Pour Tom et Richard

Qu’ont en commun, une sœur qui prie sans cesse, un moine qui médite des heures durant et un enseignant en burn out (combustion hors contrôle) qui prend un antidépresseur?

La sérotonine. Ce que j’apprends à l’hiver 2011-12. J’ai trop voulu en faire. Aucune pose, aucune distraction des mois durant. J’ai commencé à me gratter les mains, premier signe. Incapable de soutenir l’attention nécessaire à fonctionner avec mon environnement, on m’a littéralement sorti du collège avec un rendez-vous chez le psychiatre et l’ordre de me reposer. J’ai dormi quinze heures par jour durant cinq jours pour enfin, en me levant le sixième, sentir que j’étais fatigué.

L’information chimique

Le filage nerveux est plus subtil qu’une simple suite de fils électriques connectés. À chaque synapse (joint), l’influx nerveux libère un neurotransmetteur qui complexifie l’information. Cette molécule spécialisée reforme l’influx nerveux pour la prochaine cellule. Le surplus de neurotransmetteurs injecté dans l’espace synaptique est ensuite réabsorbé par la cellule pour usage ultérieur. Aucune rupture de stock et un recyclage permanent; clairement supérieur au capitalisme.

Le LSD, synthétisé dans les années 1950, interfère avec certains neurotransmetteurs.

Deux des neurotransmetteurs les plus usités sont la dopamine et la sérotonine. La première est liée au désir. La cocaïne empêche la réabsorption de dopamine. En conséquence, l’idée persiste en tête après que la stimulation soit disparue. C’est pourquoi les cokés restent fixés sur leurs lubies.

La dysfonction sanctifiée

Quand à la sérotonine, elle nous met en fusion avec l’extérieur. C’est cette molécule qui nous permet de voir des figures dans les nuages (entre autres utilités). Des prières assidues ou une longue méditation suscitent la production de sérotonine et finissent même par inhiber sa réabsorption, générant une impression de bonheur intense, parfois même des hallucination. C’est ainsi que Thérèse d’Avila pouvait voir apparaître le Christ dans sa petite chambre après des heures de prière. La révélation de Thomas d’Aquin dans une chapelle, en route vers Avignon (qu’il n’atteindra pas) fut le fait d’un cancer du cerveau. Le procès de Galilée est « de la petite bière » comparé à l’affrontement (fort discret) entre les neuropsychologues et les saints de l’église.

Les antidépresseurs sont, eux aussi, des inhibiteurs de réabsorption de la sérotonine. Ils agissent comme la prière ou la méditation, mais avec l’efficacité d’un Space shuttle comparé à un pigeon voyageur. D’où les questions que me pose le psychiatre et auxquelles je réponds scrupuleusement. Il faut respecter les experts. Mais je discute de la cure avec lui tout en la suivant. Respectueux mais curieux. Qu’arriverait-il si on donnait des antidépresseurs légers à des moines qui méditent? La question se pose, il me semble, mais n’intéresse pas le psychiatre. J’ai l’impression de proposer à un évêque d’agrémenter la nef de sa cathédrale d’une allée de quilles.

In the mean time

Rendu à l’été, le soleil fait de miracles. Pourtant, ma batterie est restée moins performante durant au moins deux ans. J’y repense attablé à une terrasse, à cause de l’automne peut-être. Soudain un autre souvenir, beaucoup plus lointain, me revient en mémoire.

Je me rappelle clairement ce vendredi matin ensoleillé de fin avril. Je marchais vers le collège quand, soudain, un douleur vive dans le dos m’arrête sec. Je me retourne pour voir qui m’a poignardé en plein quartier Ahuntsic, un havre de paix, mais je suis seul sur la rue. Une demi-heure plus tard, une fois à la cafétéria du collège, l’engourdissement ne suffit plus à taire la douleur. L’infirmière de service me conseille d’aller à l’hôpital. Deux kilomètres à pied, où j’aboutis trois quart d’heure plus tard, cigarette au bec, devant un médecin impatient. Il m’attendais à l’entrée parce que je suis une demi-heure en retard, et demeure abasourdi devant mon insouciance. Je suis opéré le lendemain matin. J’ai tenu l’aiguille en croix, grosse comme mon pouce, tandis qu’il ajustait quelque chose sur mes côtes parce que son assistant n’était pas arrivé.
— Pas de problème, je vais vous aider.

Il me regarde, engourdi par l’anesthésiant, les cheveux aux épaules (on est en 1970), avec une barbiche qui chasse mon acné, étudiant en maths et joueur d’échecs. Et c’est parti. Opération réussie. Six jours alité, un tube qui me sort entre les côtes, côté droit, relié à une pompe qui ôte l’air entre ma cage thoracique et le poumon pour qu’il puisse regonfler.
— C’est une déchirure de l’enveloppe pulmonaire, m’avait expliqué le médecin lors de l’examen. Le poumon droit s’est affaissé. C’est chronique, me confie-t-il, regardant mon physique d’elfe (1m. 83, 55 kl.). Ça va revenir de temps à autre.

Mon œil (full pas rap), que je me suis dit. C’est que quelques jours avant, j’avais gobé une douzaine de X, un décongestionnant qui tend à dilater les bronches et ralentir le rythme cardiaque. Une pilule au quatre heures et pas plus de huit comprimés par jour, me semble-t-il, était la dose recommandée. Un garde-fou pour « mononc » en pharmacie-extrême. Égrainées sur une vingtaine de minutes, la douzaine de comprimés devrait me fournir par un raccourci une expérience de méditation indienne. Un enseignement « comprimé », quoi. Ça ne peut pas arrêter mon cœur, me suis-je convaincu. Je fais déjà de la basse pression, mon côté vedge.

Back at the ranch

Je m’en suis bien tiré, protégé des Dieux. Je me rappelle marcher derrière Tom et Richard qui discutent. Mon pouls était descendu à 45 battements à la minute. Je flotte sur l’asphalte de « ville des fleurs », une banlieue sur la rive nord de l’île. Calme et serein au point où j’aurais pu faire un retrait au guichet automatique à la banque durant une prise d’otage.

À un moment donné, je me suis arrêté pour regarder par terre, amusé. J’avais l’impression d’avoir perdu un doigt. Comme s’il était tombé de ma main. Les copains questionnent, alors j’explique. Ils me fixent avec drôle d’air. Tom, mon « John Lennon », a quelques « oui mais ». Richard, mon « Malibu lifegard », me voit en poisson qui n’a pas appris à nager, ce qui me rend à ses yeux « intouchable ». Bref, on laisse aller. Les deux ont poursuivi leur discussion et j’ai suivi. L’effet a persisté une longue heure.

À cause du pneumothorax, on m’a crédité trois cours d’éducation physiques. Cool.

 

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