Pour Jean-François Marcal, un ex collègue de Maisonneuve
et un véritable amoureux de la philosophie « collégiale »,
qui m’a fourni des données qui m’obligèrent à réfléchir,
un exercice salvateur chez moi

Résumé du texte à venir :

Il s’agira de dégager les grandes lignes de la vision fort cohérente des diverses productions cinématographiques (films, séries télés) qui justifient en le romançant le monde « invisible » du religieux dans lequel nous serions plongés sans le savoir. Occasion de montrer comment le mythe religieux assume encore aujourd’hui le rôle politique qu’il avait au départ dans les premières grandes villes : fournir l’assurance d’une vie heureuse après celle-ci, en autant qu’on respecte les manières de vivre de la collectivité et ses coutumes.

la vertu consiste à ne pas pécher
tout en possédant les moyens de pécher
et les instincts du péché
Le Christ à Don Camillio

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire

C’est Voltaire, je crois, qui posait la question (je reformule) : « si vous n’aviez qu’à vouloir la mort d’un parfait inconnu vivant dans un pays lointain pour vivre heureux le reste de votre vie, souhaiteriez-vous sa mort? Si vous consommez divers produits de marques connus, il semble que oui (sans que vous n’ayez acquiescé à quoi que ce soit). Il est même possible que la victime fut un enfant. Dur d’être altruiste. Loin des yeux, loin du cœur,; tout voyageur adultère sait cela. C’est le jeu du pendule entre la tentation et le remord que j’allais tenter de rendre présent à l’esprit de mes élèves, parfois très tôt un lundi matin.

Je n’ai jamais enseigné le cours d’éthique et politique. Question morale, devoir, respect des autres et liberté, ça se résume pour moi à un compromis fragile et contextuel entre « égoïsme » et « altruisme », l’altruiste étant un égoïste de groupe. Dans un cours qui présentait l’humain selon le béhaviorisme j’ai eu l’occasion de « ploguer » le sujet durant une heure. Pour ce faire, j’endossais en classe le personnage de Louis Cypher, question de faire vivre à mes élèves un reality check, comme disent les Romains d’Amérique. Parce que si l’enfer est pavé de bonnes intentions, les théories éthiques et politiques, elles, regorgent de vœux pieux. Pendant qu’on débat de comment refaire le monde, on continue à torturer, emprisonner, exploiter, violer, tuer et esclavager à tour de bras, parfois contrat dûment signé en main. Et ce ne sont pas les croyants et les politiciens idéalistes qui en font le moins, vous n’avez qu’à consulter l’histoire… ou les nouvelles.

Par ailleurs, les preachers aveugles qui dénoncent au quotidien l’action du diable et pourfendent tout ceux qui les contredisent, ces corbeaux bien habillés me rappellent ces chiens paranoïaques qui jappent nerveusement une fois la nuit venue parce qu’ils craignent l’inconnu. Non, le diable est en chacun de nous, il fait partie de nous, et le nier serait contre-productif, « contre-socratique » même. Il faut tenir son ennemi près de soi, dit-on, pour reconnaître son influence sournoise. Voici un exemple. Il ne sera peut-être pas évident à première lecture.

Approchant la mi-trentaine, j’ai quitté l’enseignement et j’ai éventuellement travaillé comme portier (doberman). Pas vraiment un changement de carrière, faut-il souligner. Étant le gardien de la « porte », il me fallait à l’occasion « sortir » certains individus pour qui vivre en société faisait problème, alors du moins. Comme je pouvais croiser ces gens sur la rue par la suite, je m’étais convaincu de les intimider sans jamais les frapper. Un vœu pieux, malgré que ma décision ait tenu. La raison est que l’état d’esprit dans lequel je vivais alors me coupait des autres et me rapprocherait de ces proscrits dont le contact est désagréable. Je pensais en égoïste, ne considérant que mon point de vue. En conséquence je n’ai alors pas changé de méthode, mais modifié mon état d’esprit. Mes « clients » étaient des gens malheureux, maladroits en société ou en perte d’estime de soi. Un détail, me direz-vous, ils sont saouls et agressifs. Peut-être, mais c’est dans les détails que le diable se devine, dit-on. Je confondais être dur et être ferme. Eux virent la différence dans mon regard. (Faut dire que j’étais au Central, le premier jazz bar sur la rue St-Denis, quand les spectacles sur scènes ressuscitèrent à Montréal vers 1985, et non dans une version alcoolisée de la WWF ou un bar de danseuses.)

