard vide. Ils semblaient en attente. À chaque pause, ils semblaient retenir leur conscience, comme quand on retient sa respiration sous l’eau. C’est alors que je me suis posé la dernière question importante de ma vie. Le second point à mon agenda, précise-t-il les yeux dans ceux d’Élise, toute attentive, peut-on vraiment mourir heureux?
― Et quelqu’un vous a parlé de ce centre.

Ils continuèrent de converser en buvant leur thé. Le temps coula.

(Bloc du 29juillet)
Élise voulut faire une sieste avant le repas, ce qui arrangeait Jérôme. Mais voilà, il eut de la difficulté à dormir, une rencontre surprenante. Le test…

Pour être admis au centre, il fallait passer une évaluation locale, indépendante de la procédure d’admission à l’euthanasie imposée par le gouvernement. Pouvoir autoriser légalement quiconque à attenter à vos jours est une liberté qui vous présume sain d’esprit. Un minimum, avait consenti Drapeau, sourcillant à l’évidence. L’entrevue, presque un entretien, s’était avérée fort différente de ce qu’il avait imaginé. Il pensait que d’autres spécialistes allaient sonder sa santé mentale, il en fut tout autrement. Jonathan…

L’interviewer, un gai fin trentaine, tout en tact, empathie et respect, se montre chaleureux d’esprit et réservé de gestes. Ce qui lui avait plu, constate Drapeau, la tête sur l’oreiller. De revisiter la scène avec calme décourage toute velléité de ses nerfs à monter aux barricades.
― Le jour J avait ânonné Jérôme, une fois l’autre présenté.

Mais Jonathan avait récupéré tout sourire :
― Le jour des alliés.

Il en connaissait long sur la vie de Jérôme, l’interviewer. Il avait même réfléchi sur sa vie. Pris connaissance du dossier. Pas comme un fonctionnaire, pas même avec le sérieux d’un médecin. Qui vous assure que vous aller mourir heureux doit bien vous connaître, avait admis Drapeau avant même de se retrouver face à Jonathan.

Ils avaient jasé :
― Parlez-moi des souvenirs dont le rappel vous procure un grand plaisir.
― Un grand bonheur, suggère Drapeau.
― Parfait. Dites-moi, quels souvenirs espéreriez-vous conserver le plus longtemps? Peut-être est-ce une approche un peu négative?
― Pas du tout, clarifie l’estimateur.

Drapeau devint attentif à lui-même.

Divers souvenirs remontent. Pourquoi eux? D’imaginer à une pelletée de terre qu’on rejette sans s’y attarder pour pouvoir creuser plus profond le rend patient. Maintenant qu’il y repense dans un demi-sommeil, la tête sur l’oreiller, l’autre s’était fait invisible.

Le vélo rouge. C’est sa fête. Il dévale la pente asphaltée qui mène au club d’échecs en pédalant à toute vitesse. Le vent à son visage, une impression d’ivresse, comme s’il volait.

Une poignée de main. Le bonheur évident de la dame. Jérôme vient de lui vendre trois cent dollars, un très bon prix, une glacière impeccable fin dix-neuvième, devinée parmi quelques autres objets intéressants dans un tas de vieilleries empilées dans un garage, le tout payé cent dollars à quelqu’un heureux de vendre ses vidanges aux enchères.

Un baiser dans la pénombre. La jeune voisine qui a des seins. Il découvre un corps de femme avec ses mains, en aveugle, les yeux fermés, son sexe dur, son corps bouillant. Il l’avait sentie frissonner de plaisir, complice silencieuse, quand il avait caressé ses seins. Jamais il n’avait été aussi vivant.

Sa mère, souriante, toute fière, entourée des voisines. Il est revenu avec une lettre de l’instituteur, qu’il a tendue l’air coupable. Sa mère l’a ouverte, inquiète, en le regardant d’un air qui disait « qu’est-ce que tu as fait? ». Le message spécifiait qu’il avait été choisi pour représenter l’école. Il avait ri de bon cœur, fier de son coup, devant son air confus.

Sa mère malade. Une impression de chute, de vide intérieur. D’une voix vibrante, rauque par instants, une larme à l’œil, il décrit à Jonathan la scène à l’hôpital. Un tube sort de son nez et ses yeux sont rougeâtres. Elle parle comme si elle était morte.

