― Sois raisonnable, dit la mère.

Ce genre de réponse m’a fait comprendre très tôt dans la vie qu’on pouvait être trop heureux (voir la chronique Les sept péchés du capital).

― Pourquoi ? demande le ti-cul.

Chez moi cette question tient du réflexe. Je la pose à chaque fois que quelqu’un tente m’imposer une opinion ou une manière de faire, et depuis que j’ai l’âge de poser des questions.

Chu dedans. En plein dedans jusqu’aux dents.(Robert Charlebois)

Je suis dans le petit parc en face du café Expressions, concentré sur une idée à traduire en phrases simples et sympathiques quand le cri de protestation du ti-cul m’a éjecté hors de moi-même. La mère veut partir et le fils ne veut pas. Elle y va d’une subtilité :

― Il va être trop tard pour avoir des bagels.

De demander pourquoi m’a attiré beaucoup d’ennuis et, à l’occasion, des injures de la part de divers « curés »; certains se vantaient même d’être athées ou « scientifiques », ajoutant (à mes yeux) l’humour à l’insulte. Ce faisant j’ai aussi découvert l’ignorance de certains. Ils répondent :

― C’est comme ça.

Le Cro-Magnon y allait d’une claque, mais il était déjà en voie de disparition.

Un jour mon « Pourquoi? » se heurta à un adversaire tenace : un professeur de science. Plus subtil et pédagogue, il explique que nous disposons d’une « raison » (une forme de cancer du cerveau pour certains), soit une capacité à raisonner avec laquelle il faut se faire une « raison » afin d’accepter ce qu’on nous impose. Et là les maths, les sciences et un tas de conventions, d’endroits, de dates et d’histoires se sont imposées à moi comme « incontournables »( terme viral vers 1990, après que les « vrais » aient commencé à snober le terme).

À l’usage, la sagesse des raisonnements s’est imposée à moi, malgré leur froideur. Ça m’a définitivement catapulté hors des dogmes religieux qui oppressaient ma mère et mené à un doc en philo, question d’être « crédible » financièrement. L’effet d’étrangeté d’un raisonnement consiste en ce que, quand tu raisonnes, ta vie t’apparaît différemment (surtout dans un cours de biologie). Ma vie se réduit alors inexorablement à n’être qu’un cas parmi d’autres dans le tas. Une manière d’envisager le tas où les émotions sont impertinentes. En raisonnement, je pouvais observer de à l’extérieur de moi; voir, me voir même, par les yeux des autres. Une position étrange qui en a convaincu quelques uns que les raisonnements sont tous forcément faux.

Sum up, les maths et la physique, puis la philo, m’ont convaincu de la puissance et de la beauté de la rationalité. Ça m’avait même poussé, jeune ado, à étudier la nature et le rôle du clitoris dans les dictionnaires de la bibliothèque du quartier Ahuntsic (où j’étais le seul jeune dans la section adulte). Un investissement dont j’ai retiré un intérêt sincère par la suite.

Once upon a time …

J’avais appris d’une lecture ( L’argent de K. Galbraith, je crois, un livre simple et fascinant)que le terme « banca » désignait un banc sur lequel le commerçant italien et l’acheteur de tissus ou de grains consolidaient leur transaction par la rédaction d’un billet signé. En rappel du but sérieux de cette pratique, on appela certaines institutions des « banques » (où il n’y a pas si longtemps on signait encore les chèques sur un comptoir avant de les encaisser). Comme quoi les débuts sont toujours modestes (Steve Job dans son garage, genre). Depuis, curieux, je vais voir à l’occasion la source de certains termes. Ça raconte les débuts du terme et ce qu’on en a conservé d’essentiel (qui deviendra son origine). Je me suis donc un jour demandé d’où provenait le terme « rationalité »?

Du travail d’un des futurs dévots de la banque, le comptable. Je ne m’attendais pas à ça. Dans l’empire romain, les Latins appelaient rationes les comptes monétaires, établis par un calcul non seulement imperméable au temps, mais qui nous oblige à « sortir » du présent, de notre vie habituelle pour l’accomplir. Dans cet « état d’esprit », tout calcul établit un « ratio », soit une proportion entre deux choses (objets, idées, comportements, etc). La pratique de la comptabilité était ratiocinatio. C’est devenu un art de raisonner qui place les choses en perspective et nous permet d’estimer les bons et les mauvais côtés des choix qu’on réfléchit.

L’invisible à la limite

Pour la première fois, semble-t-il, dans la longue histoire des animaux, apparaît chez l’humain une mémoire objective (sans intérêt personnel) : la raison. Elle travaille hors du présent immédiat et de ma vie particulière. Cette activité ne nécessite ni émotions ni poésie; elle les redoute même. Cette aptitude nouvelle établit des liens entre des événements qui semblent étrangers à première vue. On découvrira qu’après que les feuilles rougissent, de la neige va tomber d’ici un cycle de Lune ou deux; que plus on mange de sucre plus on a de caries; ou encore qu’avec une diminution de l’exposition au soleil augmente les chances de dépression. Comme le mentionnait le philosophe Leibniz (un des pionniers du calcul différentiel), de telles relations déduites constituent une « forme » de savoir indépendant des cas particuliers qu’il éclaire. Les fruits de nos raisonnements sont des objets « invisibles ».

Un raisonnement peut même analyser l’évolution d’un phénomène « à la limite ». C’est ainsi que nous finissons par comprendre, parfois même accepter notre condition mortelle. La mort est peut-être le premier objet invisible que nous avons découvert. Pas étonnant que la pratique de rituels funéraires soit le plus vieux comportement présent dans les sociétés humaines.

Back at the ranch

Je me rappelle vaguement qu’une nuit, couché dans le noir, j’ai compris que je vieillirais et qu’un jour, fatalement, je mourrais. Mes grands-parents maternels étant décédés à une semaine d’intervalle, la mort s’était concrétisée en une question de temps et d’usure. Ensuite la Terre est devenue un simple ballon dans ma pensée, puis un caillou avec de la mousse dessus. Le Soleil aussi allait s’éteindre et toute vie sur Terre disparaîtrait. Quel âge avais-je ? Dix-huit, dix-neuf ans peut-être.

Je savais que j’allais mourir, je l’ai compris très jeune. D’ailleurs des gens mouraient inlassablement à la télé à chaque jour. Il y avait surtout un salon mortuaire au coin de Fleury, façade austère que je croisais chaque jour à l’allée et au retour de l’école. Mais cette nuit-là, ce fut différent. Je n’ai pas vu et je ne verrai jamais l’univers disparaître. J’avais déduit que l’univers dans sa globalité était périssable. Nous pourrions aller sur d’autres planètes, mais elles aussi allaient périr. J’étais allé à la limite dans mon raisonnement, là où l’horizon ne fait plus rêver.

Pourquoi vivre alors ? Je ressentis une profonde lassitude, mais je me suis endormi. Le lendemain, la soif de vivre avait repris ses droits. Avoir une vie est nettement mieux que rien du tout. Par contre l’enfant innocent était mort en moi. Je ne pouvais plus regarder la vie avec naïveté, même si d’observer des enfants autour de moi me fait toujours sourire. Une lucidité implacable, pourtant enivrante, avait expulsé toute candeur enfantine quand j’envisageais ma vie. J’ai alors débuté lentement l’acquisition d’une sagesse qui prendrait la relève. D’avoir raisonné ma condition mortelle avait débuté ma transformation en un être dont j’apprendrais un jour qu’on l’appelle « surhumain ».

J’ai mentalement souhaité « bonne chance » au ti-cul et je suis retourné à mes mots.

 

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