L’être humain est un singe avec des clés de char
Capitaine Patenaude
Dans une galaxie près de chez vous.

(Note: J’ai recueilli bon nombre de témoignages de la part de mes élèves durant mes années d’enseignement au collège Maisonneuve (des passages de leurs essais sont en ligne à : https://michelgermain.me/temoin/, avec leur permission bien sûr). À l’aide de témoignages de ces jeunes de 17-18 ans (rédigés entre 2009 et 2018), j’aimerais expliquer comment la consommation de « marques » joue sur l’estime des jeunes, et des autres).

La plus populaire

« Vers l’âge de dix ans, le regard des autres me préoccupait beaucoup. J’avais toujours peur de ne pas être comme eux, d’être différente, d’être jugée. C’est pourquoi j’ai commencé à me procurer des vêtements de marques comme Nike et Adidas […] Je me sentais maintenant comme eux et acceptée dans le groupe. Le port de ces vêtements m’évitait les jugements et me rendait spéciale aux yeux de mes amis. » Vanessa M.

Suis-je correcte ?

« En vieillissant, ma tante commençait à me faire des commentaires [à propos de] mon habillement, qui n’était pas composé de marques. Plus je vieillissais et plus je commençais à porter des marques, mais uniquement lors de mes visites chez elle. […] elle m’acceptait de plus en plus et elle ne me faisait plus de commentaires désobligeants. J’ai donc poursuivi cette routine jusqu’à ce que je réalise que cela n’avait pas de bon sens. Or, ce n’est que quelques années plus tard que j’ai réalisé cela. Aujourd’hui, lorsque je vais chez elle, je m’habille comme j’en ai envie. » Salomé

Est-ce que ça vaut le prix ?

« L’année passée, je me suis acheté un manteau d’hiver de la marque Rudsak […] À l’école, c’était à la mode […] Malgré le prix très élevé, comme j’avais quelques économies, j’ai fini par l’acheter. Le jour où je l’ai mis pour la première fois à l’école, je me sentais fière de moi parce que je possédais un manteau à la mode et on me faisait des compliments. » Marielle J.

Étrange tout de mème que chacun veuille se faire remarquer, se démarquer même, mais que notre comportement quasi instinctif consiste à imiter les autres. Remarquez qu’il n’est pas aisé pour un ado de s’inventer soi-même (ça donne d’autant plus de mérite aux Madonna, Prince, Boy George ou Eminen). Mais il y a plus et le philosophe des lumières Jean-Jacques Rousseau le souligna (je reformule succinctement).

Si je veux que les autres soient sensibles à mes besoins et m’aident (surtout avec une jambe cassée sur le bord du chemin), ils doivent se reconnaître en moi. Mon ami vit comme moi et les amitiés « adolescentes » se résument à se reconnaître en découvrant l’autre. Les équipes sportives, les partis politiques, les groupes culturels ou générationnels (les motards, les skinheads ou les punks, par exemple) sont des cas « historiques » d’identification d’un individu au groupe. Seul de sa gang et loin de chez lui, un motard ou un punk n’est que l’occasion de remarques et de rires. Ici l’armée est le cas limite où l’autre est soit un ami, soit un ennemi mortel. Faut pas se tromper!

(Une scène du film Le pianiste : après des années d’isolement puis des mois de solitude, Adrien Brody voit enfin arriver des Russes, vers qui il s’avance, heureux. Mais voilà, ils lui tirent dessus car il porte un manteau d’officier allemand.)

Père spirituel de la démocratie nord-américaine, John Locke possédait des esclaves, lui qui affirmait le droit inaliénable de chacun à disposer de son corps et de sa vie. Questionné, le philosophe répondit qu’il n’y avait aucune contradiction à ses yeux. Le droit à la liberté ne s’applique qu’aux humains, or les noirs n’en sont pas! (Doit-on brûler ses livres?) Remarquez, ce n’est pas la théorie de Locke qui fait défaut, mais de penser exclure certains humains des bienfaits de son application (ceux qui ne sont pas nos amis).

