It is the knowledge that in every room you enter,
for the rest of your life,
they should be there and they are not.
And your memories of them become totems to that absence.
A lost child is a story that’s never allowed to end.
Amelia Reardon, True detectives 3

Un mois de février en pleine hiver. Une masse d’air polaire s’est immobilisée trois semaines durant et s’amuse à torturer les rares passants obligés de subir l’humour de mère nature. Des records de froid sont pulvérisés jour après jour. J’abandonne mes marches quotidiennes et je range le Plateau dans un garde-robe de ma mémoire. Je me décide à faire fondre la pile de DVDs en attente d’attention. Je tombe sur une série incroyable de réalité morbide, True Detective 1, sortie en 2014, avec Woody Harrelson (Marty) dans un de ses personnages de détective. Son partenaire est Matthew McConaughey, qui personnifie Rustin « Rust » Cohle. Acheté d’occasion, le boîtier en carton gris aux coins usés lui donne l’air d’un dossier et me prédispose à apprécier. Une fois le premier en marche, j’ai dévoré le dix épisodes.

Si Martin « Marty » Hart est un personnage stéréotypé, marié et infidèle, vaguement croyant, avec un coeur et sans remises en question philosophiques, celui de Rust fait figure d’anti superhéros. Totalement investi dans son boulot, il a vécu des années undercover dans le milieu de la drogue et a dû subir une désintoxication en conséquence. Il boit beaucoup et son appart, au désarroi de son collègue, n’est meublé que d’un matelas posé par terre et d’un tas de dossiers et de notes éparpillées sur le plancher ou collés sur les murs, alcool en sus. Pas surprenant qu’il soit célibataire et que d’envisager une relation amoureuse le rende inconfortable.

En tant que philosophe, une scène en particulier m’a assis. Il faut dire que ce n’est pas tous les jours qu’on prêche à la Nietzsche dans un film ou une série télé. Ce que Rust raconte, cigarette au bec et cannette de bière en main est sidérant de lucidité.

La scène globale de l’interrogatoire, étalée sur plusieurs épisodes, est remarquable en elle-même. Questionné par deux détectives qui mènent une enquête interne, Cohle répond tout en fumant à profusion, ce qui est interdit, qu’on lui précise sans succès. Rust donne même de l’argent à un des enquêteurs pour qu’il aille lui acheter un six pack de bière, sinon pas de collaboration. C’est donc en fumant et buvant qu’il répond aux questions des policiers tout en écrasant les canettes de bière une fois vides. McConaughey est particulièrement crédible dans sa position de flic drop outavec ses cheveux longs et sa moustache; un cowboy à la Sam Elliot dans The Great Lebowski.

Down one, an eternity to go

Dans le passage qui m’a impressionné, Rust explique aux deux enquêteurs que d’avoir libéré deux enfants retenus comme otages sexuels n’a rien d’exceptionnel ou d’héroïque en soi. Sauver un enfant des griffes d’un gros méchant loup, c’est sauver un enfant de l’emprise d’un méchant. Si justice fut faite, ce fut de justesse, et dans un cas précis seulement. Les enfants kidnappés ou abusés sont nombreux et peu de prédateurs sont arrêtés. Pourtant, il faut sans cesse les combattre sans se soucier du résultat. Pourquoi? Parce que le temps passant, il y aura toujours des enfants innocents et des gros méchants loups, explique Cohle en traçant une spirale au dessus de la canette écrasée. Ce sera toujours à recommencer, précise-t-il en montrant le cercle auquel se résume la spirale vue de haut, de très haut en fait, là où toutes les vies sont la même. Nous croyons achever quelque chose, évoluer, mais nous tournons sans cesse en rond.

Le samouraï camusien

Être un samouraï justicier qui s’investit dans son combat jusqu’à en mourir dans sa vie personnelle, ça dépasse l’ego, le mérite ou la reconnaissance. Cohle a compris toute l’humilité et l’abnégation que son travail exige de lui, sans tambours ni trompettes. Comprenant les conditions de votre combat, seriez-vous prêts à recommencer inlassablement ce même combat? demandait le philosophe Nietzsche. C’est le choix fait librement par Sysiphe quand il se remet en marche en poussant son rocher, image qui résume notre condition existentielle selon Albert Camus (voir le mythe décisif, 5 janvier 2019).

 

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