Ma première guitare m’a été donnée par un gars avec qui je jammais dans un party à l’appartement que nous avions loué en gang à l’initiative de mon ami Claude. J’exécutais un solo sur la toune que jouait le gars. Après, il m’a demandé de lui prêter ma guitare car elle sonnait étrange. Faut dire que les deux morceaux (manche et caisson) étaient tenus ensembles à l’aide d’une grosse vis et d’un écrou. Je jouais sur quatre fils de pêche de grosseur variable en réglant la tension pour que rien ne casse. Abasourdi que je puisse sortir quelque harmonie de l’instrument, le jeune homme m’offrit sa guitare usée. C’est vous dire tout l’enthousiasme et la détermination que je mettais à devenir guitariste.

Ça s’était décidé d’un coup dans la cour d’école au secondaire trois. Debout sous les speakers, en train de jaser, j’écoutais une toune de Clapton, alors avec Cream. Quand le solo de guitare a débuté, un frisson m’est monté des pieds à la tête. Depuis, je n’ai jamais éprouvé rien de comparable, sexe et drogue inclus (même mélangés). Un shout a suffi pour que je devienne accro (à 70 ans, j’ai à portée de main, près de ma table de travail, une Fender stratocaster bien droite sur son stand). Depuis peu, ma vie venait de changer d’un trait quand, après avoir acheté le 45 tours Sur un dinosaure, un navet de Jacques Michel, j’ai acquis quelque temps plus tard Are you experienced? de Jimi Hendrix. Tout un switch. Mon père a cru que le pickup était brisé, puis il a commencé à me regarder différemment, comme si je m’étais mis à exister.

L’événement précéda de peu notre séjour d’une année dans la cave de mon oncle Henri à Laval, aménagée en logement temporaire; mon père étant ruiné par sa bigamie secrète. Me voilà qui atterrit avec un statut de réfugié dans le sous-sol de catho-capitalistes banlieusards (force 4). Dans ce moment particulièrement pénible de mon désert culturel (voir La plume et le regard 1), j’ai trouvé un truc, je dessine avec du pastel mou sur des surfaces de bois enduites de peinture émail coquille d’œuf. J’étale les couleurs de base et j’utilise un chiffon mouillé avec un peu de poudre récurrente en guise de pinceau. J’agrandis de toutes petites images d’un catalogue de peintures à l’huile en projetant les proportions à l’aide d’un quadrillé. Mais la « technique » manque et les cours trop chers.

Au salon, en haut, il y a un piano sur lequel personne ne jouait. Un jour, je suis monté et j’ai pianoté un moment, mais je dérangeais. J’ai vécu cette année là la pire solitude de mon adolescence. Des années plus tard, le rappel de ce triste épisode en a ressuscité un autre dont, sur le coup, je n’aurais jamais cru me rappeler, surtout pas pour le reste de ma vie.

J’en suis à la fin de mon instruction de base, l’éducation « primaire », vers 12 ou13 ans peut-être. J’en suis à comprendre mon insouciante facilité à apprendre; à remarquer que les filles s’approchent et me sourient, pas à mes compagnons; à constater que quand je prend la parole, lors de joutes oratoires, je gagne sans cesse. Bref je suis doué, très doué même, et je possède un charisme indéniable, ce qui m’attire la colère de certains instituteurs (qui seront rappelés à l’ordre d’ailleurs, à mon grand étonnement). C’est dans ce contexte que l’incident survient. Nous avons un cours d’art au programme, une heure par semaine. Cette semaine là, un professeur est de passage pour donner un cours de musique. Il marche à travers les rangées et demande à certains de lui montrer leurs mains. Je sais qu’il va s’arrêter à ma hauteur. Comment le sais-je? Ça je l’ignore. Ce qu’il va dire aussi, je le sais. Et ça me brise le cœur :

– Tu as des mains de pianiste, remarque-t-il tout simplement, en continuant son inspection.

Je me revois encore assis à mon pupitre, dos à la rue Georges-Baril, au troisième étage, troisième banc, troisième rangée depuis la gauche. Avec mes mains osseuses de futur six pieds, mais qui ne fait pour l’instant que cinq pieds trois pouces et pèse à peine trente et quelques kilos. J’ai ressenti une vide en dedans, une privation sans objet. Pas une une injustice pourtant, j Je suis un fils d’un prolétaire (dont la bigamie et l’absence m’ont privé de bien plus). Ce qui m’a fait philosophe par ailleurs. Je n’est rien dit. Le professeur a poursuivi son inspection.

Qu’aurais-je pu dire?

 

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