Autre comportement instructif, la menace d’excommunication chez les catholiques romains pour ceux qui se comportent « mal ». Concrètement, l’individu ciblé n’est plus un ami et subit un boycott autant social qu’économique de la part du groupe. Comment un individu peut-il survivre dans un village catholique dans ces conditions ?

Un vieil outil animal

Toutes ces remarques pour souligner deux points cruciaux que mettent en évidence les trois témoignages présentés. D’abord l’adhésion à un groupe entraîne une définition (ou redéfinition) et une acceptation de qui je suis. Ensuite, le fait d’être rejeté par le groupe peut briser ma vie. Donc le mimétisme inséparable de la pratique d’une mode, d’un vocabulaire et d’une manière de survie (le style « rappeur », par exemple) est un ensemble complexe de comportements qui mettent en jeu un mécanisme animal simple.

Le « chant » et le « plumage » coloré de certains oiseaux tiennent plus du chant militaire et de l’uniforme que de l’âme mélomane d’une espèce d’oiseau « genre » top model. Nos modes vestimentaires, comme le logo des marques que nous portons, sont tout sauf discrets. Par ailleurs, plus nombreux nous sommes, plus le ton monte. Non seulement nous pouvons nous observer comme des oiseaux, nous pouvons aussi comparer la vie des oiseaux à la nôtre (la leçon de l’éthologie). Ça nous fait soudain un tas de nouveaux amis.

Il existe des mécanique de reconnaissance des amis encore plus simples (et efficaces) que l’imitation. Chez les rats, l’odeur de l’individu lui sert de carte de membre. Il a suffi de prendre un rat, de le frotter contre des rats d’un autre groupe, puis de le remettre parmi les siens. Sitôt reposé case départ, notre cobaye retourne à son quotidien. Pour lui rien n’est changé, l’odeur des autres est la bonne. Par contre la sienne fait problème aux autres. Ils attaquent aussitôt l’intrus qui n’y comprend rien.

Pro bono ?

Qui en profite ? Tous et chacun. Investir dans le paraître est très rentable. L’humain est un animal de conversation. L’oreille humaine double le volume de la voix par rapport aux sources de « bruit » (que quelqu’un parle en même temps que nous gêne, même s’il murmure; sa voix est humaine). Et comme la capacité des humains à s’imiter les uns les autres leur permet d’évoluer plus rapidement en groupe (et de mieux se protéger), nos ancêtres ont amplifié et diversifié les moyens d’échanger nos idées. L’écriture en particulier permet de communiquer avec les morts. Les ordi-téléphones, Facebook et Twitter sont les tout derniers fleurons de cette ingéniosité.

Plus encore, la technologie moderne oriente nos recherches et il devient plus facile (probable) de se faire de nouveaux amis. L’éloignement devient même impertinent. Or les souffrances d’un ami affectent tous et chacun, avons-nous précisé. Ce simple profit suffirait à rentabiliser l’effort à mieux « paraître » au regard des autres. Et c’est sur les réseaux sociaux que l’exclusion des déviants, que la hargne contre les opposants devient la plus féroce. D’ailleurs, la haine de groupe est anonyme. Je dirais même que ce qui caractérise ce début de millénaire, c’est que maintenant la planète entière devient un groupe qui se découvre dans l’autre (on y revient plus bas).

Finalement, la cerise sur le sundae, comme on disait par chez moi. Qu’un ami surgisse sur notre territoire n’est jamais ressenti comme une agression, l’impulsion primitive de grogner (montrer ses dents) se transforme aussitôt en sourire.

Concluons. Dans la société contemporaine, l’usage d’accessoires vestimentaires « de marque » répond au besoin animal fondamental de s’intégrer à un groupe. Il s’accompagne en conséquence d’une peur d’être rejeté par les autres. Une « corde sensible », dit on en publicité. (Un raisonnement à la Jean-Jacques Rousseau dans l’univers conceptuel de Lorenz).

