Au souvenir de Karine Damarsing,
un ex-collègue à l’intelligence lumineuse

Résumé du texte :

Il s’agit de présenter une contribution originale et fondamentale du psychanalyste Suisse Carl Gustav Jung, soit la notion de « complexe affectif ». Non seulement cette idée explique divers événements troublants ou cocasses de notre vie, mais elle le fait avec un économie de termes songés et de théories obscures.

Dans leur exercice d’application pratique (exécutés entre 2001 et 2018), plusieurs élèves choisissaient d’analyser une expérience de leur vécu à l’aide de cet outil; d’autres d’analyser un rêve. La grande majorité découvraient aisément, parfois en véritables Sherlock Holmes, des vérités sur eux ou leur entourage; occasion pour chacun d’évoluer. (Des portions réécrites du chapitre 5 de L’humain au XXe siècle, 2017 ont été intégrées au texte).

Normal is a struggle to be normal
Matt Groening

On est en début de semaine, une fin de matinée sous un ciel cotonné. Un mois d’août idyllique d’avant la pandémie. Je trottine vers la quincaillerie, où je me retrouve quand le quotidien se fait capricieux. Le Platô touristique est au neutre, le Plateau travaille, le zoo sexuel repose et le centre d’achats remplit ses étagères. Les itinérants sont déjà en place, prêts à cultiver une mort à petit feu dans la dépendance aléatoire, gracieuseté des bonnes âmes qui passent. Ceux que je vois souvent, si je les croise durant les fêtes, je leur donne un vingt dollars en leur en souhaitant un « joyeux Noël ». À voir leur étonnement, je suis le seul.

Les matins de semaine calme, le quartier des « plateausards » revit durant quelques heures entre les nouvelles boutiques (salon de coiffure, manucure, accessoires pour chiens, pour bébés, bars bruyants, fleuristes et autres), des commerces où je n’entre jamais. Le plus étrange fut de passer un jour devant une garderie pour bambins sur St-Laurent, une avenue commerciale. Au travers la grande vitrine, j’en avait aperçu une demi-douzaine qui s’amusaient sous la surveillance d’un adulte attentionné. Ça m’a fait drôle la première fois de les voir à travers une vitrine de magasin. La formation et l’éducation des jeunes enfants est devenu un travail social rémunéré. Ça n’existait pas quand j’étais jeune, pas même la poétique « maternelle ». Chez moi, ça s’appelait le balcon. J’y étais seul et j’y ai appris à vivre seul, sans téléphone.

Je salue une personne que je croise de temps à autre depuis cinq, dix, vingt ans même, sans connaître son nom. J’en croise de moins en moins. Quand j’étais début trentaine, vers 1985, ma génération composait 65% de la faune du Plateau, surtout des célibataires avec des emplois marginaux (comparés à psychologue, avocat, policier ou médecin, disons). Maintenant je fais partie des « vieux », une minorité qui ne « décolle » pas des logements.

Je sais qu’en avant-midi, le Café Expressionsva accueillir les vieux du coin. Quelques « laptops » aussi, mais pas le genre « so right now », trop bruyant (que j’ai rebaptisé « Instant has been »). Un coup de klaxon prononcé et prolongé déchire la quiétude du moment. Un « tabarnak » électronique digne d’une finale délirante de symphonie germanique me ramène sur le trottoir (terminé les prousteries). Quelqu’un a « brassé sa cage », comme on dit par chez nous. J’entends aussi « a sauté sa coche ». Chaque image propose son explication : rouage défectueux, la bête qui sommeille…

De là, en quelques pas le Plateau s’est évanoui et j’ai passé tout droit rendu à la quincaillerie.

Le « complexe affectif » sain

Pour mes amis, je suis un être d’habitudes (pareil pour le ministère du revenu et mississippi.com). Nos amis ne s’attendent jamais à ce que nous comportions « pas rapport », genre « Cirque du Soleil » mettons. C’est moi qu’on invite à souper entre amis, jamais une version Stephen King (à moins d’être dans un « grandeur nature », et encore).

Chaque personne, chaque « moi » est pour Carl Gustav Jung (un des pères de la psychanalyse) un « complexe affectif sain ». C’est-à-dire? Disons une manière civilisée personnelle (non « mécanique ») de négocier ses émotions, d’où l’appellation « complexe affectif ». Mais une manière qui ne fait pas chier les autres plus que permis, d’où « complexe sain ».

