Au Café Tuyo (où j’ai passé Delicatessen à une des employées à titre de film d’horreur pour végans), un vieux féru d’astrologie à la table d’à côté parle d’un livre qu’il aurait écrit, semble-t-il, à propos des jumeaux astrologiques : des personnes nés le même jour et la même année, mais sans lien de parenté. L’astrologue explique qu’il a trouvé de nombreux cas où deux sujets se ressemblent comme des frères, voire de véritables jumeaux.

Ça m’a rappelé Madeleine Kahn, une comédienne amusante qui passait à Saturday Night Live vers 1975 (je revoyais les saisons 3, 4 et 5, ze best ove). Son interprétation de Bianca Jagger était sublime. Une femme de caractère avec un menton fort et des cheveux blonds qui bouclaient en cornes de bouc. Un vrai Bélier. Mais un visage d’une douceur indulgente. J’ai vérifié, une Balance! Le signe vénusien qui complète le Bélier. Ça m’a marqué. Depuis longtemps, j’observe des Lions avec une tête léonienne, des Verseaux avec les sourcils épais ou avec quelque chose de mauve… Anyway, il m’était difficile d’admettre que la période de l’année où l’on naît puisse vraiment influencer notre apparence ou notre caractère. Surtout peu importe où on naît?
― Fascinant, conclut le vieux au café, la preuve que l’astrologie existe.

De fait, j’ai vu passer des générations de visages, certains partageant un air de famille avec d’autres (de très connus, pensez à Brad Pitt et Benicio del Toro, ou Naomi Watts et Nicole Kidman). Par ailleurs, grand amateur de films, figeant l’image à l’occasion, je note que les yeux ou le menton d’un acteur ou actrice en rappelle un autre. Combien de « morceaux » de base de visage nécessite-t-on pour pour composer tous ceux connus? Certainement pas des centaines.

En sortant du café, le temps de revenir chez moi, un petit calcul s’est imposé.

La banalité statistique

À six milliards d’individus, étalés sur 360 jours et 50 années de naissance différentes (pour simplifier), ça donne des groupes de 2 millions de jumeaux astrologiques. Par ailleurs, il n’existe probablement pas 100 codes génétiques de base différents. Combien de nez, d’oreilles ou de mentons différents peut-il-exister? Sûrement pas des dizaines. Idem pour la voix. Admettons qu’on trouve 1000 souches différentes, ça donne 2000 bons candidats par groupe. Et avec le même ascendant (moins de 2 heures d’écart entre les naissances), on conserve 167 sujets. On a de bonnes chances de trouver deux sujets avec photo à comparer. « Pas de quoi se péter les bretelles », comme on disait quand on en portait.

Les astrologues, comme bien d’autres d’ailleurs, ont la mauvaise habitude de ne se rappeler que des bons cas. C’est que notre cerveau conclut puis anticipe dès qu‘il rencontre deux fois le même phénomène. Un exemple simple. Vous empruntez un chemin quotidien et, à une intersection, à la même heure deux jours de suite, vous observez une personne qui passe, habillée en violet avec les cheveux violets. À quoi vous pensez-vous le troisième jour en approchant l’intersection? Un mécanisme de déduction simple fort utile en pleine nature, entouré de proies et de prédateurs.

Le quotidien non apparent

Des banalités statistiques surprenantes deviennent perceptibles quand on y met le nombre. Un prêcheur guérit une personne devant une foule de 10,000 personnes. Chacun s’exclame, certains soupçonnent l’arnaque, pourtant il s’agit d’un incident banal. Quand on teste un médicament en donnant à un groupe témoin un placebo (faux médicament), un minimum de 0,1% des sujets guérissent du seul fait qu’ils croient que c’est ce qui doit arriver ! Un sermon bien orchestré avec une foule chaude est un placebo (j’ai adoré le preacher que personnifie Shia LaBoeuf dans True Detective 1). Sur 10,000, ça devrait en moyenne en guérir dix !

Un coup de pouce du destin?

Voici un exemple fictif où un comportement statistique réfute une interprétation miraculeuse en dévoilant un « objet social » du quotidien.

— Tu as repris avec Johnny.
— Yap !
— Hélène… vraiment. Tu lui as lancé toute la vaisselle par la tête!
— De la vaisselle incassable. Moi, je ne crois pas au hasard.
— Au hasard ? Comment ça ?
— J’ai décidé d’aller passer le week-end à New York toute seule.
— Tu es allée seule, je sais, Lucie me l’a dit. Pas surprenant après ta séance de tir.
— Yap ! Je suis partie en claquant la porte. Johnny devait sortir ses affaires de l’appart avant que je revienne, lundi.
— Il l’a fait?
— Non, il s’est saoulé avec ses chums. Vendredi soir, il a décidé de prendre le train pour New York. Il a dormi dans le wagon et à la gare. Oh ! Tu ne me croiras pas, j’ai trouvé un Chang !
— Tu es folle. Combien ?
— En vente. Cent vingt.
— Hon ! Pas vrai. Et Johnny?
— En sortant, je me suis cogné contre quelqu’un qui entrait. Je fouillais dans mon sac en marchant, mon cellulaire sonnait. C’était lui !
— Au téléphone.
— Oui. Je l’ai cogné.
— Attends, je ne comprends pas. S’il était au téléphone, qui as-tu cogné?
— Mon chum! C’est lui qui me téléphonait.
— Wow! En plein New York!
— Yap! C’est un signe.

Élémentaire, mon cher Skinner

Hélène peut-elle voir dans cette collision un signe du destin? Pour pouvoir répondre, il faut d’abord estimer quelle est la probabilité que deux jeunes ex amoureux de Montréal se rencontrent dans l’entrée d’un commerce à New York, un samedi après-midi? Quand ils vont à New York pour une fin de semaine, Hélène et Johnny vont visiter le même coin et pour les mêmes raisons que tous les Québécois qui ont le même niveau de vie, les mêmes goûts de génération et la même éducation. Ils se promènent sur une ou deux avenues commerciales, aux mêmes heures, ayant les mêmes habitudes, visitant les boutiques qu’ils connaissent, s’en étant parlé. Comportement similaire à celui des touristes de la Nouvelle-Angleterre qui se rendent aux mêmes restos sur le Plateau Mont-Royal et s’exclament, surpris de tomber nez à nez avec une connaissance. Hélène et Johnny avaient beaucoup plus de « chances » de se rencontrer le samedi après-midi en question que deux New-yorkais choisis au hasard. Agissait ce que Simone de Beauvoir appela avec finesse « la force des choses », statistiquement parlant ici.

 

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