La mode, à quel prix?

« Au secondaire, j’allais dans un collège privé à Montréal. La majorité des élèves étaient des assez fortunés. À chaque journée couleur (où nous n’étions pas obligés de porter l’uniforme), nous nous sentions forcés à porter de beaux vêtements et bijoux chers pour montrer notre richesse, où plutôt celle de nos parents. Selon la mentalité populaire, plus on était bien habillés, plus on était cool au sein de la hiérarchie sociale. Les élèves pensaient que si les autres les voyaient bien vêtus, alors ils auraient une bonne opinion d’eux. [En] portant des vêtements de marque, on croyait améliorer notre statut social. » Noémie V.

Regardez-moi

« Je suis témoin d’un même événement vécu par des groupes de personnes différentes. Lorsque je travaille au Starbucks, un café réputé dans le monde. Je vois toujours au moins un groupe de filles dans la longue file d’attente, impatientes de recevoir leur boisson et, ainsi, pouvoir prendre des photos pour les publier sur les réseaux sociaux. […] elles doivent attendre plus de trente minutes […] au lieu d’acheter les mêmes boissons au café local, juste en face. » Thanh N.

Gang d’Iphone

« En secondaire quatre, j’ai commencé à réaliser que tout le monde autour de moi avait un Iphone. Même mes amies en avaient un et je me sentais assez embarrassé par le fait que j’avais un vieux cellulaire pas à jour […]. Dans le bus avec les autres personnes de mon école, j’avais honte de sortir mon téléphone, même si c’était juste pour regarder l’heure. Je me disais que c’était mieux de paraître [sans] téléphone que d’en sortir un laid et vieux. […] Alors j’ai décidé de m’acheter le tout nouveau Iphone. Quand je suis allé à l’école avec mon nouveau cellulaire, je me sentais beaucoup plus confiante et je sentais que j’appartenais beaucoup plus à mon groupe d’amies. Je pouvais sortir mon téléphone sans avoir l’impression que tout le monde allait me juger. » Adriana C.

La pression des autres

Quels autres ? N’importe qui. Toute mode, toute tendance prend vie au moment où quelqu’un décide d’en imiter un autre. Ça montre à tout indécis, inculte ou non informé, à tout insécure ou malhabile en société comment faire partie de « la gang ».

Dans un livre simple et fort instructif, Nudge (que je traduirais par « coup de pouce »), deux prix Nobel d’économie, R. Thaler et C. Sunstein parlent (au chapitre 3) de l’influence des autres sur nos habitudes de consommation. Un cas amusant : saviez-vous que si vous mangez avec trois autres personnes, vous bouffez en moyenne 35% plus de nourriture? De voir des gens mastiquer nous motive à manger. Les auteurs concluent que la plupart des consensus populaires (en politique, économie, mode vestimentaire, musicale, etc.) ont débutés parce que quelqu’un en a imité un autre puis a été lui-même imité. Nul besoin d’une théorie du complot. Et une fois cette mode accréditée, il est difficile de s’en débarrasser. Si les trames des séries et des films se ressemblent au point de former un « genre », c’est que les auteurs tentent d’imiter les productions qu’ils ont aimées (ou qui « pognent », comme on dit par chez moi).

De fait, un bon pédagogue, que ce soit en politique, en économie ou en éducation, aura plus de succès s’il parle des nombreuses personnes qui supportent sa position que s’il dénigre ceux qui sont contre lui. Parler de la majorité des non-fumeurs, d’inviter chacun à se joindre à eux, ce message aura du succès. Par contre, parler des problèmes des fumeurs a pour effet d’accréditer la possibilité de fumer. Un cas cocasse (dont depuis longtemps j’ai oublié la source). Dans une école secondaire où le nombre de fumeurs étaient très bas pour l’époque, des responsables ont décidé de faire la guerre au tabagisme chez les jeunes. Des panneaux publicitaires contre la cigarette furent placés près des arrêts d’autobus et des cours d’école. Résultat? Le nombre d’adolescents fumeurs a augmenté. Mis au fait de la possibilité de fumer, certains ont rejoint le groupe de fumeurs.

