Un des plus volumineux bâtiment qui longe l’avenue du Mont-Royal, tout près du métro, passe presque inaperçu. On croise un escalier de dix mètres de large, en pierre, qui mènent aux grosses portes de l’église. Souvent des pauvres ou des itinérants, font une halte dans les marches ou sur le banc publique qui les bordent de chaque côté. Mais déjà devant soi, passé St-Hubert, la suite des commerces s’annonce (dans l’autre sens, l’entrée du métro). Bref, personne du « centre d’achat » ne remarque ou s’attarde.

Mont-Royal, coin St-Hubert avec vue sur le second bâtiment sur St-Hubert, direction sud.

Pourtant sa façade comporte plus d’une centaine de fenêtres, plus l’entrée de l’église, que le bâtiment en question occulte, à part le clocher. Il y a une construction annexe, aussi volumineuse, sur St-Hubert sud. Les deux immeubles sont devenus le point de ralliement, l’un des itinérants, l’autre des personnes âgées, les deux des pauvres du quartier.

À l’heure du souper, une caravane s’arrête périodiquement devant le porche de l’église,, pour distribuer des hot-dogs aux itinérants rassemblés dans les marches de l’église. Comme je la croise pendant une distribution de nourriture, je remarque dans l’attroupement un jeune itinérant avec son chien. Ce détail fait son chemin en moi alors que je m’en retourne chez moi. Au moment d’introduire la clé dans la serrure de la porte, le souvenir me projette trente ans plus tôt, quelques centaines de mètres plus au sud, sur St-Hubert justement.

La facade sur Mont-Royal, entre St-Hubert et Berri

François est un grand voyageur. Au Québec avec Évelyne, son amour, joueur d’échecs invétéré, nous avons fraternisé, moi qui travaille dans un café d’échecs. Dans leur logement, il a posé au mur des cartes géographiques piquées dans une école désaffectée du quartier, une mode à l’époque (de les fermer comme de les vandaliser). Une carte, en particulier, très belle, de l’Asie. De là, nous nous sommes rendu au Bangladesh, sans turbulence, en deux phrases. Il me conte sa traversée du pays, d’est en ouest. Une région pauvre et aride, démunie de technologie, que le couple découvre, abasourdi.

Nous prenons une pause durant une soirée marathon de tarot. François raconte tandis qu’à la cuisine Évelyne fait du café. Il me décrit des camions croisés sur la route, de vieilles carcasses usinées trente ans plus tôt, raboutées avec des fils de fer, des tiges et des plaques de métal grossières. Les moyens de transport sont désuets et lents, surchargés de colis, de voyageurs comme d’animaux domestiques, le tout entassé pêle-mêle dans l’autobus et sur le toit. Durant une halte, François voit un homme qui, pour quelques sous, nettoie les oreilles des gens avec une aiguille. Très habile, constatent-ils, en voyant la cire qu’il extrait avec rapidité et précision.

Médecin de fortune

Entrée de l’église

À un autre arrêt, François voit un enfant tomber et s’ouvrir le menton sur une roche, devant eux.
– Je désinfecte la plaie à l’aide d’alcool, d’onguent et de tampons. Je ne m’y connais pas, mais je fais de mon mieux. J’ai une trousse de premiers soins rudimentaire dans mon sac-à-dos, une nécessité dans la région. Concentré, je devine des gens qui approchent et s’interpellent. Quand je redresse la tête, je découvre qu’une dizaine de malades forment une ligne d’attente. On m’appelle médecin. Impossible de me soustraire à quelques consultations. Un vieillard en particulier, horrible d’un trop de rides, d’usure et de maigreur, la mâchoire inférieure édentée, gonflée de pus. Je lui donne un analgésique. On annonce le départ du bus. Je fuis.

Les chiots

– Raconte-lui les chiens, intervient Évelyne, qui surgit avec un plateau.

François sourit, un zeste de vinaigre au visage.
– On aperçoit un peu partout des chiens errants. Ils craignent les humains mais rôdent tout autour, jouant les charognards.
– Impossible de les approcher, souligne Évelyne, qui revient avec un plateau.
– Certains ont les yeux crevés et la plupart montrent les stigmates d’agressions sauvages. Cela nous intrigue. Nous ne tardons pas à comprendre à nos dépens l’origine de ce calvaire. Nous avons déniché un hôtel décent dans un village d’allure prospère, c’est-à-dire tout juste misérable. Écrasés par la chaleur dans la salle commune au rez-de-chaussée, Évelyne me dit entendre une faible plainte.
– Ça semblait venir de sous le plancher, précise-t-elle.

Le Santropol, sur Roy nord, un peu à l’est de St-Laurent.

François sors et tends l’oreille :
– Ça vient de sous la véranda. J’appelle doucement. Au bout d’une minute, deux chiots blancs émergent de l’obscurité, aveuglés par le soleil. Je les prends dans mes bras, entre et les montre à nos compagnons de voyages, trois belges. Chacun s’extasie et s’apitoie à la fois. Quelqu’un suggère qu’ils sont affamés, nous commandons un bol de lait. Grave erreur.
– Oh, la la! ajoute Évelyne en agitant la main.
– Dehors des villageois observent nos agissements, déjà on entend des cris et des appels. Le garçon de service arrive sur l’entrefaite et saisit d’un coup d’œil le délicat du moment. Dans un pays où la famine règne en despote, on ne nourrit pas les animaux inutiles. On les rejette, on les fait fuir, on les violente, on les tue s’il le faut, mais on ne les nourrit surtout pas. Ceci dit, l’homme ajoute que nous ferions mieux de partir.
– Nous craignons la foule. Ils crient d’indignation, précise Évelyne.
– Le garçon de service explique qu’il est peu vraisemblable qu’ils agissent, précise François. Notre fuite constituera un aveu et sera leur victoire.
– Si nous étions restés et avions ignoré leurs reproches, ils nous auraient agressés, conclut Évelyne.

Dix-mille-villages
Boutique Dix-mille villages, sur St-Denis ouest, au sud de Rachel, fermée en 2014.

Back at the ranch

En Amérique, les épiceries ont une section de bouffe pour chiens et chats; diverses marques s’y font concurrence. Des commerces offrent des soins cosmétiques pour chiens et chats. Des psychiatres même. Je ne sais pas combien nous dépensons annuellement pour les animaux de compagnie, mais je parierais que ça rivalise avec le budget d’un petit pays pauvre. Ici, même les itinérants peuvent entretenir un chien.

Ça m’a fait comprendre à quel point nous sommes riches.

 

 

Comments are closed.