L’être humain est un singe avec des clés de char
Capitaine Patenaude
Dans une galaxie près de chez vous.

Résumé du texte à venir :

J’ai recueilli bon nombre de témoignages de la part de mes élèves durant mes années d’enseignement au collège Maisonneuve. Avec l’expérience, une option pour le travail final a pris pour titre: qu’est-ce que la philo a changé dans ma vie? L’occasion d’appliquer les prises de conscience acquises durant le cours à des épisodes précis de leur vie personnelle(des passages de leurs essais sont en ligne à : https://michelgermain.me/temoin/, avec leur permission bien sûr).

Le bonheur est la denrée dans laquelle chacun veut mordre à pleines dents (les toxicomanes en particulier). La publicité se veut le GPS qui mène au bonheur. Il suffit de posséder quelques objets, endroits ou manières de faire et c’est « dans la poche », comme dit le français.

À l’aide de témoignages de ces jeunes de 17-18 ans (rédigés entre 2009 et 2018), j’aimerais expliquer comment la consommation de « marques » assure l’estime des jeunes (et des autres). Montrer à quel point il importe d’être « remarqué ». J’ai conservé le titre de élève (un prénom) pour son extrait. De montrer l’influence concrète des publicités sur l’opinion des jeunes.

(Si vous connaissez peu ou pas la philosophie, le sens de certaines parenthèses vous sera inintelligibles. Sautez-les, elles sont accessoires.)

La plus populaire

« Vers l’âge de dix ans, le regard des autres me préoccupait beaucoup. J’avais toujours peur de ne pas être comme eux, d’être différente, d’être jugée. C’est pourquoi j’ai commencé à me procurer des vêtements de marques comme Nike et Adidas […] Je me sentais maintenant comme eux et acceptée dans le groupe. Le port de ces vêtements m’évitait les jugements et me rendait spéciale aux yeux de mes amis. » Vanessa M.

Suis-je correcte ?

« En vieillissant, ma tante commençait à me faire des commentaires [à propos de] mon habillement, qui n’était pas composé de marques. Plus je vieillissais et plus je commençais à porter des marques, mais uniquement lors de mes visites chez elle. […] elle m’acceptait de plus en plus et elle ne me faisait plus de commentaires désobligeants. J’ai donc poursuivi cette routine jusqu’à ce que je réalise que cela n’avait pas de bon sens. Or, ce n’est que quelques années plus tard que j’ai réalisé cela. Aujourd’hui, lorsque je vais chez elle, je m’habille comme j’en ai envie. » Salomé

Est-ce que ça vaut le prix ?

« L’année passée, je me suis acheté un manteau d’hiver de la marque Rudsak […] À l’école, c’était à la mode […] Malgré le prix très élevé, comme j’avais quelques économies, j’ai fini par l’acheter. Le jour où je l’ai mis pour la première fois à l’école, je me sentais fière de moi parce que je possédais un manteau à la mode et on me faisait des compliments. » Marielle J.

Étrange tout de mème que chacun veuille se faire remarquer, se démarquer même, mais que notre comportement quasi instinctif consiste à imiter les autres. Remarquez qu’il n’est pas aisé pour un ado de s’inventer soi-même (ça donne d’autant plus de mérite aux Madonna, Prince, Boy George ou Eminen). Mais il y a plus et le philosophe des lumières Jean-Jacques Rousseau le souligna (je reformule succinctement).

Si je veux que les autres soient sensibles à mes besoins et m’aident (surtout avec une jambe cassée sur le bord du chemin), ils doivent se reconnaître en moi. Mon ami vit comme moi et les amitiés « adolescentes » se résument à se reconnaître en découvrant l’autre. Les équipes sportives, les partis politiques, les groupes culturels ou générationnels (les motards, les skinheads ou les punks, par exemple) sont des cas « historiques » d’identification d’un individu au groupe. Seul de sa gang et loin de chez lui, un motard ou un punk n’est que l’occasion de remarques et de rires. Ici l’armée est le cas limite où l’autre est soit un ami, soit un ennemi mortel. Faut pas se tromper!

(Une scène du film Le pianiste : après des années d’isolement puis des mois de solitude, Adrien Brody voit enfin arriver des Russes, vers qui il s’avance, heureux. Mais voilà, ils lui tirent dessus car il porte un manteau d’officier allemand.)