Dans les années 1950, le psychologue Salomon Asch a mesuré la pression qu’exerce un groupe sur les individus. Dans les diverses expériences qu’il a menées, dès qu’un groupe émettait une opinion (pourtant fausse à l’évidence), des individus interrogés isolément avaient tendance à adopter cette opinion, même s’ils savaient qu’elle était erroné. Jusqu’à 30% des jugements pouvaient être ainsi modifiés par la pression du nombre.

Le rituel de passage

Le plus célèbre dans ma culture est l’épreuve infligée aux nouveaux dans certaines écoles. Le rituel de passage est un mécanisme d’insertion d’un individu dans un groupe fermé (une secte, une bande, une institution…). Le principe de base consiste à détruire la fierté que le candidat retirait de sa personne en le ridiculisant (la partie pas très politiquement correcte). On lui offre ensuite une nouvelle identité, parfois associée à un signe, un titre, un tatou, une tenue vestimentaire, des accessoires ou un droit d’accès. Reconnu comme membre du groupe, l’initié sera respecté et protégé. Il y a donc « passage » d’une manière de vivre à une autre dans une mise en scène de la mort et de la renaissance de l’initié (Mircea Eliade).

À son arrivée dans l’armée, le « porté volontaire » subit une période de dépersonnalisation et d’entraînement physique (avec le typique sergent « en forme » qui vous insulte), incluant l’uniforme, la tenue droite et le salut militaire. Ça m’a toujours étonné (et choqué) que dans les multiples séries Star Trek toutes les personnes s’habillent pareil, (même les extra-terrestres). Mais au fond, passé le romantisme du théâtre de la science-fiction, l’équipage de ces vaisseaux est composé de militaires ou de leur équivalent. Par ailleurs, un exemple religieux est le rituel du baptême, pratiqué entre autre par les Mormons. (La série Hell on Wheels n’est pas gentille à leur sujet.)

Pro bono?

C’est le « singe » en nous qui s’accommode bien du réflexe grégaire d’imitation des autres (et les compagnies de pubs!). Les premiers primates humains pouvaient communiquer des états complexes et leurs mains étaient bien développées. Ils en profitèrent pour travailler et combattre à plusieurs. Plus un groupe peut imposer ses manière de faire et de communiquer à tous, plus il est solide et plus ses savoirs se transmettent rapidement (je prends encore l’armée et les sectes religieuses en exemple). L’humain étant en plus doté de la capacité de raisonner, il a fini par conclure, et ce malgré les innombrables délinquances de l’histoire humaine, que chaque membre du groupe avait des droits, tout autant que des obligations. D’où la notion de « démocratie », où chacun peut créer un groupe, et le désir comme groupe de vivre en démocratie. C’est d’ailleurs un des joyaux de l’héritage que les « hommes blancs européens » ont légué à l’humanité (avec l’objectivité scientifique et l’abolition de l’esclavage, ce dernier dès l’effondrement de l’empire romain, l’an 0 de « l’esprit européen »).

Le problème avec la pression de groupe est qu’on ne sait pas, jeune, que notre valeur comme personne et nos droits n’ont aucun rapport avec la possession d’objets de consommation, aussi populaires soient-ils. Mais qui apprend aux jeunes comment faire face à un groupe ? Comment revendiquer leur individualité? Qui leur apprend comment expliquer la futilité de s’évaluer les uns les autres par la possession d’objets? J’ai encore en mémoire la jeune fille croisée sur la rue qui s’extasiait devant un garçon parce qu’il portait des lunettes fumées de marque. Elle lui présumait des qualités humaines du simple fait qu’il avait des lunettes de prestige. Je m’étais arrêté subitement en disant « Et quand il ne porte pas de lunettes fumées, il n’est plus rien? Ce ne sont pas des lunettes qui font la valeur de quelqu’un, ce sont son intelligence et sa générosité de cœur.» J’espère ne pas l’avoir traumatisée.