Chacun de nous devient forcément un tas d’habitudes avec son entourage et vice versa. Savoir à quoi s’attendre des autres quand on vit groupe, c’est bon pour le cœur.Dans l’esprit de la psychanalyse, un banquier mafioso, une religieuse carmélite transgenre ou un employé de fast-foodsyndiqué sont tous « sain ». C’est une question de conformité sociale, pas de moralité ou de dualité bien/mal.

Imaginez la situation suivante. Vous êtes attablés entre amis, un bon repas chaud devant soi. La conversation est agréable et, l’alcool aidant, on vogue du coq aux chances du Canadiens de nous faire rêver d’une coupe. Quelqu’un parle à demi-mots d’infidélité. Un autre se rappelle une blague hilarante à propos d’un mari cocu. Tout le monde rit. Sauf un végan (anciennement un « granol »), pacifiste militant en plus, qui « explose » de colère. Il ne fait jamais ça d’habitude, nous confira-t-on. Il est même possible par la suite qu’il se demande ce qui l’a pris.

Certains proches au courant de la situation comprendront la raison de sa colère « déplacée », pas les autres. Notre cobaye a pris la blague « personnellement », comme disent les mafiosi dans le film Le parrain. Faut préciser que sa blonde l’a quitté (avec les meubles et l’argent du compte commun) pour aller vivre avec une femme (ancienne militaire recyclée). Le couple gai a investi son argent dans un élevage de porcs (incluant l’ex-compte commun). Dur à encaisser, quoi.

Résumons. Même si l’individu prétend avoir fait le deuil de son ex, toute remarque sur les infidélités de couple pourrait le rendre agressif, qu’il soit pacifiste ou non. Alors jeune universitaire, Carl Gustav Jung a noté ces pertes de contrôle surviennent quand une situation nous a blessé et que la violence de la douleur nous empêche de comprendre (d’accepter donc)pourquoi on nous fait une telle saloperie. Étant griffé à l’intérieur, d’une stimulation à l’autre (pub de bacon, vitrine de charcuterie, femmes qui s’embrassent ou blague de cocu ici), l’incident oublié va ressurgir et rouvrir la blessure. Or l’être blessé n’a pas appris comment réagir quand le malaise l’envahit. En conséquence, une tension causée par la crainte va persister (dans l’inconscient) et s’amplifier d’une fois à l’autre jusqu’à atteindre une magnitude « volcanique ». D’où l’irruption de colère que l’individu n’a jamais vu venir (l’équivalent d’une grenade dégoupillée dans le dos un premier avril).

Le micro-moi oublié

Of course, everthing looks bad if you remember it
Homer Simpson

Au fait des théories de Charcot à Paris, puis de celles, nouvelles, de Freud à Vienne, Jung comprend vers 1895 qu’à l’occasion un événement brutal et imprévisible déboussole le système nerveux et créer une blessure psychologique (qui occupe dès lors un tissu nerveux, ajouterais-je). Quand la psychanalyse parle d’un traumatisme, elle réfère à la blessure non cicatrisée qui résulte d’une telle agression. Étant incapable de donner figure àce qui s’est produit et ne pouvant ignorer la possibilité de récidive, la victime devient craintive dans certaines situations. Ce qu’on ignore nous fait peur et on ne peut que redouter l’inconnu.

C’est pourquoi les événements les plus traumatiques (que traitèrent les premiers psychanalystes) sont survenus le plus souvent dans l’enfance. Jeunes, notre volonté de combattre est faible et notre expérience de vie limitée. En place de notre végan pacifiste cocufié, imaginez un enfant que sa mère abandonne sans ressources. Si la guerre peut traumatiser les combattants, imaginez un enfant qui voit la tête de sa mère éclater sous l’impact d’une balle. Être victime d’un viol est une expérience traumatisant pour un adulte, imaginez à six ans. Les raisons que sous-tendent le viol, la violence physique ou psychique et l’abandon ne peuvent être raisonnés par un enfant. À partir de là, toute situation qui rappelle un épisode traumatique ne suscitera qu’une peur irrationnelle chez l’individu, sinon le transformera en Rambo.