Le « jugement moral » est une réflexion que l’on porte sur ses actions et qui permet de s’auto-évaluer. C’est-à-dire de comprendre les conséquences de nos gestes, parfois à long terme, sur les autres comme sur nous-même. C’est ce que résume l’expression « avoir une âme ». Dans de nombreuses fictions, on nous montre que si la victime perd son âme elle devient insensible, aveugle même, au malheur des autres. Or, étant sans jugement moral, cette personne accomplit des actes « inhumains ». Un bel exemple est le film (et le roman) Pet Sematare de Stephen King. En enterrant un mort dans un cimetière « magique », le défunt retrouvera une certaine animation, mais pas son humanité. (Les films de zombis fournissent le plus souvent une simple version microbiologique où, par exemple, le cerveau ne possède plus qu’une fonction de nutrition devenue obsessive.)

Pet Sematare est un bel exemple de croyance religieuse simple propagée massivement par le cinéma. Ce film suggère que chaque humain abrite une âme qui l’empêche d’agir de manière « inhumaine ». Dans le récit, quand les morts ressortent du cimetière, ils marchent « sans âme », sont sans amour, certains malheureux; y compris le chat. On ne peut pas vraiment revenir à la vie, l’âme manque à l’appel.

Question. Connaissez-vous une seule personne qui ait contesté la logique (croyance) du livre ou du film? Du subliminal sur « pause ».

Quand l’ange s’absente…

J’ai encore en mémoire, soixante ans plus tard, la scène du dessin animé de Disney de mon enfance où d’un côté un diable malicieux, de l’autre un ange auréolé, chacun tente d’influencer le jugement du personnage qui peine à résister à la tentation. Moi qui suit areligieux, en théorie comme en pratique. C’est vous dire le pouvoir de telles images.
― Que me veux-tu? 

Selon le folklore, c’est la question que le diable pose quand nous l’appelons. Sous-entendue : « Quel prix sommes-nous prêts à payer? » Ça rappelle la figure du parrain dans Godfather. En retour d’un service à rendre, banal pour lui, le « parrain » va demander bien plus qu’il ne lui en coûte. La figure du diable/parrain a été repensée dans la série Once Upon a Time. Détenant maintenant de puissants et maléfiques pouvoirs, Rumplestiltskin, « the Dark One », cherche à faire des deals avec des gens désespérés qui, sur le moment, se foutent de la faveur à retourner plus tard. Comme quand nous apprivoisons l’usage des cartes de crédit. Il arrive que nous ne jugeons pas correctement « à chaud », l’importance de la dette conséquente à un achat, soit son impact sur notre bonheur futur. Parfois aussi, en y repensant plus tard, nous comprenons alors la petitesse de notre désir du moment. Le Diable acquiert un profit à notre dépend parce qu’il comprend la vie plus « globalement » que nous, parce qu’il conçoit à long terme. Ce qu’il nous offre ne se compare en rien avec la valeur qu’il va créer à partir de ce qu’il reçoit de nous. Pensez à l’Européen qui donna un miroir à l’Amérindien en échange de la future Manhattan.

Une application intéressante de malfaisance se trouve dans Needful Things (1993), d’après un autre roman de Stephen King, avec Max von Sydow. Pour obtenir ce qu’ils veulent, des villageois acceptent de poser des gestes répréhensibles, certes, mais inoffensifs, puéril même, à leurs yeux. Mais pas pour ceux que blessent ces actions.

En agissant ainsi, le Diable ternit le caractère grandiose de la création, œuvre qui devient risible. Tel est le rôle restreint et malsain du Diable chez les catholiques dès la fin du Moyen-Âge. Mais le principe du satan est plus pragmatique et universel d’application. Il cherche à nous soudoyer, à taire notre jugement moral en nous offrant l’objet de notre convoitise : que veux-tu vraiment?