Un Tarzan qui a de l’argent

« Depuis l’été dernier, mon amie a énormément changé. Auparavant, c’était une fille simple, qui se souciait peu de son apparence physique. Or, depuis qu’elle a [un] travail, elle se transforme peu à peu jusqu’à ce qu’on ne la reconnaisse plus. Elle travaillait en tant que cosméticienne [dans une pharmacie]. Elle n’avait pas le choix de se maquiller d’avantage, de mieux s’habiller, de se faire les ongles, etc.

Ses habitudes de travail sont vite [devenues] ses habitudes du quotidien. Elle a complètement changé sa façon d’être, de s’habiller et de se comporter pour plaire aux gens et surtout aux garçons. Lorsqu’on sortait entre filles, elle voulait toujours paraître […] la meilleure. Elle voulait que les garçons la voient tel un diamant parmi les cailloux.

Elle a même annulé sa session afin de consacrer plus de temps au travail. Or [avec] plus d’argent, elle pouvait facilement se procurer des vêtements de marques. Elle s’est mise à sélectionner les garçons qui venaient l’aborder selon la voiture qu’ils possédaient. Finalement, elle a complètement changé ses fréquentations en s’associant à des filles qui pensent comme elle. » Ramaissa S.

(Et une Jane)

« Mon amie [X.] a toujours rêvé de posséder une voiture de luxe. Elle était toujours éblouie d’en voir une passer dans la rue et se disait qu’un jour, elle allait en acheter une pour avoir du prestige et pour que les gens l’envient, comme elle envie ceux qui ont de belles voitures. Elle s’est donc acheté une Audi. […] assez vieille […] mais ce n’est [rien] car il y a le signe Audi dessus. » ?

Que s’est-il vraiment passé ?

La reconnaissance de la part des autres est la plus puissante influence du comportement humain. C’est d’ailleurs un atout majeur dans la lutte pour se reproduire. J’ai un exemple succulent, celui de Tomi Iomi, guitariste de Black Sabbath.

Fils d’un ouvrier de Londres, Iomi se retrouve soudain célèbre. (La transformation est souvent radicale. Donovan Leech, un des pères du mouvement « flower power » fin 1960, racontait qu’il était en Grèce quand son imprésario l’a rejoint l’enjoignant de revenir en Angleterre en vitesse. Sa chanson Sunshine Superman fait fureur en Amérique et le jeune homme est soudain devenu riche, très riche, et doit faire une tournée en Amérique. Or Donovan dut emprunter de l’argent pour payer son billet d’avion.) Devenu un groupe à succès avec leur premier album, Black Sabbath fait une tournée aux États-Unis. Iomi arrive à sa chambre d’hôtel et défait ses valises quand on cogne à la porte. Une jeune femme adorable lui propose alors de la baiser. Si Iomi est grand, ce n’est certes pas un icône de beauté. Il s’exécute et moins de cinq minutes plus tard la jeune femme quitte, satisfaite. Un peu ébranlé, le guitariste continue de défaire ses bagages quand on cogne à nouveau à la porte. Il ouvre et une autre jeune femme lui propose la même chose. Iomi vient de faire connaissance avec le phénomène des « groupies ».

Chacun peut l’observer, quand quelqu’un devient populaire, tous veulent être son ami. Cet « effet de stage », comme je l’appelle, fonctionne aussi avec les professeur(e)s (et malheureusement certain(e)s en profitent). Des hommes et des femmes ont avoué s’être investis corps et âme dans une réussite sociale, politique ou monétaire dans le but de satisfaire leur appétit sexuel. (Certains présidents des USA sont à ce titre « exemplaires ».) Il est aisé d’observer dans le monde animal que les mâles dominants se reproduisent avec les femelles dominantes. C’est ce vieux réflexe qui joue ici, mais d’une manière beaucoup plus complexe que chez les rock stars.

