Si tu me surprends
à fermer les fenêtres
parce que le bruit des enfants
me monte à la tête, tue-moi
Dan Bigras

— Qu’est-ce que tu fais?

Un garçon, de dix ans peut-être, m’observe tout en slurpant un Popsicle. Des yeux bruns intelligents, cheveux auburn ébouriffés, un djinze trop grand et un ticheurte blanc où Spiderman bondit dans les airs.

C’est vrai que depuis un moment je fixe les passants.
— Je regarde.
— Tu regardes quoi ?
— La vie.
— … ?

Once upon a time

Au milieu des années quatre-vingt, j’étais « doberman » au Café Central qui, avec Le quai des brumes en dessous, étaient devenus le point de ralliement d’une crowd associée au chaudbize; de la gang des Foufounes électriques jusqu’au naissant Cirque du soleil, en passant par les seigneurs de La ligue d’impro et des musiciens professionnels, sans parler de techniciens et de quelques vedettes de la télé et du cinéma.
— Tu sais ce qu’est la vie?
— …

J’étais passé au bar après avoir déjeuné. L’été, je termine au soleil levant, alors je vais faire des emplettes le matin, je profite du soleil. Bref, je me lève très tard. En ressortant du bar (qui reprend son souffle entre un 4 à 8 et un 10 à « on ferme »), une splendide fin de journée de début juin m’a collé le cul aux marches de l’escalier qui mène à l’étage du resto d’à côté.
— Est-ce que tu sais c’est quoi être mort ?
— Mon grand-père est mort, m’informe le petit.

Silence, j’attends. Il faut être patient. Ça prend du temps conclure (pour certains toute une vie). Quand les parents sont présents, ils comblent des « vides » (qui n’existent que pour eux) et les petits se taisent.
— Il ne bougeait plus, précise le gamin.
— Toi, tu n’es pas mort. Tu bouges (il fait oui de la tête), tu vis.
— Cookie aussi.
— Cookie?
— C’est mon chien.
— Ha! Ben oui, Cookie il vit. Et les arbres? Cet arbre-là, est-ce qu’il vit?

Je lui pointe un érable qui s’épanouit au travers les fils électriques sans être trop mutilé par les exigences de l’esthétique fonctionnelle urbaine. Il rit.
— Pourquoi ris-tu?
— C’est toi.
— Quoi moi?
— Tu dis des drôles de choses.
— Comment ça? Et arrête de rire (ça devient contagieux). Explique-toi.

Il lève les bras, arque les jambes et, d’un pas lourd, mime un arbre en marche, comme dans Le seigneur des anneaux.
— Boum, boum, je suis un arbre qui marche. Boum, boum.
— Un arbre ne marche pas, mais il grossit. Ça débute tout petit puis ça grandit, ça grandit.

Tout en lui disant cela, je mime un arbre qui grandit avec mes bras en guise de branches qui s’élèvent et s’ouvrent.
— Mangent-ils ?
— Sûr.
— Ils n’ont pas de bouche.
— Euh… non. Pas une bouche comme la nôtre en tout cas. Mais leurs racines boivent l’eau de pluie qui entre dans la terre. Les feuilles mangent les rayons du soleil.

Il me regarde, émerveillé. J’ai mimé les deux bouches, d’abord la main en araignée, les doigts pointés vers le sol; puis les doigts collés, paumes vers le ciel. Facile de faire des effets spéciaux avec un auditoire d’enfants; suffit d’y mettre du cœur. Soudain son regard se trouble.
— L’hiver, les arbres n’ont pas de feuilles.
— Non, l’hiver ils dorment.
— Une fourmi, est-ce que ça dort?

Le reality check

Irruption de la mère, sans sirène. Elle l’appelle en marchant vers nous. Me regarde soupçonneuse tandis que l’enfant rebrousse chemin. Elle lui demande quelque chose que l’arrivée du camion à vidange enterre sous une priorité sociale : vider la corbeille publique avec un max de bruit. L’enfant me pointe du doigt. Elle me jette un regard, curieuse, mais, compromise par son réflexe de crainte, elle se contente d’un (très) mince sourire.

Ça s’est passé alors que naissait l’usage des téléphones cellulaires (alors outrageusement dispendieux). Environ dix ans avant le wèbe, quinze avant l’écroulement des deux tours de « Bébelle ». Bien avant les coqtèles de drogues et le Ritalin. Bien avant les jeux dont vous êtes le héros (porno) et les aliments bourrés d’hormones femelles.

Au total, avant quoi au juste? Ou après quoi? Sais pas.

Et qu’est-ce qui est « passé » exactement quand on dit : « c’est dépassé » ?

Tout ce que je sais, c’est qu’un jour je me suis réveillé dans un monde style Star Trek, où une masse croissante de citoyens font une fixation sur un bidule genre Beam me up, Scotty. Depuis, j’ai découvert le titre du film : La planète des singes selffies.

J’y r’viendrai.

 

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