Le rôle du « satan »

― How can you live with yourself, knowing all
the bad things you’ve done. (Emma)
― Well, you tell yourself you did the right thing.
And if you say it often enough, one day
you might actually believe it. (Rumple)
Once Upon a Time, saison 2

Dans le livre de Job, un satan demande à son matre la permission de faire des difficultés au valeureux homme, question de savoir « à quel point » Job est honnête. Sorte de procureur de la couronne au travail prophylactique, le satan teste la loyauté des sujets en présumant que la fidélité est sans grande valeur quand tout va bien. Il s’agirait à l’origine d’un vérificateur qui aurait pour tâche de surveiller les « intérêts » d’un pouvoir royal (un enquêteur de l’IRS).

Après de nombreuses années d’enseignement, il était devenu évident à mes yeux que le but de l’éducation (outre l’acquisition de connaissances) est de briser l’égoïsme naturel de chacun. Il faut apprendre à adopter une attitude altruiste pour vivre dans une cité. Il faut considérer le bonheur des autres dans notre recherche de satisfaction personnelle; d’où le « stop » et le « feu rouge ». Je n’ai jamais trouvé pour autant aucun effort véritable, même pas quelque intérêt à questionner les limites individuelles de cette volonté à refouler notre nature égoïste.

À quel prix peut-on acheter notre âme? Faire de nous un pur égoïste? Comme certains le deviennent en temps de crise ou de catastrophe, mais d’agir égoïstement volontairement, simplement pour obtenir ce que nous désirons. Un épisode d’une vieille série télévisée en noir et blanc de ma jeunesse m’a fourni la scène pédagogique que je cherchais. Au retour de la pause, m’étant assuré que tous sont revenus au bercail, je cogne par petits coups sur la porte ouverte, attirant leur attention, puis les petits trois coups solennels, comme avant la levée du rideau au théâtre. J’entre, tout sourire, tout en fermant la porte derrière moi :

― Bonjour, je me présente, monsieur Cypher, pour vous servir, que j’ajoute, les saluant, les paumes de mains collées. Mais trêve de formalités, que mon âge ne crée nulle gêne à ce que nous soyons entre amis. Vous pouvez m’appeler Louis, tout simplement. Pensez au « louis d’or », une pièce de monnaie prisée.

C’est ainsi que débutait le cours à la levée du rideau. Chacun me regarde les yeux grands ouverts, se demandant où on s’en va cette fois. Alors je pose la question à chacun en balayant la salle d’un doigt pointé :

― Que désirez-vous? Qu’aimeriez-vous vraiment avoir? Ou être? Un rêve qui vous semble inaccessible à obtenir. Libérez votre imaginaire, soyez gourmand : que désirez-vous? Je dois vous précisez que mes ressources sont, à vos yeux du moins, quasi illimitées. Je ne peux hélas pas faire revivre quelqu’un ni vous rendre éternel, mais guérir définitivement quelqu’un, si. Plusieurs même. De l’argent peut-être? Un milliard, net d’impôt, dans votre compte. Totalement legit. Comprenez-vous ce que représente la somme de un milliard de dollars? Us bien sûr. En supposant que vous viviez encore cent ans, c’est l’équivalent de plus de trois cent mille dollars canadien par jour. Vous pourriez vous payez une Ferrari chaque jour. Mais qu’importe l’argent. Vous désirez du charme, de l’amour? Je ne puis certainement pas forcer quelqu’un à vous aimer, même Lui ne le peut, que je leur avoue, une main tamisant ma voix, les yeux levés au ciel. Je peux par contre vous fournir un robot, la réplique exacte de qui que ce soit, programmé pour être le parfait partenaire de votre vie privée, habillements en plus. Je tiens à préciser, pour certains que ça pourrait offusquer, que la peau, les cheveux, le regard, les organes, les gestes, la voix, tout est identique à un humain, sauf qu’il ne bouffe pas, ne pisse pas et se recharge à une prise. Discrètement, pendant que vous sommeillez. Cet être sera épousera parfaitement votre amour, mieux que l’original ne le pourrait. Mais l’amour ne fait pas le printemps, que j’enchaîne immédiatement. C’est ce qu’on dit, non? Vous aimeriez être reconnu, célèbre? Qui rêvez-vous d’être. Prix Nobel, star de cinéma, magnat de la finance, no problemo. Découvrir la formule qui permettra de voyager plus vite que la lumière? Mieux, un vaccin qui soulagera l’humanité des cancers, tient, et qui mettra votre nom aux lèvres de chacun quand ils feront leur prière du soir, que je termine les paumes collées, mains contre ma poitrine.

Les bras sont essentiels à la crédibilité d’un preacher.

