For you will still be here tomorrow, but your dreams may not.
Cat Stevens, father and son

Et c’est pourquoi le fils est parti.

J’arpente la rue St-Denis, direction Cherrier depuis la boutique Échecs et maths, plus au sud. De l’autre côté de la rue, le carré St-Louis repose dans un début d’automne paisible. Je suis à l’extrême sud du « Plateau », au nord de Sherbrooke. Passé la petite rue Malines (entièrement refigurée), je vois défiler en esprit l’ancien Café en passant, un club d’échecs populaire des années 70s. Sur la petite terrasse devant, il y avait une pièce d’échecs, la tour, d’un mètre et demi de haut.

Rien ne subsiste de ce théâtre. Je marche, mon corps dans le présent, mon regard dans le décor du passé. J’imagine la scène en film. Je déambule dans le décor concret de 2020, mais en transparence on devine celui du passé. Le Cherrier est un petit fastfood qui sert du shop suey. En face, Chez Harris, le poète Gaston Miron discute du colonialisme. Plus au nord, La fontaine de Johannie est devenu le repère des Dubois, avec putes et pushers au carré, sans compter les maisons de chambres pas chères. Puis l’arrivée des joueurs d’échecs en grand nombre. Et Danny Laferrière qui écrit son premier roman tout près.

Pourtant à l’époque j’étais à peine conscient de cet autour. Vivre est une chose; prendre conscience de ce qu’on vit, une autre. Et la conscience de ce qu’on a vécu jadis, une tout autre.

La fenêtre est toujours là, mais ce n’est pas celle du café, ni celle du Witloof, un restaurant qui s’installa ensuite, ni celle de ce qui remplaça le Witloof, ni peut-être celle du commerce qui suivit. Des couches de passé disparues parce que la vie se conjugue tyranniquement au présent.

Anyway. C’est derrière cette fenêtre de l’ex Café en passant, par une nuit froide un début de décembre que ma carrière a pris naissance. En 1975. Comme c’est loin soudain. J’avais alors simplement tourné la tête pour voir dans mon dos ce qu’avait été ma courte vie jusque là. Un sum up comme on en fait pour évaluer une position critique durant une partie d’échecs.

Quand un augure s’impose

Le problème est de taille, que je comprends en marchant. Je ne peux pas simplement perdre mon temps à travailler pour en avoir un peu à moi. Ça ne passe pas. J’ai travaillé quelques jours au genie center d’une banque, place Bonaventure, où mon frère faisait des miracles de vitesse en encodant des chèques. Moi, j’ai approché le minimum décent. Comme à l’époque la station Bonaventure était le dernière sur la ligne orange et que je débarquais à l’autre bout, station Henri-Bourrassa, je m’asseyais dans un coin du dernier wagon et je sommeillais plus ou moins le long du trajet. J’étais un des derniers passagers à sortir du quai pour m’engager dans un tunnel de vingt mètre des plus anonymes. Un soir, j’ai vu le corridor s’allonger comme dans certains films. Et mon champs de vision s’est rétrécit, bordé de noir, comme pour Nicole Kidman dans To die for. La routine venait de me servir un upercut. Je ne suis jamais retourné encoder des chèques.

Je venais de « dumper ma djob de moppeur », carrière amorcée quatre heures plus tôt; une très brève vocation. J’avais abandonné les maths et je voulais devenir joueur d’échecs professionnel. Sauf qu’il faut payer son loyer. J’ai trouvé une solution simple et rapide : l’entretien ménager. Mais les dieux m’ont servi un augure incontournable. Ma première assignation fut de laver le plancher du département de mathématiques où j’étudiais l’année précédente.

S’tu assez clair. Ça coûte cher d’ignorer un clin d’œil de la vie. À éviter à tout prix.

Dans quoi vais-je travailler pour pouvoir vivre décemment ? La question et mes deux coudes sont sur la table, où repose calepin et stylo. Tel un Napoléon mal fringué coté à 10 contre 1, j’allais conquérir ma vie à partir d’un « plan de match ». Une première chez moi.