Bien sûr, il s’agit de situations extrêmes. On s’irrite à beaucoup moins. Ce qui n’empêchera pas de petits incidents traumatisants de demeurer en nous et de créer une tension qui cherchera inlassablement à s’exprimer. N’ayant le plus souvent aucun moyen de comprendre ou d’éliminer un événement traumatisant, une solution plausible consistera à simplement nier l’épisode, à le placer dans une « oubliette » de l’esprit. Concrètement, le petit « moi » formé est éjecté du champ de ma conscience (de mes préoccupations) et devient indépendant de moi. Pour illustrer ce qu’est un « champ de conscience », prenons la vue en exemple. Si je suis concentré sur un endroit où poser une pièce de puzzle, ma « conscience visuelle » réside là pour l’instant. Par contre, l’ensemble de tous les endroits où mon regard pourrait s’attarder constitue mon « champ de conscience » visuel. Quand une expérience traumatisante est enfermée dans un placard, ma conscience le « perd de vue »; elle n’y a même plus accès. Ce petit morceau de vécu est devenu un « complexe affectif secondaire ».

Une bombe à retardement

La mise au placard d’un incident désagréable permet à l’individu de continuer à fonctionner sans montrer de séquelles apparentes. Sauf qu’un moment irritant ne se range pas dans l’inconscient comme une paire de bas dans un tiroir. Jung a compris qu’un complexe secondaire constitue un état d’« inconscience », dirais-je, un micro-Moi privé de champ de conscience. L’épisode refoulé retient à elle une émotion vivante, une tension nerveuse qui attend son heure pour me tasser du champ de conscience et prendre les planches le temps de libérer l’énergie qu’elle retient. Quand une stimulation réveille le traumatisme, c’est qu’elle a cheminé dans le système routier nerveux sans qu’on le sache. Ne « remonte » alors à la conscience qu’un signal d’alarme, une douleur ou un inconfort dont nous comprenons pas la raison d’être. Il faut alors refermer la porte du placard. Hélas la tension accumulée devra être soulagée tôt ou tard d’une manière ou de l’autre, sinon apparaîtront des comportements dysfonctionnels.

C’est ce genre de « complexe » qu’une éducation sans violence et toute en explications a voulu éradiquer du vécu des enfants depuis quelques décennies. En garderie en particulier. Bien après que mon enfance soit passée.

Notons au passage que notre individualité (le Moi sain) peut s’entourer de plusieurs petits Moi (de gros complexes secondaires!), chacun accaparant le champ de conscience selon les circonstances. Quand un micro-Moi prend les planches pour traiter une situation à la place du Moi principal, il a accès aux autres Moi comme s’ils étaient des parents ou des amis. Il y a eu le retentissant roman biographique Sybilde F. R. Schreiber (1973). Un exemple fictif dans Raising Caen de Brian De Palma (1992), mettant en vedette l’incroyable John Lihtgow (encore plus terrifiant dans la quatrième saison de Dexter).

La p’tite vie du complexe

Sometime I think I’m cwasy
Eminem

Il existe diverses manières pour un complexe affectif secondaire de trahir notre façade. En voici deux fréquents.

Le lapsus consiste à substituer au terme (ou au geste) attendu un autre terme (ou geste) qui dénonce la présence d’une préoccupation inavouée (ce qu’il y a dans le placard). Un lapsus fort connu et embêtant consiste à prononcer le prénom d’une ancienne flamme (ou d’une relation de travail) plutôt que celui de l’être aimé. L’autre conclura que la personne nommée nous manque, un sentiment inavouable. Aussi « psychanalytique » que soit le raisonnement, le plaidoyer d’accusation est faible, il contient un procès d’intention. Ce n’est peut-être que l’habitude de prononcer souvent ce prénom. Non coupable, mais vaut mieux que ça ne se répète pas, soulignera le juge.