― Comprenons-nous bien, vous n’avez pas à exprimer à haute voix votre désir (que je souligne en les regardant tour à tour). Non, non. Vous n’avez simplement qu’à formuler votre souhait en esprit. D’ailleurs (je souris) certains et certaines l’ont déjà fait. Je suis prêt à vous accorder votre souhait. À une condition près, bien sûr. Il faut d’abord nous entendre sur le prix. Ceci fait, il vous suffira d’acquiescer en silence. Certains le font même sans s’en rendre compte. Peut-on être plus discret? Ah oui, soyez sans crainte, je ne convoite pas votre âme. Pour tout vous dire je suis végétarien.

Une main se lève :

― Oui, mademoiselle.
― C’est quoi la condition.
― Un rien (que je chasse négligemment du revers de la main). J’ai dans mon laptop une liste de noms. Si vous acceptez de conclure l’entente, je vous procure exactement ce que vous souhaitez puis la personne au haut de la liste meure d’un arrêt du cœur. Mais!

J’ai monté le ton puis mis un doigt en travers de ma bouche non seulement pour taire les murmures, mais pour empêcher une éventuelle grande gueule de révéler la source de mon théâtre.

― Soyez rassurez, cette personne mérite pleinement de mourir, elle a déjà sciemment tué quelqu’un de sang froid. Je fais de vous un justicier en plus. Vous devenez le bourreau anonyme, le bras de la justice grassement payé. Alors… Pensez y. Que voulez-vous vraiment ?

Je laisse mijoter un moment puis je demande un « time out » avec mes mains.

― Ok, là je vais vous demander d’être honnête avec vous-même. D’un seul élan, sans réfléchir, et vous me regardez tous ce faisant, levez la main ceux qui … acceptent.

Certains ont mordu à l’appât, certains dans un silence gêné. Rendu là, ça peut discuter, questionner. Je poursuis, si possible, en demandant à certains pourquoi ils ont refusé. Inévitablement, quelqu’un pose va la question :

― Mais qui sera tué?
― Qui sera tué, que je répète à voix forte pour monopoliser l’attention, tout sourire, reprenant mon personnage. Ça va de soi, voyons : la personne la plus ancienne sur la liste de ceux qui ont accepté mon offre: (je balaie la classe du regard)  tuer quelqu’un sciemment de sang froid. Bon, j’vous quitte, j’ai des gens à rencontrer.

Je salue. Quelques grimaces dans la salle, auxquelles je précise :

― Et pour ceux qui sont déçus d’eux-même, je vous dirai que l’honnêteté est une des plus belles qualités qu’un humain puisse cultiver.

La morale de l’histoire? J’y viens.

(Ma référence est un épisode de la série The Twilight Zone, basé sur la nouvelle Button, Button de Richard Matheson et adaptée dans The Box (2009) de Richard Kelly.)
(Bloc du 7mai)
(Le principe est récupéré intelligemment dans la 6e saison de The Black List. À l’épisode 16, « Lady Luck » offre à des joueurs compulsifs ruinés de s’en sortir financièrement en acceptant de tuer quelqu’un. Ce qu’ils ignorent, c’est que leur victime a elle aussi accepté l’offre de Lady Luck.)

Aime ton prochain comme toi-même (sauf si tu est masochiste)

No man chooses evil because it is evil.
He only mistakes it for happiness.
Grimm

Au XIIIe siècle, le moine Thomas d’Aquin, véritable architecte de la théorie catholique, dût expliquer pourquoi un Dieu infiniment bon puisse avoir créé, du moins permis l’existence d’êtres maléfiques dans sa création. La réponse du théologien est tout simplement géniale : le mal n’existe pas, c’est un bien obtenu égoïstement. Un individu égoïste se fait du bien sans penser au malheur dont il afflige les autres. Si le cambrioleur jouit des biens qu’il vole, c’est sans penser au tort qu’il cause aux autres. Bien sûr, les voleurs savent qu’ils privent leurs victimes, qu’elles seront malheureuses que leur intimité ait été violée. Par contre, ce savoir ne suscite en eux aucun malaise, aucune honte. (Le « mal » traité ici ne s’applique pas à qui vole par nécessité de base, se nourrir par exemple.)

