J’entre à la librairie Renaud-Bray sur St-Denis chercher un roman policier, rare chez moi (avant Renaud-Bray s’appelait Champigny, peut-être la plus vaste librairie indépendante qu’ait connu les Montréalais). La librairie a fini par bouffer les deux premiers étages de l’ancien garage automobile de quatre étages (un bâtiment monstre vu depuis les années 1950)

Ma première blonde, Lise, y travaillait comme secrétaire en 1970, tout juste avant qu’il ferme. En face, sur l’ancien terrain de vente d’autos, on construisit un « bloc appartement » (comme on dit au Québec) en briques qui allait progressivement passer de « OK » à « coquet », puis à « chic », le prix des appartements gonflant à chaque upgrade de l’autour urbain. L’endroit pcis où travaillait Lise est maintenant occupé par des romans populaires format poche, une invention anglaise (avec le pub, le Common Law et le camp de concentration). Si les possibilités d’intrigues humaines sont limitées, les contextes sont multiples et les manières de conter comme de révéler sont très flexibles. Pourtant, c’est toujours la répétition du même triangle amoureux, amical, haineux… Mais on m’a recommandé un polar.

Sur St-Denis ouest, entre Marie-Anne et Mont-Royal

Une fois dans l’antre de Gutenberg, je me rend compte que ce matin, j’ai déjeuner et je me suis habillé, comme hier, comme avant-hier et des milliers d’autres jours. Et c’est pareil en amour, au travail, avec les amis. Même lire ou écrire est devenu une routine pour moi. C’est en envisageant la répétition de nos actes « à la limite » (de nos habitudes à l’infini) qu’on finit par douter que la vie ait un sens. C’est le thème du fameux mythe de Sisyphe auquel à répondu Albert Camus (voir Le mythe décisif, janv. 2019, même catégorie).

Le suicide existentiel

Sisyphe est celui obligé de pousser une pierre jusqu’au sommet d’une colline pour la voir rouler au bas de l’autre côté, ce qui le force à redescendre et refaire à jamais le même travail. C’est, par extension, celui qui se brosse les dents à tous les jours, qui a fait des enfants, qui leur apprend à se brosser les dents et à l’apprendre à leurs propres enfants, le moment venu.

Certains individus refusent de croire que Sisyphe puisse grandir de l’incessante répétition des mêmes actes. Certains croient que de refaire les mêmes tâches à chaque génération, même en évoluant, nous mène dans un cul-de-sac (à la limite le jour où l’univers en entier va péter). Pour ces gens, vivre se résume à accepter l’absurdité de l’existence : une froide indifférence de la matière brute face à nos petites vies personnelles tendrement humaines. Quelques-uns, en conséquence, accomplissent cet étrange suicide qu’on dit « philosophique »; d’autres plus originaux entreprennent un suicide « existentiel ». C’est précisément le thème d’un roman : La vie : mode d’emploi de Georges Perec. Entouré de livres, le rappel tombait bien.

Georges Perec
Georges Perec

L’histoire tient en un seul instant : vingt heures pile dans un immeuble résidentiel de quatre étages typique de l’architecture parisienne au dix-neuvième siècle. Perec nous décrit chapitre après chapitre la scène figée dans chaque appartement, occasion de raconter diverses histoires à propos des occupants ou des lieux (récits dont le nombre oblige la présence d’un index à la fin du roman).

Le personnage essentiel s’appelle Bartlebooth. Il vient tout juste de mourir. Un moment crucial pour qui prétend mener une vie absurde. Ici, ce ne sera pas la pesée de l’âme qu’effectuerait le dieu Anubis, mais bien celle du sens de sa vie. Et Bartlebooth veut s’assurer que la balance restera à zéro.

L’art du non vivre

Jeune homme fortuné, sans ambition précise et sans talent aucun pour la peinture, Bartlebooth s’initie à l’aquarelle. Ne voyant nul projet important à réaliser, il décide de se créer un passe-temps kingkongesque. Pendant les vingt prochaines années, il va peindre cinq cents aquarelles à raison d’une par deux semaines dans cinq cents ports de mer différents. D’ailleurs, autant l’aquarelle que l’eau de mer vont être essentiels à concrétiser l’absurdité de son projet.

La bibliothèque du Plateau sur Mont-Royal nord, en face du métro entre Rivard et Berri

Chaque aquarelle complétée est envoyée à Paris, où un dénommé Winkler est chargé de coller l’aquarelle sur une plaque de bois et y découper un puzzle composé de précisément sept cent cinquante morceaux. Telle est la volonté de Bartlebooth. Ayant terminé les cinq cent toiles, il retournera à Paris pour y reconstituer les cinq cent puzzles. Il devra maintenir le rythme d’un puzzle résolu par deux semaines pour pouvoir tous les assembler en vingt ans.

