Pour Manon, Claude et Gaston, dans l’ordre

Certains parlent de destin, d’autres de hasard, de conditionnement social ou même d’opportunisme, je préfère remercier en silence pour avoir pu choisir ma vie. Je remercie qui ? Personne. Comment savoir si ça en vaut la peine de remercier ? Je ne le sais pas. Mais pour ce que ça coûte…

Une fourmi ne peut pas, dans ses limites, concevoir un humain. Imaginez un « dieu » pour moi (la leçon du Bhagavad-Gita). Je me contente d’être « reconnaissant ». Ça fait partie de ma foyance.

L’invention de soi

Bon, je suis un philosophe. Que le fait m’enchante ou non d’ailleurs. J’ai dû « faire avec », comme on dit. Comment sait-on que l’on est vraiment quelque chose ? Après coup, en regardant dans le rétroviseur. Quand on comprend avoir investi sa vie à raisonner une inquiétude particulière.

Dans la bd Sandman, Neil Gaiman raconte un être à forme humaine, aveugle, un capuchon ombrageant son visage, qui marche dans un jardin qui n’est qu’un vaste labyrinthe, le livre du destin enchaîné à son bras (comme la mallette à celui du banquier). Il le consulte pour répondre à une question ou lire ce qu’il doit faire, le temps passant. Il s’agit de Destiny, un des sept méga dieux. Parlant de son domaine, Gaiman remarque avec finesse que :

Walk any path in Destiny’s garden, and you will be forced to choose, not once but many times. At the end of a life time of walking you might look back, and see only one path stretching out behind you; or look ahead, and see only darkness.

La vie, c’est jamais simple

Mais être prof de philo ne va pas de soi, vais-je découvrir dès janvier 80 au collège Ahuntsic. Je crois savoir quelle matière enseigner, mais pas comment la communiquer, la rendre réelle pour mon auditoire. Répéter des bouts de savoir universitaire en bon singe vulgarisateur me déçoit.

J’essaie diverses stratégies, mais devoir monter quatre cours différents au rythme de deux à trois par session (je complète ma tâche avec des cours du soir) est inhumain. Sans compter avoir à comprendre comment vivre en famille avec deux enfants, avec mon appart où je ne vais presque pas, avec cinq chats dedans; plus une thèse où je me rends compte que je suis seul avec une théorie mal exprimée, des références pas évidentes; plus vouloir parler de philo à partir de l’intelligence artificielle, de la neuropsychologie et des programmes d’échecs, à Montréal au début des années 1980, à des gens formés au grec et au latin dans des collèges classiques. C’est trop, beaucoup trop de stress. En chemin mon estomac se révulse.

Heureusement, la foudre du ciel péquiste s’est abattue sur ma tour d’ivoire. On annonce des augmentations de 20% de tâche dans tout le secteur public, les soins de santé et l’éducation. Réduction donc de près de 20% du personnel. Beaucoup de monde. Pour moi, c’est une pause problématique mais je devrais survivre facilement avec deux années de rémunération partielle car je deviens permanent tout juste avant le début du conflit.

Mais la vie, ce n’est jamais tout-à-fait simple. Denise, qu’elle se prénomme, avec une crinière et des yeux de miel. Avec deux très jeunes enfants et un divorce à l’horizon. Denise, suivante sur la liste de permanence, tout juste derrière moi. On me met au parfum de sa situation. Bon prince, je cède le passage. Je n’ai jamais regretté cette décision. Mais en sautant du côté des flushés, je vois soudain l’avenir .

La suite était prévisible, pourtant j’ai prêché dans le vide. Une grève généralisée, une loi spéciale, une désobéissance civile, de lourdes pénalités qui affectent certains et certaines plus que d’autres. Des brèches apparaissent dans le « front commun » qui cède après trois jours d’obstination. Un nouveau contrat s’applique sans pourparlers. Le corporatisme syndical de l’ancienneté sévit, on coupe par les bas, sans finesse, sans assurer ne serait-ce qu’un peu d’oxygène aux jeunes qui vont suivre. Ils formeront la fameuse génération x.

Désabusé, je profite sans trop m’en rendre compte de la grève et des coupures pour abandonner l’enseignement. Trop de stress. Une fois cet état de fait admis, la blonde et les chats y passent aussi. Je veux du temps. Je veux relaxer. Je veux créer. Je veux écrire une fiction, dire sans carcan, quitte à travailler à n’importe quoi.

Je pensais n’avoir jamais voyagé. Pourtant l’été venu, j’ai tout quitté pour aller m’asseoir à une table à picnic au bas de la montagne, la circulation sur l’avenue du Parc dans mon dos. À des années-lumières de mes hier, tout près pourtant.

Sur le métier remettez votre ouvrage

Pendant 7 ans, j’ai eu du chômage ou du BS par moments. Je suis devenu directeur de tournoi de bridge puis doberman de bar. Finalement (à cause de l’ordinateur apparu dans ma vie en 88 grâce à ma blonde, Manon) analyste programmeur pour Claude, un vieil ami du secondaire 5, école où « normalement » je n’aurais pas dû mettre les pieds (une autre histoire). Entre-temps, j’ai aussi eu un club de Scrabble duplicate, une revue de Scrabble et j’ai enseigné Word perfect à des secrétaires.

Ai-je oublié quelque chose? Oui! J’ai publié ma thèse de doctorat chez L’hexagone (maison scindée par la suite en Herbes rouges et Triptyque.

Écrire s’avère un lent processus d’apprentissage et la philo on stage finit par me manquer. L’idée d’enseigner est redevenue une option sérieuse depuis que Manon est tombée enceinte. Mais je ne déniche rien. Pas même de bébé. Puis plus de blonde. Mon emploi de programmeur disparaît à son tour. Je me retrouve seul avec un essai obscur à demi fini et une demi douzaine de courtes nouvelles un peu croches.

Soudain, en janvier 1991, le téléphone sonne. On veut me repasser en entrevue au collège Maisonneuve. Grâce à l’enthousiaste support de Gaston Gour (décédé en 2017), alors directeur du département, j’ai été engagé. Parce que j’avais fait de l’informatique, m’a-t-il confié par la suite. Le premier à Ahuntsic m’avait engagé parce que j’étais un joueur d’échecs. Va donc savoir…

Un lundi midi d’une fin de janvier froide et ensoleillée, à ma première journée de cours, je découvre être devenu philosophe… et raconteur. Je parle plus d’un heure vingt, sans théorie abstraite. J’ai fini par demander une pause à mes élèves, j’avais soif. Quinze années étaient passées depuis la fameuse nuit de décembre où j’avais décidé d’aller étudier en philosophie. Quinze années durant lesquelles j’étais passé, sans m’en rendre compte, d’une adulescence prolongée à une maturité naissante.

 

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