J’aurais voulu être un artiste

Les maths? Pas question que j’y retourne. Je n’ ai pas la passion que je devinais chez certains collègues. La guitare? Je me suis amoché le p’tit doigt dans un panier de basket.
Je peux jouer deux parties d’échecs en même temps en deux minutes chacune contre deux adversaires, mais ça n’intéresse même pas les cirques.
Un travail manuel? À part le ballon chasseur, je n’ai pratiqué aucun sport jusqu’au collège, où j’en fus exempté après avoir réussi le premier par défaut (le p’tit doigt). Un pneumothorax on-ne-peut-mieux-mal-tomber-au-bon-moment m’a évité les autres.

Un emploi de bureau? Impensable.
— À cause de ta scolarité, m’a expliqué un commis à l’embauche de la ville de Montréal. Dans trois mois, tu vas être écœuré et dans six, t’es parti. On connaît le genre.

Pape? Contingenté. Et j’ai pas la foi. Tennis option bronzage? Pas le physique de l’emploi. Commencer en haut de l’échelle, pompier? J’ai le vertige hitech, avec l’impression qu’on menace mes testicules avec du 110 volts. D’où l’entretien ménager, où la seule exigence est d’avoir deux bras, deux jambes et un « tatillon » de mémoire (1 tatillon = 1 / 1 godzillion). Mais les dieux m’avaient mis en garde, alors j’ai remis ma moppe et j’ai marché dans la nuit jusqu’au café. Une heure durant, laissant derrière moi dans la neige l’empreinte de mes pas. De l’université jusqu’au café.

Cette fameuse nuit de décembre, donc, ma feuille restait immaculée. J’avais passé les quinze premières années de ma vie à rêver, le reste à jouer. J’ai été élevé dans un désert culturel et social où j’ai dû inventer mes journées. Sauf qu’on ne peut pas s’inventer un travail, à moins d’être un entrepreneur audacieux. Et pour ça, le paternel est inestimable. Mais c’était en rupture de stock chez moi dès l’âge de dix ans. À part jouer aux échecs, qu’aurais-je fait, si je n’avais eu à « gagner ma vie »?

Rien.

Sauf de la philo!

Ça me revient soudain. Dans mon troisième cours de philo au collège, le prof nous accordait la deuxième moitié de la session pour faire des lectures et rédiger un long texte (ça ne se fait plus, notez). Nous avions une liste d’une quarantaine d’ouvrages. J’ai lu, noté, commenté et écrit durant six semaines, comme un commentateur médiéval sur les amphétamines.

Puis il a fallu taper le tout pour faire « propre ». Oubliez l’imprimante laser, nous sommes en 1973. Je possédais depuis peu une vieille machine, don d’une dame juive qui m’avais engagé pour faire du ménage. L’engin pesait une tonne. Je tapais d’un doigt, cherchant la lettre à l’occasion. Il fallait enfoncer la touche pour que la tête en fonte aille frapper sur le ruban encré et marquer le papier. Ma dactylo était au laptop avec imprimante ce que la catapulte est au space shuttle. Mon ami Tom avait même dessinée une page en quatre cases sur le refoulement chez Freud, dessin que j’ai inséré. Un travail final de 32 pages, dactylographié toute croche et saupoudré de fautes comme un spag de 450 l’est de parmesan.

J’avais mis tout mon cœur, mon enthousiasme et ma patience dans l’achèvement de mon « œuvre ». J’ai obtenu un banal 80%. Une leçon : l’épaisseur n’est pas un argument de vente (sauf dans l’assiette d’un touriste étasunien).

L’été venue, j’ai continué à lire et constituer des fiches, sporadiquement, sur les idées qui me plaisaient; une quête personnelle de savoir. Je me rappelle en particulier Le matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier (j’étais jeune, il faut commencer quelque part).

Voilà. C’est tout. Un travail dans un cours de philo, matière dont j’ai tout oublié sauf deux noms : Socrate et Descartes. Fin du sum up.

Back at the ranch

Allant sur mes 24 ans, j’allais me découvrir philosophe; comme d’autres se découvrent hockeyeur, politicien, vendeur, artiste, médecin, banquier, pusher, libraire, électricien ou bs. Le matin même, je complétais une demande d’admission au département de philosophie de l’UdeM. J’allais devenir prof de philo au cegep.

J’étais loin de me douter que huit ans plus tard, j’abandonnerais une thèse de doctorat, l’enseignement, ma blonde, mon plan de match et mes chats. Mais c’est un autre souvenir.

 

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