― Savez-vous pourquoi les montagnes que vous voyez d’ici
sont réelles et non pas magiques ?
― Pourquoi ?
― Parce qu’elles sont réelles et non pas magiques.
― Pourquoi les autres ne sont-elles pas réelles, mais seulement magiques ?― Parce qu’elles ne sont pas réelles, mais seulement magiques.
J. Kerouac, Les clochards célestes

Dans les années 1970, mon copain Claude était allé rejoindre sa blonde Sylvie, une ballerine qui avait décroché un contrat à Vancouver. À l’époque, c’était la mode d’aller en Colombie britannique (et pour plus d’un d’en revenir héroïnomane). Là bas, les gens étaient ébahis qu’il existe une montagne en plein cœur de Montréal. C’est en voyant les Montagnes Rocheuses qu’on comprend leur étonnement. Quand à leur tour, les amis de Vancouver sont arrivé à Montréal, ils se sont exclamé :
― Mais c’est pas une montagne, c’est une colline !

Surprenamment, l’île de Montréal se situe au niveau de la mer. Si vous vous éloignez du bord de l’océan Atlantique de 50 mètres, vous vous retrouverez un millimètre plus haut. Vous considérerez être encore au niveau de la mer; la pente est insignifiante (même pour une bille). Poursuivez sur 1000 kilomètres et vous voilà à Montréal, 14 mètres plus haut. De fait, le fleuve Saint-Laurent coule de Montréal à l’océan Atlantide dans une crevasse immense. Il est alimenté par un bassin d’eau formé par la jonction de la rivière Outaouais et des dernières cascades des grands lacs (lacs dont trois sont des mers intérieures). Deux crêtes d’un vieux volcan rongé par les glaces et le temps s’élèvent au dessus de l’eau : les îles de Montréal et Laval (et quelques plus petites). Un Paris à l’échelle nord-américaine.

Le « massif » possède trois sommets. Le plus haut fait 234 mètres (un édifice de 70 étages). D’est en ouest, le mont Royal s’étend sur 4 kilomètres, et sur 2,5 kilomètres du nord au sud. Des larges terres basses l’entourent (l’île fait 50 km.), sauf côté sud, abrupt, où fut érigé la vieille ville près de l’île St-Hélène. Côté est, protégé de l’érosion, s’ajoute un plateau de quelques km2 : le Plateau Mont-Royal (un des dix endroits où l’on vit le mieux dans le monde, selon doc Google). Plus à l’est, au nord comme au sud, débute le Québec tout francophone …jusqu’à l’océan (à l’échelle européenne, le trajet Brest-Strasbourg).

La montagne est un obstacle de taille pour la fourmilière urbaine qui a prospéré sur l’île. Il fallut creuser un tunnel pour les trains. Une route traverse en est-ouest, par où on accède à un belvédère d’où on survole la ville de haut comme de loin …vers l’est.

Not today (Arya Stark, G.O.T.)

Depuis le parc Jeanne Mance, à l’extrême est, le « sentier des calèches », un chemin qui serpente la façade est-sud (pour adoucir la pente aux chevaux), mène au lac aux Castors, tout près du sommet (avec patinoire réfrigérée de novembre à mars). C’est Frederick Law Olmsted (1822 – 1903), un architecte-paysagiste étasunien, qui a créé l’aménagement du parc du Mont-Royal. Il est célèbre pour la conception de Central Park à New York.

Notre vestige d’un passé volcanique est devenu vintage. Il attire plus de 4 millions de visiteurs chaque année; au point de l’user. J’y prenais une marche à l’occasion, des étés durant, au début du millénaire, empruntant le sentier des calèches. Une promesse faite à moi-même en janvier 2001, alors qu’alité à l’ex Hôtel-Dieu, je contemplais la montagne par la fenêtre tandis que cicatrisait l’ablation de deux tumeurs …non cancéreuses.

Durant mes marches (jamais les fins de semaine), je rencontrais toute une faune bigarrée qui utilisaient la montagne et, ce faisant, me montraient leur vie dans le reflet de l’ustensile. Ceux qui se traînent à la course, ceux qui broutent du cailloux ou convoitent d’arrogance les pentes abruptes sur leur cheval mécanisé et, comme partout où il y a de l’herbe, des valets à chien. Pour certains, la montagne est une butte ou un obstacle; un entracte, un oasis de verdure ou de silence; un parc exotique, un lieu de rencontre ou des chiottes à chien format texan; une occasion pour un grandeur nature et bien d’autres usages. Mais cette montagne au cœur de Montréal, celle où il vont et dont ils parlent, elle n’existe pas forcément pour moi, mais me parle d’eux. Chacun voit sa montagne

J’te cré pas. J’te dit! Ben là j’te cré

C’est l’essentiel d’un ouvrage qui marqua la manière de communiquer aux foules au début du XXe siècle en Amérique du Nord : Public Opinion de Walter Lippman. Les informations que nous accueillons s’insèrent toujours dans une image que nous concevons en esprit. Une image de où l’on vit, de qui nous sommes, de comment bien vivre, du bonheur ou de qui est notre ennemi. Or, ces images diffèrent de l’un à l’autre selon notre histoire personnelle et ce à quoi nous croyons fermement.

Même illumination politique à gauche à la même époque. Quand Lénine confisque les terres agraires des nobles et des seigneurs, c’est pour en faire un bien commun. Pour faire avaler sa médecine aux fermiers, il leur lance : la terre aux paysans! Ce qui sans être faux n’est pas une vérité. Le Diable dû en verser une larme d’appréciation.

Back at the ranch

Quand je déambulais sur le sentier des calèches, je rangeais dans mon sac à dos, mon agenda, mes tracas, mon laptop, mon téléphone, un livre, des notes, mes lunettes et un stylo. Je ne gardais que mon regard. Ça servait aussi à éviter de me faire bousculer. Depuis j’ai abandonné le sac-à-dos, allégé mon bagage et bifurqué vers l’est, St-Denis et Mont-Royal. Mais j’ai gardé le regard.

 

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