Le visage de Diane surgit. Ils sont au parc Lafontaine, devant la « mare aux canards » comme il l’appelle. Elle a levé la tête vers lui, heureuse. Jérôme a installé la chaise roulante tout près du bord pour qu’elle observe les canards pédaler pour avancer. Ça la fait rigoler sans qu’elle puisse expliquer pourquoi. Elle a maigri et est faible. En ce début d’automne ensoleillé et très clément, il a quasiment dû la momifier pour qu’elle soit au chaud. La flamme est presque qu’éteinte en elle. Pourtant, sa bonne humeur le transporte de joie. Sur le chemin du retour elle s’était endormie. Il avait reçu l’appel de l’hôpital e pleine nuit.
― Pourquoi ce moment-là? Parce que c’était la dernière fois? Il m’est très précieux même s’il est triste.

La temps se met sur « pause ». En lui, Jérôme ferme les albums souvenirs.
― Et si vous aviez à choisir la journée que vous seriez heureux de revivre chaque jour à répétition, sans vous en rappeler, suggère Jonathan en douceur.
― Le jour de la marmotte d’un amnésique, ne peut s’empêcher de sourire Drapeau, ce disant.

L’allusion amuse Jonathan. Il connaissait le vieux film. Les questions l’avaient surpris et disposé à la spontanéité.
― Le jour où j’ai rencontré Diane.
― Le début et la fin, sourit l’autre.
― Peut-être. Elle portait une robe, pas trop courte, un peu, comment dirais-je, froufrou.
― Une robe évasée avec des plis?
― Oui. Et des talons hauts. Elle avait des jambes exquises et le savait. Petite, avec une taille de guêpe, comme dit l’expression. Connaissez-vous Achille Talon?
― Comme dans l’expression « le talon d’Achille »?
― Un personnage de bande dessinée. Il y a un demi-siècle, j’avoue. Sa faiblesse, son « talon », était de trop parler. Il usait d’un vocabulaire impressionnant et de longues tirades pour exprimer des riens. Or sa copine s’appelait Virgule.
― Elle savait comment le faire taire.
― Je ne me rappelle pas. Plus un clin d’œil de l’auteur, j’imagine. Diane ressemblait à Virgule, mais plus jeune avec les cheveux auburn. La même classe, la même élégance, le charme en plus. Adolescent, la féminité de Virgule m’avait touché. Quand j’ai vu Diane, j’ai eu l’impression de rencontrer une fiction incarnée.

« Je vois », avait dit Jonathan les yeux brillants, fasciné. Au rappel, Jérôme le comprend malgré ses paupières lourdes.
― Je n’ai même pas eu le temps de m’étonner qu’elle s’intéresse à moi.

Ce qui fit rire l’interviewer, qui soudain le remerciait d’avoir si bien collaboré. Une coïncidence? se demande-t-il dans un demi-sommeil. Attendu deux semaines… Mixent les gens selon? Une chance? Combien…

― Drôle de test, commente-t-il devant l’interviewer assis derrière le bureau du professeur à l’école. Il a pausé un réveil-matin antique, celui…
Le réveil s’active.
― Il n’y aura pas de test, dit Élise, devenue intervieweuse.
Sonnerie de téléphone.
― Tu pourras mourir heureux.

Jérôme sursaute. Embué de sommeil il saisit son téléphone. Il avait demandé qu’on le réveille, au cas où. Il eut des doutes une fois levé car les élancements se firent sans charité. Il se rappela les conseils du spécialiste et une quinzaine de minutes de relaxation permirent de calmer l’assaut. Après la douche, il sut qu’il serait en retard au petit resto.
(ajout 29 août)
Quand il entre, il est accueilli par une chanson de Gilberto et Getz qu’il reconnaît à la douce sensualité. Un charmant petit resto sert de cafétéria. Élise est soulagée de le voir arriver. Il l’a deviné au mouvement de tête rapide, à son sourire et au bonheur dans ses yeux quand leurs regards se sont croisés. Des fleurs sur la table. Qu’elle s’inquiète pour lui le touche. Pour soulager son trouble, il lança une bêtise en s’assoyant :
― Avez-vous craint que je sois mort?

Il en est à regretter sa tirade quand Élise éclate de rire.
― Mon Dieu, non. Mais ici …
― Une légère indisposition.
― Voilà. J’aurais compris, remarquez.
― J’ai momentanément oublié où nous étions, soupire-t-il.
― Tant mieux, sourit Élise, ses yeux dans les siens.

Sa sollicitude en devient grisante.
― Et vous?
― Moi? Oh, une petite pause m’a ressuscitée, dit-elle enjouée. J’ai mal dormi la nuit passée.