L’ origine du mal est un manque frappant d’empathie. Bon, ça n’explique pas les sadiques, mais il demeure que le saint homme a clairement épinglé l’existence du mal au comportement égoïste. Pour combattre le mal, il faut donc éduquer les individus. Il est d’ailleurs remarquable que le seul commandement pratique des chrétiens soit « aime ton prochain comme toi-même ». Respecter intégralement cette règle reviendrait à éradiquer tout comportement égoïste. Pas mal plus difficile à faire qu’à dire, remarquez. Une bonne éducation par contre nous motive à penser au bien-être des autres et à afficher dans leurs comportements des valeurs positives telles l’intégrité, la loyauté, le respect ou l’honnêteté. D’ailleurs la compagnie de telles personnes est toujours agréable, sinon apaisante. Ce sont les qualités hollywoodiennes du policier parfait. En y ajoutant le respect de la tradition, on est tout près du devoir (giri) du samouraï.

N’en déplaise à Jean-Jacques Rousseau, si tous les enfants naissent bons, ils naissent aussi égoïstes et c’est la société qui doit leur enseigner comment vivre en groupe. (L’explication de Thomas d’Aquin et la nécessité d’éduquer les individus accréditent la position behavioriste : c’est l’environnement qui moule l’individu.) Un exemple « vintage » de la nécessité de penser aux autres est celui de l’interdiction de la cigarette dans un endroit fermé. C’est dans les cinémas, je crois, que cette interdiction fut appliquée en premier (les profs fumaient encore en classe au début des années 1980!). La raison était qu’il arrivait que, plongés dans le noir, des gens s’endorment une cigarette à la main. Et à l’occasion les sorties d’urgence ne suffisaient pas. Quelqu’un voit de la fumée et crie au feu, que faites-vous? Si le feu est pris chez soi, la solution la plus efficace consiste à de se ruer vers la sortie. Si ce comportement est bon pour moi, il l’est aussi pour les autres. Mais voilà, la solution égoïste ne fonctionne pas à plusieurs. On retrouve alors un gros tas de viande brûlé entassé devant la porte de sortie. Pourtant les sorties des salles de spectacle permettent aisément d’évacuer les lieux. C’est la raison toute éducative des exercices d’évacuation dans les écoles.

L’altruiste est un égoïste de groupe. C’est celui qui appelle au calme et annonce la marche à suivre, risquant ce faisant de rester piégé. (Remarquez, ça ne justifie pas l’interprétation chinoise contemporaine de la « dictature du peuple ».) Évidemment, si vous êtes près de la porte, vous vous sentirez moins concernés.

La résilience de l’ égoïsme

L’attitude à la « Louis XIV » offre un portrait cocasse de l’égoïste parfait. De l’avenir, il ne se préoccupe guère car l’univers va disparaître à sa mort (ce qui n’est pas entièrement faux). C’est celui dont la famille de naissance, la noblesse ou tout autre critère qui lui sied le place au-dessus des autres et le dispense de se soucier de leur bonheur. C’est celui pour qui, à l’inverse de la maxime de Sartre, pense que la liberté des autres s’arrête où la sienne commence. C’est l’attitude monstrueuse de Cersei Lannister (incarnée par Lena Headey) dans Game of Thrones (2011-2019) :

I do things because they feel good. I kill my husband because it feels good. I fuck my brother because it feels good.
Aucune éducation n’a de prise sur de tels égoïstes. Nul besoin d’un diable pour les motiver à éliminer les autres si c’est rentable. Un cas d’égoïsme inverse est celui de Thomas « Doc » Durant (joué par Colm Meaney) dans la série Hell on Wells (2011-2016). En conséquence d’une enfance horrible à survivre sous le regard méprisant des autres, le jeune Durant se jure de devenir riche et respecté. Il n’hésitera pas à afficher une attitude cynique et égoïste. L’opinion des autres importe peu à ses yeux, son enfance l’a immunisé contre les effets de la bonté. Le « doc » affirmera en privé que toute gêne morale à tricher les lois est une faiblesse. En affaire, il faut se dissocier de telles personnes, prêche-t-il.

Le rôle du « satan »

Les valeurs « négatives » par contre sont fondamentales et nous rendent aisément égoïste quand nous en perdons les avantages. Ce sont surtout la santé, la liberté et la sécurité. (J’ai conçu la notion de valeur négative à partir d’un commentaire de B. Skinner où il remarquait que le sentiment de liberté n’est ressenti que quand on le perd.)

