C’est toujours un choc pour moi de croiser quelqu’un qui parle tout seul en marchant. Je vérifie toujours du coin de l’œil qu’il a bien un téléphone en main ou à l’oreille. Et même là, je trouve cela étrange. Maintenant n’importe quel « werdo » peut se parler tout seul. Il n’a qu’à s’équiper d’un téléphone défectueux pour avoir l’air normal. Une statistique publiée en 2020 affirme qu’en pays industriel chaque individu est accaparé par son téléphone ou un écran près de sept heures par jour. Dans le métro en particulier, c’est ahurissant combien nombreux sont ceux qui fuient la banalité du trajet le nez dans l’écran.

Ça m’a rappelé les enfants qui parlent dans un téléphone jouet, ce qui m’a toujours amusé. Je me servais d’ailleurs de cet exemple en classe pour expliquer les notion de corps et de conscience chez Sartre. Je demandais : « quand vous parlez au téléphone, parlez-vous au téléphone ? » D’une manière, oui, faut bien. Mais, en vérité, on parle à quelqu’un à travers le téléphone. Pour Sartre, le corps est un téléphone. Ceux qui ne se préoccupent que du téléphone traitent les autres en objet.

Les rituels religieux permettent eux aussi l’usage d’un téléphone; sans qu’on puisse savoir ce qu’il y a ou s’il y a quelqu’un à l’autre bout. Les églises, mosquées et autres temples servent à transmettre les prières. C’est d’ailleurs dans cet état d’esprit religieux que les autochtones ont négocié la technologie nord-américaine apparue soudain sur les rives de leurs îles dans le Pacifique durant la seconde Grande Guerre.

Les soutes du Père Noël

Les Mélanésiens composaient à l’époque une mosaïque de peuples éparpillés dans les îles situées entre l’Asie de l’est et l’Australie. Ils vivaient dans un monde primitif et sont brusquement entrés en contact avec un phénomène féerique à leurs yeux, soit l’armée étasunienne. Cette dernière avait inventé le transport global de troupes, soit la capacité de déplacer des centaines d’hommes et de les installer avec tous les outils nécessaires à leur survie comme à faire la guerre. Des bateaux immenses accostaient, des avions gigantesques atterrissaient, l’ensemble se dégorgeant de boîtes qui contenaient de la nourriture, de vêtements, des abris et des armes, sans compter divers objets mystérieux qui simplifient la vie et rendent le quotidien ouateux.

Les autochtones n’avaient aucune idée de l’organisation industrielle que sous-tendait l’opulence qui s’étalait devant eux. Encore moins pouvaient-ils concevoir toute la discipline, les connaissances requises et la rigueur de l’organisation collective nécessaires à concrétiser une telle richesse. Alors ils installèrent des « téléphones ». Ils imitèrent les militaires en fabriquant des postes de radio fictifs pour appeler à eux les bateaux et les avions gorgés de biens. Ils construisirent des simulacres de pistes d’atterrissage, tels les enfants qui posaient des bas sur les anciennes cheminées, espérant recevoir des cadeaux de la part du Père Noël.

Comme les fidèles dans les temples qui prient pour sécuriser leur bonheur, leur bien-être ou la victoire de l’équipe locale; comme les enfants qui communiquent avec leur téléphone jouet. Les Occidentaux baptisèrent le phénomène « le culte du cargo ».

La matière invisible

Dans The New Digital Age (2013), un livre qui frôle l’hystérie, deux nouveaux illuminés ont prophétisé dans un proche futur une vie au quotidien quasi dépouillée d’objets autres que ceux qui permettent l’accès à l’information. Rajoutez un réplicateur et nous voilà dans Star Trek.

Les textes, la musique et les films sont maintenant numérisés. On peut visiter des musées depuis chez soi. Le télé travail élimine les déplacements. Les cartes à puce supprime l’usage de monnaie. En passant, la fabrication d’une puce de deux grammes engendre le rejet de deux kilos de matériaux. Le téléphone fait des dégâts similaires (voir Les rhinocéros 2019, 23 nov. 2019). On peut jouer en compétition ou en équipe via Internet. Les contacts humains passent de plus en plus par l’écran (les fameux réseaux sociaux), de même que les relations sexuels. Et nous n’en sommes qu’aux balbutiements d’un vivre en 3D via un casque et un habit. Et c’est sans prendre en compte la production naissante de robots compagnons, animaux ou humains, qui suppriment le besoin de contacts humains.

L’empreinte écologique de l’écran à la carte

Si la diffusion numérique semble dématérialiser exponentiellement le besoin d’objets concrets, elle n’est pas immatérielle pour autant; les terminaux, tout comme les réseaux de stockage et de diffusion consomment de l’énergie et polluent (en particulier les systèmes de refroidissement).

Le visionnement vidéo en continu occupait déjà en 2019 (avant la pandémie) 60 % du trafic global sur internet. À lui seul, il produit autant d’émissions de CO₂ qu’un pays comme l’Espagne (ou 1 % des émissions mondiales). Une étude étasunienne publiée en août 2013 affirmait qu’alors, dans son ensemble, le réseau de communication terrestre était 50% plus polluant, en terme de gaz à effet de serre, que la totalité du transport aérien.

Il y a plus. Toute suite de caractères envoyée qui passe par Google, Microsoft, Facebook. Instagram, Youtube, Netflix ou autre parcourt environ 15000 kilomètres à la vitesse de la lumière. Mais le coût de cet ustensile social est astronomique. Un message avec un document attaché consomme autant de jus qu’une ampoule économique durant une heure. Avec n débit très conservateur de dix milliards de courriels par heure, ce trafic bouffe l’équivalent de la production électrique de 15 centrales nucléaires à chaque heure.

Pour leur culte du cargo, les nouveaux autochtones utilisent le téléphone intelligent, l’écran d’ordi et la télé, avec la bénédictions des curés d’un nouvel immatérialisme.

 

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