L’acte manqué est cocasse à sa manière. Une élève m’a raconté avoir un jour demandé à sa mère de lui prêter l’automobile pour la soirée. Celle-ci acquiesce, mais termine son travail plus tard que prévu, ce qui n’arrive presque jamais. Pire, au moment de s’en revenir ma mère se rend compte qu’elle a oublié les clefs dans le véhicule en arrivant le matin. Une fois la porte déverrouillée par un spécialiste, elle découvre en arrivant à la maison qu’elle a oublié les enregistrements du véhicule au bureau, papiers qu’elle garde toujours dans l’auto. « Ma mère n’aime pas me voir conduire, me confie l’étudiante. Tout en se voulant compréhensive et ouverte d’esprit (la façade), elle a inconsciemment mis des embûches sur son trajet retour de manière à ne pas pouvoir me prêter l’auto. »

Une autre élève me confie avoir accepté par pure politesse un rendez-vous la semaine suivante avec un garçon du collège. Les deux n’ayant aucun cours à l’horaire en après-midi, il avait « sauté sur l’occasion ». Ce garçon ne l’intéresse vraiment pas, mais devant son insistance, la demoiselle cède. Sauf que l’éventualité d’une sortie « ensemble » constitue un irritant refoulé par sa gêne à refuser l’invitation. Bon, elle met « ça » dans le placard et la journée venue, en consultant son agenda, mon élève se rend compte qu’elle a pris trois rendez-vous à l’heure de leur rencontre : un chez le dentiste, un chez l’optométriste et un dernier pour une entrevue! Comment a-t-elle pu prendre en moins d’une semaine trois rendez-vous à la même heure et ce, sans s’en rendre compte? À chaque « occasion », de penser à son horaire a fait sortir le malaise du placard. Elle a alors placé un obstacle au projet, à répétition même, n’ayant aucune « conscience » du but réel de son geste, refermer la porte du placard.

Bref, nous expérimentons à l’occasion des situations frustrantes que notre savoir-vivre personnel refuse de négocier, par manque d’éducation ou d’épanouissement. Nous pensons pouvoir nous débarrasser de l’incident en le pelletant dans l’oubli, mais il y réside en attendant d’un moment « d’inattention » pour nous embarrasser. Pas facile de s’ignorer.

La mécanique de l’interrupt

Pour le jeune Jung, étudiant universitaire, un criminel sous interrogation est dans une situation similaire à qui a rangé un événement traumatique dans une oubliette de sa mémoire. S’il est questionné, le suspect doit faire comme si son crime n’avait jamais existé pour ne pas se trahir. C’est avec cette considération à l’esprit que, vers 1920, Jung abordele théâtre d’un interrogatoire. Si un acte répréhensible est réprimé sciemment, il forme tout de même un complexe affectif secondaire. Donc certains stimuli pourraient le réveiller. Jung conçoit en conséquence un test pour dépister la présence d’un timesharing lors d’un interrogatoire (ce qui lui procurera un revenu estudiantin). La mise en scène nécessite une liste de termes banals et un chronomètre (pour noter le temps de réponse). L’interrogatoire consiste donc à proposer une suite de termes fixes au suspect. Ce dernier doit dire le plus rapidement possible, sans réfléchir, le premier terme qui lui vient à l’esprit, une fois un mot proposé. Ainsi : Soleil → Lune.

C’est l’inconscience de l’individu qui est interrogée, sa conscience simplement occupée à un travail banal d’association de termes. Il faut imaginer le jeune universitaire dans un poste de police, tout droit avec sa petite moustache, son complet bien pressé et l’air sérieux, chronomètre en main. Il a obtenu la permission des autorités pour mettre à l’essai son « détecteur de vérité ». Très suisse.

L’hypothèse de Jung est qu’un mot sans signification particulière suscitera une réponse stéréotypée et rapide. Par contre, si un terme « rappelle » une expérience refoulée ou réprimée, il provoquera ce qu’on appelle maintenant en informatique un interruptdans l’écoulement du temps pour la conscience. Si un terme réveille un complexe affectif chez le suspect, celui-ci devra alors faire des aller-retour entre le quiz auquel on l’occupe et l’oubliette où est enfermé son méfait. Ce qui prend du temps, a compris le jeune chercheur. L’activation de ce travail nerveux « interrupt » hors de la conscience placera l’attention du sujet sur « pause » alors qu’il doit réagir au prochain terme suggéré. Or, le sujet interrogé ne s’en rend pas compte qu »il est en attente. La vitesse de réaction demandée vise à déjouer toute tentative de censure de la part du sujet, d’où la nécessité pour les figures publiques de ne jamais commenter « à chaud ». (Une part importante de la psychanalyse consistera à expliquer comment le mécanisme de libération ne peut être bloqué par l’individu qui s’est forcé à oublier l’incident.)