L’effet Veblen

Il y eut entre autres « Gucci » et « BMW », il y a maintenant « Apple ». Les produits et services « haut de gamme », coûteux, s’opposent à ceux produits en grande quantité et à moindres coût. Certains individus ont tendance à désirer des biens dont le prix élevé ne correspond pas forcément à un produit d’autant meilleur. Par contre, quand le prix de biens luxueux baisse, l’intérêt des acheteurs fond en conséquence. Étrangement, pour certains objets de luxe, plus le prix augmente, plus la demande augmente. Par sympathie, la hausse du prix d’un produit peut le rendre plus désirable simplement parce que sa possession nous élève dorénavant dans l’échelle sociale. La mode « vintage » va en ce sens.

J’ai un cas remarquable de distorsion psychologique face à un objet cher, le café Blue montain. Ce café est le plus cher au gramme. La raison est que, produit en Jamaïque, sa production est limitée par une surface de culture minuscule (comparé au Kenya ou au Brésil, disons). La rareté du produit explique son prix élevé. Or, à chaque fois que quelqu’un en a commandé dans un café devant moi, l’individu a fini par affirmer que s’il était plus cher, c’est parce qu’il avait meilleur goût. Ce qui est loin d’être assuré et n’a aucun rapport avec le prix.

C’est « l’effet de snobisme », mis en évidence par l’économiste et sociologue Thorstein Veblen dans son ouvrage Théorie de la classe de loisir, publié en 1899. Il s’intéressa à la motivation particulière des acheteurs les mieux nantis et découvrit que leur motivation à acquérir des biens coûteux était essentiellement due à la vanité et au désir de se démarquer des autres. La possession de biens de marque place leur acquéreur dans un groupe restreint privilégié. Posséder une « marque », ça fait mâle/femelle « alpha ». En filigrane, c’est la promesse d’une vie heureuse qu’on nous vend, associée à une plus grande estime de soi.

Plus les personnes riches s’accaparent les meilleurs ustensiles que la société produit, moins ces personnes estiment les autres. (Ils sont aussi moins enclin en politique à supporter la redistribution des richesses et à vouloir payer des taxes et impôts.) Or l’opulence des riches suinte dans les médias, où les pubs nous promettent une estime de soi garantie en imitant les riches. Il suffit que leur logo s’affiche sur nos ustensiles à vivre. Fait à noter, c’est dans les pays les plus inégaux question richesse qu’on dépense le plus en publicité.

Le paradis de l’amour de soi ne semble pas accessible autrement. D’où la recherche de « marques » de prestige dans l’achat du jean au téléphone, en passant par l’automobile ou le quartier, le diplôme ou la carte de crédit (et, une nouveauté, le nombres d’abonnés à ses sites) avec l’endettement correspondant. Et, au bas de l’échelle du prestige, les « paraître » illusoires : lunettes fumées et tatous excessifs.

Trouver la source du mal

Dans un livre fondamental publié en 2013, intitulé The Spirit Level (L’égalité, c’est mieux), deux épidémiologistes (prophétique!), R. Wilkinson et K. Pickett, font une étude comparative du taux de diverses « maladies sociales » dans une trentaine de pays industrialisés et déterminent quelles sont les conditions d’« infection ». Il s’agit de diverses afflictions allant de la dépression au suicide, du cancer à une faible espérance de vie, de diverses intoxications à l’échec scolaire, de la maternité précoce à la délinquance ou au comportement meurtrier. Bref un ensemble de troubles de santé et d’adaptation sociale qui détruisent l’estime de soi.

