Roger Desbiens referme son laptop et soupire. Deux ans déjà. De longs mois où il a partagé ses sentiments comme ses désirs et ses rêves avec son « ange ». Il a tout connu d’elle : ses goûts, ses états d’âme, sa probité, sa clarté de jugement. Mais de son apparence, de la chose « carnée », où on est si soi sans l’être, rien, il n’en savait absolument rien. Ils ne se sont jamais rencontrés.

Roger avait fait sa connaissance par le biais d’un site de rencontre spécialisé. Sous la protection d’un anonymat absolu, chacun pouvait y dévoiler ses faiblesses, sa solitude, son cœur oublié. Aucune fiche, aucune photo ou webcam; simplement un surnom, le sexe, une région et un créneau d’âge, pour soi comme pour l’autre; ces données étaient assurées par le site après enquête. Le ton même de leur voix demeurait un secret.

On ne pouvait correspondre qu’avec une personne à la fois. Si le contact était rompu, c’était à jamais. Si on se désabonnait du site, c’était à jamais. Si l’un d’eux voulait transmettre une adresse courriel, un numéro de téléphone, une photo ou tout autre information concrète, le lien serait coupé sitôt l’information reçue, et les deux abonnés disparaîtraient du réseau aux yeux de l’autre. Telle était la règle du jeu.

Roger n’avait rien d’un webaholic mais le concept lui plut. La première dame contactée cessa de répondre après deux échanges. La seconde le déprima. La troisième s’avéra être un transsexuel. Ça ne s’améliora pas par la suite. Entre la banalité des échanges et les fantasmes grossiers, Roger en était à conclure « à quoi bon » quand « un ange passe » le salua.

Le dialogue s’établit rapidement. Leurs horaires coïncidaient même la fin de semaine. Ils apprirent à se connaître. D’un aveu à l’autre, ils devinrent amis, intimes puis confidents. Fatalement, ils envisagèrent, c’est le cas, la possibilité de se rencontrer. Roger comme Monique accusèrent un malaise. Et s’ils ne se plaisaient pas? S’ils n’étaient pas à l’aise une fois l’un devant l’autre? Et si la chimie de leur relation s’évanouissait une fois face à face? La question se fit point d’orgue et leurs échanges en devinrent d’autant plus des touchers de l’esprit entre deux âmes en fusion.

Mais il y a une limite à ce qu’on peut partager avec les mots. La rencontre éventuelle refit surface. Roger n’est pas un bel homme, il le sait. Et Monique entretient des doutes elle aussi. Ils s’avouèrent les mêmes craintes à propos des « si ». Roger comprit qu’il ne pourrait pas encaisser un échec; elle non plus. Ils ne se verraient pas.

Aujourd’hui, Roger fête ses quarante ans. Manière de parler. Jamais il ne s’est senti aussi seul, aussi triste. Il vient de rompre la relation la plus profonde qu’il aie jamais entretenu avec une dame. Il a décidé de quitter le monde des illusions et d’aller à la rencontre de son destin, aussi vide soit-il. C’est en essence ce qu’il vient de transmettre à Monique. Par cet étrange synchronisme dont certaines âmes se nourrissent, elle avait déjà compris et conclut.

Il s’est même lui-même désabonné avant de fermer son appareil.

Dehors la journée est magnifique en ce début de vacances ensoleillé. Roger est heureux de pouvoir disposer d’un café au coin de chez lui. Au moment de s’asseoir, il salue une habituée qui, comme lui, vient quotidiennement au café. Une femme comme lui, pas très jolie, pas jeune, mais intéressante, au ton de sa voix quand elle commande. Elle travaille avec son laptop et son téléphone. Elle n’a pas l’habitude de lever la tête quand il entre. Jamais ils ne se sont parlés, les deux ont le nez dans l’écran. Mais aujourd’hui est un jour neuf et Roger se sent disposé à converser face à face. Sa solitude lui pèse au point d’en devenir entreprenant et de sourire à cette inconnue qu’il côtoie depuis des mois, des années même, en bonjours et silence. Surprise, elle ferme son appareil.
― Vous avez terminé avec votre travail? demanda-t-il gentiment.
― Oui, soupire-t-elle.

Elle appuie ses coudes sur la table et pose sa tête sur le dos de ses mains jointes.
― Je m’appelle Roger.

La confidence trouve un sourire chez la dame.
― Qu’y a-t-il?
― C’est drôle tout de même. Je vous connais à peine et je sais déjà votre nom. Je n’ai jamais su le nom de mon … correspondant. Moi, c’est Monique.

Elle tend une main :
― Correspondant, dites-vous?

Monique pointe son propre laptop fermé.
― Vous étiez sur un site de rencontre, conclut Roger

S’en suivit une longue conversation, puis une découverte qui brouilla leur regard de larmes de bonheur, l’un face à l’autre

 

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