Le mécanisme de l’interrupt s’appuie sur le fait que les stimuli sont reçus différemment par les uns et par les autres. Un verre qui se brise produit un son clair typique. Ce son informe chacun que de la vitre s’est brisée. Mais dans le cas d’une femme blessée sur tout le corps par des éclats de vitre, le stimulus réveillera un souvenir désagréable (ou coupable chez un criminel). Le bruit d’une assiette se brisant par terre suffira à la faire blanchir de peur. Chez cette personne, certains bruits trouvent dans l’inconscient un petit complexe affectif indépendant du Moi, qui alors se libère. Ce que le test de Jung révélera aisément car, plus la préoccupation éveillée sera intense, plus la charge émotive sera grande, plus lente donc sera la réaction du sujet pour traiter les termes proposés qui suivront. C’est l’équivalent du concept moderne de timesharing associé aux multi-usagers d’un système de communication.

Dans L’homme à la découverte de son âme, son livre le plus accessible, Carl Gustav Jung raconte qu’il est à Paris pour montrer comment fonctionne son test d’associations. Son audience est composée de médecins, certains venus voir un phénomène de foire. Il faut souligner qu’à l’époque, l’existence d’une pensée inconsciente ne faisait pas l’unanimité. Sûr de lui, son test bien rodé, le psychanalyste demande si quelqu’un se porte volontaire. Un des messieurs monte sur scène. Ayant la liste de termes candidats devant lui et le déclencheur de minuterie en main, Jung attend l’apparition d’un délai anormal de réponse. Au terme « couteau » proposé, l’individu répond immédiatement. Par contre, il prend huit secondes pour faire l’association suivante. Quand Jung lui demande s’il répond toujours aussi vite, le sujet répond « oui », au grand étonnement des spectateurs. L’homme n’a pas conscience du temps qui s’échappe de sa conscience. En insérant quelques mots-clé dans la liste, Jung recompose habilement le propos du « crime » puis abat ses cartes : dans le passé, l’homme a été témoin ou impliqué dans un combat au couteau, possiblement dans un port ou avec des marins. Murmures dans la salle. Le médecin confirme que l’incident avait eu lieu vingt ans plus tôt et l’avait traumatisé. Comme son groupe était à l’étranger pour fêter la fin de leurs études, lui et ses compagnons étaient retournés chez eux et n’en avaient jamais reparlé. Contrairement au Petit Poucet, le psychanalyste n’a eu qu’à semer avec intelligence des termes (son enquête) dans la liste préétablie pour suivre la piste vers le cœur de la forêt dans l’inconscient du sujet.

Le diable est dans les détails, dit-on (l’inspecteur Columbo savait cela). Notons que quelqu’un peut tricher en retardant le temps de réponse d’un terme sans signification. Il peut aussi être attentif aux termes qui seraient susceptibles de chatouiller sa sensibilité et se préparer à répondre rapidement aux suggestions qui suivent pour effacer la trace.

Le plus surprenant pour moi est la pensée remarquablement mécaniste de Jung quand il explique les complexes affectifs secondaire et conçoit son test d’associations, lui un psychanalyse qui parlait d’intuition, d’âme, de synchronicité et même d’astrologie. Nous étions à l’époque où naissaient les disciplines qui allaient concevoir l’humain comme une machine à traiter de l’information.

Pourquoi doit-on rêver?

Le sommeil est réparateur certes, mais les tissus musculaires ne nécessitent que de quelques heures pour se régénérer. Durant ces premières heures, nous rêvons peu, mais beaucoup par la suite. Pourquoi?

Les grenouilles nous ont fourni une réponse. Dans un bassin d’eau, les cobayes ne disposaient que de petits îlots de liège pour s’assoupir. Le contact moteur qui relie le cortex aux muscles des jambes doit être neutralisé pour que les grenouilles puissent rêver. Ce mécanisme de protection est à l’origine de notre sentiment d’impuissance à bouger dans certains rêves. Sitôt la phase de rêve imminente, la motricité des cobayes se mettait à « off ». Sans possibilité de se maintenir en équilibre sur leur liège, les grenouilles se retrouvaient à l’eau. Leurs rêves étant supprimés, les pauvres sont mortes en quelques jours, reposées et le ventre plein. Pourquoi?