Si le diable (notre Louis Cypher) sondait dans quelles conditions notre bonheur personnel deviendrait plus important que le malheur dont il affligerait d’autres personnes, le « satan » travaille avec les valeurs négatives. Sorte de procureur de la couronne au travail prophylactique, il teste la loyauté des sujets en présumant que la fidélité ou la loyauté est sans grande valeur quand tout va bien. (Il s’agirait à l’origine d’un vérificateur qui aurait pour tâche de surveiller les « intérêts » d’un pouvoir royal, tel un enquêteur de l’IRS).

Dans le Livre de Job, un satan demande à son maître la permission de faire des difficultés au valeureux homme, question de savoir jusqu’à quel point Job est honnête. Quand tout va bien, c’est facile de vivre en société, mais quand ça va mal? C’est ce que montrent les films et séries où les personnages vivent dans des situations limites.

Le plus bel exemple de contexte critique à mes yeux est la série écourtée Jéricho (2006-2008). La ville se retrouve soudain sans électricité ni systèmes de communication à la suite de l’explosion d’une explosion nucléaire à Denver. Dans un contexte de pénurie et de manque d’information, rapidement l’attitude altruiste ou égoïste de chacun devient transparente. Sans compter la ville voisine de New Bern, qui fabrique des éoliennes alors que Jéricho possède des céréales. Plus nombreux et mieux armés, leurs voisins ont des visées colonialistes sur Jericho.

Le romancier Stephen King est un maître des situations limites. Dans la série Under the Dome (2013-2015), une petite ville se retrouve sous un dôme invisible qui l’isole complètement du reste du monde. (Je préfère nettement le roman, où des humains, une sous-espèce, sont mis en bocal et finiront par manquer cruellement d’air.) Le personnage du policier Big Jim (interprété par Dean Norris) n’hésite pas à au moins deux occasions de consentir à sacrifier les citoyens pour s’en sortir avec son fils. Comme dans tant d’autres films et séries, la sécurité de la famille fait rapidement sauter l’intégrité, le respect des lois et l’attitude altruiste. Autre adaptation, d’une nouvelle de King cette fois, the Mist (2007) place les habitants d’un petit village au cœur d’un brouillard d’ où surgissent des prédateurs monstrueux. Des gens ordinaires se retrouvent pris au cœur d’une situation terrifiante et extrêmement dangereuse. Certains choisissent de tenter le sort et fuient, la plupart se regroupent dans l’épicerie. Un « huis clos » toxique où Mme Carmody (joué par Marcia Gay Harden), une fanatique religieuse, rassemble un groupe et les convainc de sacrifier des individus pour obtenir le pardon du Seigneur et la fin du fléau. Quand elle suggère le sacrifice de son enfant, un père abat la fanatique d’une balle de fusil.

Je souligne finalement le bel exemple de Clay Morrow (incarné par Ron Perlman) dans la série Sons of Anarchy (2008-2014). Il s’est approprié le club de motards et la femme de son meilleur ami, un rêveur qu’il trouve trop humaniste et peu réaliste. Il a même orchestré son assassinat. Au moment où l’histoire débute, Clay entraîne sa bande dans des activités dangereuses car il doit s’enrichir rapidement et à tout prix. C’est qu’il est atteint d’une maladie nerveuse qui l’handicapera et le rendra vulnérable. Donc il doit tirer sa révérence avec un « fond de pension ». Morrow est le cas type de l’individu qui ne pense qu’en fonction de lui et n’hésite pas à élimer quiconque se tient sur sa route.

On pourrait continuer longtemps. Ce qui importe est de voir que dans les productions cinématographiques, le combat entre attitudes égoïste et altruiste est constamment mis en scène. C’est même un moteur de fabrication de trame dramatique. Si on explique clairement à chaque fois pourquoi l’individu devient égoïste et qu’on montre l’échec de son entreprise, on y récite rarement l’évangile qui soutient l’attitude humaniste autrement que par la fatalité des événements que le manque de civisme et d’humanisme a engendré. Ç’aurait pu aller autrement. « One good shot », c’est tout ce qu’il aurait fallu, se plaint Cersei en voyant le dragon détruire sa ville et ses plans.

La voie du Jedi
(Fin bloc du 7mai)

 

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