Père spirituel de la démocratie nord-américaine, John Locke possédait des esclaves, lui qui affirmait le droit inaliénable de chacun à disposer de son corps et de sa vie. Questionné, le philosophe répondit qu’il n’y avait aucune contradiction à ses yeux. Le droit à la liberté ne s’applique qu’aux humains, or les noirs n’en sont pas! (Doit-on brûler ses livres?) Remarquez, ce n’est pas la théorie de Locke qui fait défaut, mais de penser exclure certains humains des bienfaits de son application (ceux qui ne sont pas nos amis).

Autre comportement instructif, la menace d’excommunication chez les catholiques romains pour ceux qui se comportent « mal ». Concrètement, l’individu ciblé n’est plus un ami et subit un boycott autant social qu’économique de la part du groupe. Comment un individu peut-il survivre dans un village catholique dans ces conditions ?

(Bloc du 04 février 2021)
Un vieil outil animal

Toutes ces remarques pour souligner deux points cruciaux que mettent en évidence les trois témoignages présentés. D’abord l’adhésion à un groupe entraîne une définition (ou redéfinition) et une acceptation de qui je suis. Ensuite, le fait d’être rejeté par le groupe peut briser ma vie. Donc le mimétisme inséparable de la pratique d’une mode, d’un vocabulaire et d’une manière de survie (le style « rappeur », par exemple) est un ensemble complexe de comportements qui mettent en jeu un mécanisme animal simple.

Le « chant » et le « plumage » coloré de certains oiseaux tiennent plus du chant militaire et de l’uniforme que de l’âme mélomane d’une espèce d’oiseau « genre » top model. Nos modes vestimentaires, comme le logo des marques que nous portons, sont tout sauf discrets. Par ailleurs, plus nombreux nous sommes, plus le ton monte. Non seulement nous pouvons nous observer comme des oiseaux, nous pouvons aussi comparer la vie des oiseaux à la nôtre (la leçon de l’éthologie). Ça nous fait soudain un tas de nouveaux amis.

Il existe des mécanique de reconnaissance des amis encore plus simples (et efficaces) que l’imitation. Chez les rats, l’odeur de l’individu lui sert de carte de membre. Il a suffi de prendre un rat, de le frotter contre des rats d’un autre groupe, puis de le remettre parmi les siens. Sitôt reposé case départ, notre cobaye retourne à son quotidien. Pour lui rien n’est changé, l’odeur des autres est la bonne. Par contre la sienne fait problème aux autres. Ils attaquent aussitôt l’intrus qui n’y comprend rien.

Pro bono ?

Qui en profite ? Tous et chacun. Investir dans le paraître est très rentable. L’humain est un animal de conversation. L’oreille humaine double le volume de la voix par rapport aux sources de « bruit » (que quelqu’un parle en même temps que nous gêne, même s’il murmure; sa voix est humaine). Et comme la capacité des humains à s’imiter les uns les autres leur permet d’évoluer plus rapidement en groupe (et de mieux se protéger), nos ancêtres ont amplifié et diversifié les moyens d’échanger nos idées. L’écriture en particulier permet de communiquer avec les morts. Les ordi-téléphones, Facebook et Twitter sont les tout derniers fleurons de cette ingéniosité.

Plus encore, la technologie moderne oriente nos recherches et il devient plus facile (probable) de se faire de nouveaux amis. L’éloignement devient même impertinent. Or les souffrances d’un ami affectent tous et chacun, avons-nous précisé. Ce simple profit suffirait à rentabiliser l’effort à mieux « paraître » au regard des autres. Et c’est sur les réseaux sociaux que l’exclusion des déviants, que la hargne contre les opposants devient la plus féroce. D’ailleurs, la haine de groupe est anonyme. Je dirais même que ce qui caractérise ce début de millénaire, c’est que maintenant la planète entière devient un groupe qui se découvre dans l’autre (on y revient plus bas).

Finalement, la cerise sur le sundae, comme on disait par chez moi. Qu’un ami surgisse sur notre territoire n’est jamais ressenti comme une agression, l’impulsion primitive de grogner (montrer ses dents) se transforme aussitôt en sourire.

Concluons. Dans la société contemporaine, l’usage d’accessoires vestimentaires « de marque » répond au besoin animal fondamental de s’intégrer à un groupe. Il s’accompagne en conséquence d’une peur d’être rejeté par les autres. Une « corde sensible », dit on en publicité.

(Un raisonnement à la Jean-Jacques Rousseau dans l’univers conceptuel de Lorenz).
(Bloc du 04 février 2021, fin)

 

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