Parce qu’on peut rêver sans « gêne ». Les complexes affectifs secondaires en profitent pour sortir du placard. C’est Halloween. Le rêve revisite le plus souvent de petits épisodes frustrants, irritants ou effrayants de la journée ou des jours précédents. Des histoires instantanées s’animent dans le champ de conscience, malgré que l’on dorme. Il devient possible a un micro-Moi de raviver des situations chargées d’émotions négatives. En rêve, on peut s’avouer des désirs, des peurs ou des comportements délinquants; ou encore admettre des jugements inacceptables. Nous libérons ainsi l’énergie captive. Ce qui réduit la tension nerveuse dans le cortex. Sans cette soupape, le sujet pourrait être entraîné vers la folie ou même la mort, nous prédisent les grenouilles.

Un élève rêvait souvent qu’il se blessait en jouant au hockey, sport qu’il pratiquait assidûment. Or, il s’était effectivement blessé par la suite et voyait dans son rêve une prémonition. Un oracle, certes, mais qui n’a rien de mystique, que je lui explique. Dans ce rêve, il s’avoue forcément quelque chose de désagréable. Quinze vingt minutes de réflexion suffirent pour qu’il trouve. Le rêve lui permettait, pas très costaud, de s’imaginer blessé, situation qu’il ne voulait pas s’avouer (et accepter) par fierté.

Mon témoignage

Du temps où j’étudiais en mathématiques, je me rappelle encore, quarante ans plus tard, avoir fait un rêve étrange. Mon aptitude à manier des équations était la seule raison qui m’avait entraîné dans les hautes sphères de l’abstraction mathématique. D’une semaine à l’autre, gavé au quotidien de symboles et de nombres, je me rendais compte de l’absence d’une passion qui animait certains de mes collègues. Mais j’oubliais rapidement ces prises de conscience. D’avoir à m’avouer m’être trompé dans mon choix de carrière me mettait mal à l’aise. Sauf que le temps ne faisait qu’accentuer mon désintérêt et, doué ou pas, mes notes s’en ressentaient. Une nuit, je fis le rêve suivant.

Des Romains (à la César) ont envahi la ville et interrogent tous et chacun. Ceux jugés utiles ont la vie sauve, les autres ont tout simplement supprimés. Confiant, je me propose comme candidat, moi qui étudie les mathématiques à l’université. Des Romains… J’anticipe leur étonnement devant mon savoir étalé.

Je me place au tableau, trace des équations, des figures géométriques, mais l’enquêteur m’arrête et me demande de résoudre un problème. Tâche fort simple, me semble-t-il, une forme d’impôt ou de taxe. L’écueil, c’est que je ne connais rien aux pratiques commerciales romaines et que je ne parle pas le latin. L’enquêteur s’impatiente. Je demande des explications, mais déjà on me traîne vers le lieu de mon exécution.Reject. Je me réveille en sursaut. Je me souviens m’être redressé dans mon lit, envahi par un malaise étrange. Les maths n’avaient aucune conséquence pratique pour moi. Dans les jours qui suivirent j’ai décidé d’abandonner mes études en mathématiques.

La catalogie

Il est possible qu’un traumatisme vécu dans l’enfance transforme certaines situations ultérieures en expériences très menaçantes. Le rêve subséquent apparaîtra alors loufoque parce que la situation irritante actuelle l’est à cause d’un autre irritant, enterré dans l’inconscient, qu’elle réveille. Pour découvrir la source de la sensibilité irritante dans de tels rêves, j’utilisais avec mes élèves un procédé que j’ai appelé « catalogie ».

Une « analogie » met en évidence une forme abstraite similaire entre deux situations ou deux objets concrets. Ainsi, un arbre et un parapluie agissent comme bouclier contre la pluie. L’analogie « monte » (ana) vers la raison en simplifiant deux événements ou objets distincts (arbre, parapluie) à une propriété (bouclier) qu’ils partagent. Ce faisant, nous éliminons toutes les caractéristiques sensorielles non significatives. Une « catalogie » est une analogie qui met en évidence une émotion similaire associée à deux situations ou deux objets concrets. Elle descend (cata) vers l’émotion. Un exemple.