Le résultat de leur enquête est stupéfiant. Dans les sociétés les plus égalitaires comme la Suède ou le Japon, l’obésité, les mères adolescentes, les meurtres, les prisonniers, l’alcoolisme et autres « infections sociales » sont moins fréquentes et l’espérance de vie des citoyens est plus élevée (En 2021, le plus vieil humain était une Japonaise de 120 ans). C’est le contraire dans les sociétés inégalitaires comme les États-Unis. Voici deux exemples simples.

En Angleterre, l’espérance de vie des civils qui travaillaient durant les deux grandes guerres fut plus élevée. Pourquoi? Cette période correspond à une hausse des revenus de la classe ouvrière et à une baisse de ceux de la classe moyenne. Leur contribution à l’effort de guerre et un meilleur salaire avait amélioré leur estime de soi. À l’opposé, dès le début des années 1990, une fois le régime égalitaire communiste aboli, la Russie a connu la tendance contraire. C’est que les ouvriers furent dévalorisées et un groupe dominant riche s’est rapidement affiché comme distinct du « peuple ».

Les diverses maladies sociales qu’on retrouve dans les sociétés modernes n’ont donc rien à voir avec la génétique ou la richesse globale du pays.

Le stress et la santé

Pourquoi une baisse de l’estime de soi provoque l’apparition de divers troubles typiques dans les sociétés inégalitaires? Le stress est bénéfique à court terme, surtout en situation de crise ou de danger imminent. Par contre, si l’état de stress perdure sans raison valable, l’organisme s’affaiblit. Apparaissent alors des maladies aussi diverses que l’obésité, le diabète, les troubles cardiaques, l’insomnie, un système immunitaire affaibli ou une mémoire déficiente. Or, parmi les sources persistantes de stress les plus puissantes, on trouve le faible statut social, l’absence d’amis et l’isolement, situations qui entraînent une perte de l’estime de soi.

En général, toute « menace » d’évaluation sociale suscite une perte d’estime de soi (le doute) et augmente le taux de cortisol, une hormone qui suscite le stress. Pensez à quand vous avez passé une évaluation ou une entrevue. Or, le téléphone intelligent et les diverses cotes de popularité et de rendement, tels la fameuse « cote R » en éducation ou le compteur d’amis de Facebook, peuvent devenir des sources de stress.

À l’automne 2019, j’apprends de mon dentiste qu’il est fréquent maintenant chez les adolescents de porter une prothèse la nuit pour contrer le grincement de dents. J’apprends d’un article de journal qu’au Québec plus de la moitié des étudiants et étudiantes universitaires montrent des signes de déprime. Ça m’a rappelé une jeune dame attablée à coté de moi dans un café. Elle interrompait constamment son travail pour consulter un site, un peu inquiète, afin de savoir le nombre de personnes qui avaient cité un article qu’elle avait mis en ligne car, passé un certain nombre, deux cent je crois, ça lui procurait des avantages que j’ai oublié.

pro cui ?

Ce besoin de se démarquer des autres chez les uns, comme celui d’être accepté des uns chez les autres profitent aux fabricants de cartes de crédit, aux compagnies publicitaires, aux manipulateurs d’opinion et à l’industrie de la nouveauté meilleure « prêt à jeter ». Dans le monde des réseaux sociaux, devenu soudain le Manhattan de la planète, le besoin d’être reconnu, de ne pas être rejeté ou discriminé crée une pression énorme sur notre estime de soi, une pression peut-être trop forte pour l’animal humain.

En conclusion

La prochaine fois que vous ressentirez le besoin de vider votre compte de banque ou de remplir votre carte de crédit pour vous sentir accepté, commencez par vous demander qui vous êtes et si vous êtes fier de vous. Et si ce n’est pas suffisant pour votre entourage, vous pouvez toujours changer d’amis. Ça ne coûte pas un sou.

(Voir Les bienfaits de l’égalité (trois parties) dans Les chroniques du Plateau Mont-Royal.)

 

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