Une fois reconstituée, la toile de chaque puzzle sera ressoudée par Winkler, puis décollée de la plaque de bois et ramenée dans le port où elle fut peinte. Là, la toile sera lavée dans l’eau de mer et retrouvera sa virginité première (comme la jungle recouvrera les restes du village de Macondo dans Cent ans de solitude de Garcia Márquez).

Quarante ans après avoir débuté la première aquarelle, il ne devrait rien subsister de l’entreprise de Bartlebooth. Tel est le suicide existentiel qu’à décider d’accomplir notre héros camusien. Sa réponse à l’absurdité de la vie consistera à s’investir dans une œuvre sans signification ni portée dont il restera aucune trace.

Le vivre du désir

Lorsque s’ouvre le roman, Bartlebooth en est à compléter son 439e puzzle et, depuis longtemps déjà, il a découvert en Winkler un redoutable adversaire. Individu doué, mais incapable d’un véritable engagement, Winkler possède un talent manuel pour le ciselage qui tient du prodige, précise l’auteur. Mais son art laisse froid. Tous admirent l’adresse de l’artisan dans ses œuvres torturées de finesse, mais nul n’y perçoit une quelconque sensibilité. Winkler sait torturer la matière, mais pas la faire avouer.

Éditeur Boréal sur St-Denis est, au sud de Mont-Royal.

Winkler s’est décidé à déjouer le peintre en compliquant de toile en toile le découpage des pièces. Il développe un art de l’illusion où les sept cent cinquante pièces dont se compose chaque puzzle sont l’occasion de faire apparaître des formes illusoires. Comme Bartlebooth n’est pas un observateur objectif, Winkler peut suggérer des vides à remplir par une pièce fictive, ou distordre l’apparence d’une pièce isolée. En piégeant la perception du peintre, il l’entraîne dans un sentier illusoire, le convainquant qu’un agencement de pièces est pertinent jusqu’au moment où, soudain, faute de trouver une pièce pertinente, pris dans cul-de-sac, Bartlebooth devra se résigner à rebrousser chemin. D’un puzzle au suivant, le riche Anglais découvre qu’il doit toujours dénouer une nouvelle énigme posée par Winkler. Mais ce dernier en a déjà construit d’autres sur de nouvelles bases. Bref, un duel répétitif s’établit entre les deux hommes et les fait évoluer l’un l’autre.

Dans cette caricature de partie d’échecs que composent la reconstitution de chaque puzzle, les deux acteurs semblent trouver un sens à leur vie. Chaque puzzle devient l’occasion d’une aventure nouvelle et unique. L’objet du désir est toujours à modeler. D’un problème à l’autre, le désir renaît tel un Phénix; sans mémoire, mais avec son histoire. Comme la vie, quoi.

Back at the ranch

…en matière d’existence, l’optimisme l’emporte
presque toujours sur la sagesse du néant
Daniel Pennac, Monsieur Malaussène

Le fameux soir en question, à vingt heures, l’aventure se termine brusquement : Bartlebooth est immobile sur sa chaise. Devant lui, un puzzle est complété à une pièce près. La pièce manquante forme un X, mais c’est un W que le mort tient entre ses doigts figés; un cul-de-sac autographié. Ce fameux X qui parle sans le dire d’interdit, d’inconnu, de caché, de tabou comme de sexuel (faire un X la-dessus, les films x comme les baisers en fin de lettre ou l’inconnu des équations en algèbre). Ce désir de vivre implique bien plus que de simples actes répétitifs, voire futiles. Dans le duel entre les deux hommes, la soif de vivre à repris sa place et Bartlebooth s’est épuisé à la tâche.

Peu importe au fond notre attitude devant l’acte, tout sens à la vie se développe en vivant. Alors prend place ce que les existentialistes français ont appelé La force des choses (titre d’un roman de Simone de Beauvoir, 1963). Nous sommes libres de réfléchir au sens de la vie, mais cet acte n’échappe pas à la logique du vivre.

Finalement, j’ai trouvé La trilogie berlinoise de Philippe Kerr, qu’on m’avait recommandé. Trois intrigues policières qui sont l’occasion de décrire la terrible « parenthèse » du nazisme à Berlin par les yeux d’un inspecteur qui n’en a rien à foutre d’une explication de la vie.

Dehors, il faisait soleil.

 

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