Une élève qui s’était fait réprimander par son patron avait fait, le soir même, le rêve qui suit. D’abord son patron l’engueule, puis elle se retrouve dans la cuisine familiale, où sa grand-mère la réprimande en criant. Elle se voit ensuite marchant près d’une clôture, derrière laquelle surgit un chien qui aboie. L’épisode du chien provient de son enfance et l’a traumatisée. Depuis, elle a peur des chiens. La grand-mère, sévère et colérique, et le patron constituent diverses situations qui s’associent à l’épisode du chien par catalogie. Le patron, la grand-mère et le chien sont, par analogie, une gueule ouverte bruyante et menaçante; et, par catalogie, ils réfèrent à une même peur, un traumatisme dont l’épisode du chien constitue la source.

Une autre étudiante m’avait raconté le rêve suivant : « je suis dans un autobus scolaire avec l’une de mes amies. Le bus n’a ni toit ni bancs et il est vide. On se dirige vers où j’habite mais ça ressemble davantage à une colline avec une forêt dense, où le bus s’engouffre comme dans un tunnel. […] je me retrouve seule. Je suis perdue dans le quartier. […] Les pâtés de maisons sont surélevés et les arbres, comme les panneaux, sont démesurément hauts. Les arbres cachaient le ciel. Je n’arrivais pas à voir les panneaux de rue, alors j’essaie de demander à deux personnes de taille normale, mais leur visage est flou et ils ne me répondent pas. […] J’ai fait ce rêve quand j’étais en secondaire trois, m’explique-t-elle. À cette époque, j’étais malheureuse […] j’avais passé du secondaire un à trois directement. Je n’aimais pas mon environnement scolaire ni les amis que je m’étais faits cette année là […], ils ne me ressemblaient pas. »

Il a fallu plus d’une heure à la demoiselle pour que la suite des scènes devienne intelligible. Pour l’autobus, ça va de soi. Mais de s’avouer souffrir d’être seule a rappelé une peur similaire plus ancienne.Plus jeune, elle avait dû quitter les siens pour aller en voyage en camp de vacances à bord d’un autobus scolaire, périple qu’elle détesta. Mais le traumatisme source était plus ancien encore. Elle a peut-être quatre ans et marche avec deux adultes. Le groupe monte un talus, élevé pour elle afin d’entrer dans un parc. Les arbres sont hauts et touffus, soudain l’ombre les couvre et l’air est frais. Apeurée, elle questionne les adultes mais ils ne l’entendent pas. Il semble que ce moment angoissant a formé un complexe affectif secondaire. Comme les liens nerveux poussent à la manière des branches d’arbres, par catalogie, guidée par un malaise qu’elle ne peut rationaliser, la demoiselle est passée du secondaire trois à l’autobus scolaire puis au parc de sa petite enfance, la racine du traumatisme.

Dans l’arche

Artemidorus, un des rares experts de l’Antiquité classique, contemporain du médecin Galien, a écrit Oneirocritica, composé de cinq livres. Le premier contient quatre-vingt-deux articles qui analysent le sens d’un rêve selon la partie du corps et ce qui lui survient. C’est le première tentative connue de rationalisation des rêves.

William Hazlitt, un essayiste du début du XIXe siècle semble être le premier a saisir la mécanique fondamentale du rêve : « We are not hypocrites in our sleep. The curb is taken off from our passions and our imagination wonder at will. »

Alexander Grant a publié en 1865 (sous le pseudonyme de Frank Seafield) The Litterature and Curiosities of Dreams, où il note que :
– les rêves ont un contenu intelligent
– un esprit qui rêve peut solutionner des problèmes
– le rêve peut compenser pour un manque de satisfaction et servir de soupape.

Je tiens à mentionner en terminant que l’exposé fait ici ne résout pas tous les rêves. Il demeure que, en mettant en évidence l’action des complexes affectifs secondaires, Carl Gustav Jung a forgé une perle d’intelligence pour l’humanité.

Fin
12 mai 2021

 

2 Responses to Un complexe pas compliqué

  1. Ishtarella dit :

    Il faudrait corriger l’année 1995. Jung est mort en 1961.

    « Au fait des théories de Charcot à Paris, puis de celles, nouvelles, de Freud à Vienne, Jung comprend vers 1995 qu’à l’occasion un événement brutal et imprévisible déboussole le système nerveux et créer une blessure psychologique (qui occupe dès lors un tissu nerveux, ajouterais-je). »

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