Elle comme lui commandent un repas léger. Élise ne parle d’alcool. Tant mieux. Dans son cas ce serait « contre productif », comme disent les gens efficaces.
― Ironique tout de même de se rencontrer maintenant, lance-t-il.

Élise lui jette un regard et retourne à sa salade. Ça l’a touchée. Ça soulage de se l’avouer au fond.
― Ce serait …
Elle hésite.
― Ce serait? demande Jérôme.
― Disons une bien courte relation.

Une porte aux pentures rouillées s’ouvre en Jérôme. Il pense au jour de sa rencontre de Diane. Lui ou elle aurait pu être frappé par un véhicule la semaine où le mois d’après. Cet amour soudain dont ils s’étaient naturellement faits les complices, serait-il devenu un moment ridicule pour autant? Et même si alors il avait connu l’avenir, cela aurait été un amour véritable, malgé l’humour vinaigré du destin. Un bon épisode de Twillight Zone, en est-il à penser quand il se rend compre qu’Élise mange en silence.

― Ce n’est pas la longévité de la relation qui importe, il me semble, précise-t-il, mais sa qualité. Nous ne sommes pas maîtres de notre sort.
― Pas même de notre cœur parfois.
Jérôme approuve de la tête.
― Jeune, je jouais aux échecs. J’avais l’impression de dominer le sort, de maîtriser mon futur. J’ai défendu… (Il sourit.) l’honneur de mon école dans un championnat régional des high schools.
― Vous êtes un champion du jeu d’échecs.
― Disons qu’à l’époque, surtout par chez moi, ce n’était guère un prérequis. Je montrais des dispositions, certes. Le plus étrange c’est que je n’aime pas la compétition.
― Pourquoi jouer alors?
― Pour le plaisir de déjouer l’adversaire. Mais plus on gagne, plus la compétition vous aspire vers le haut et plus on vous estime.
― Je comprends. Avez-vous gagné?
― Il fallait jouer six parties en deux jours. C’est assez exigeant. Le premier jour j’ai gagné mes trois parties. Nous étions une trentaine, champions de nos écoles respectives. Je n’avais jamais ressenti une telle nervosité dans l’air. Je n’ai pratiquement pas fermé l’œil de la nuit et au matin j’avais une diarrhée. Je supporte mal la bouffe de cafétéria.
― Désolé, dit Élise qui ne peut s’empêcher d’en rire. Je ne m’attendais pas…

Les deux rient de bon cœur.
― Que s’est-il passé?
― Le lendemain matin je joue de chance. Mon adversaire semble très nerveux de nature et il laisse sa dame en prise. Très douloureux.
― Mon dieu, sourit Élise.
― Je joue la cinquième contre un joueur qui a trois et demi en quatre. Les deux autres avec un score parfait ont annulé entre eux à la quatrième ronde. Mon adversaire fait une gaffe dans l’ouverture et se retrouve en difficulté. Sauf que je me mets à jouer des coups qui vigueur alors que lui est tout éveillé.
― La fatigue.
― Plutôt les allers-retours aux toilettes.

D’abord un sourire puis un rire contagieux de la part d’Élise.
― Je lui ai proposé une partie nulle.
― Et il a accepté?
― Oui, j’ai bien camouflé mon trouble. Bon, il n”en reste qu’une. Une simple partie nulle m’assurerait de terminer à égalité en tête. Hélas, les allers-retours s’aggravent, la fatigue se fait sentir et j’abandonne rapidement une partie, disons merdique, étant donné le contexte.

Autre rire d’Élise. Grâce aux anecdotes de Jérôme, ils oublièrent le temps compté tout comme l’endroit où on le compte. Cet homme a connu tant de gens. Sa profession si singulière l’a fait psychologue en plus de détective, comprend-elle, captivée. Sans oublier un raconteur exquis qui anima leur conversation jusqu’au café, qu’il refuse, préférant une tisane. La fatigue pèse sur ses épaules. Dehors, depuis son siège, il voit le soleil décliner, déjà les pieds dans le lac. Une marche réduirait grandement le risque d’une attaque qui surviendrait à un bien mauvais moment.
— Ça vous dirait une promenade? Une marche lente, disons.
— Il y a une sentier charmant dans le boisé d’à côté. Le chemin s’éclaire de lui-même quand la noirceur s’impose. C’est mignon.
Jérôme est conquis.
(fin 29 août)

Note: le reste ne sera pas publié ici car cette histoire et huit fictions dans les Chroniques du Plateau Mont-Royal sont devenues un projet de livre provisoirement intitulé Du mythe et de son usage, petites fictions. Cette chronique en constitue dorénavant un avant-goût.

 

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