On s’entend pour dire que c’est winner.
(pub québécoise vers 1990)

Les mots ne sont rien en soi. Ils servent à faire jaillir l’image de la « chose » dont dont on veut parler dans l’esprit des autres et ce, sans forcément avoir la « chose » sous les yeux. Un outil de communication devenu hi tech chez l’humain. Il permet de faire exister la « chose » pour notre audience (le cri d’alarme est exemplaire, tout commet le discours du preacher). Quand je dis : « Passe- moi le beurre », mon voisin de table comprend d’abord qu’il y a du beurre sur la table. Si je lui posais la question pendant qu’on joue au soccer, ma demande paraîtrait insensée. Tout le pouvoir du langage tient dans cette simple remarque.

Le « son » des choses

Il y a plus. Les sons de base des langues nous montrent comment nous en sommes venus à associer certains sons à certains objets en particulier. Que ce soit la Vietnamienne d’à côté qui disait « mâ », ou l’Italien de Requiem for a dream qui disait « maa » ou moi, jeune, qui disait « m’man » (mother, mutter, madre), l’association faite entre le son « ma » et la mère rappelle l’essentiel : le bruit de succion lors de l’allaitement. Le son « papa » répète plutôt une consonne dure. Les Portugais disent « faire pok-pok » pour désigner le père qui donne une fessée. Le père est traditionnellement celui qui frappe ou déplace des objets, souvent lourds, dans son labeur (le f soufflé de father suggère un vif déplacement d’air). Remarquez, ça n’explique pas pourquoi « écureuil » désigne un rongeur végétarien.

Sur Boyer est, nord de Rachel

Pourquoi dit-on « table » pour désigner une table? Parce que ça provient du latin tabula, une planche. Pourquoi dit-on « tabula » en latin? Ça, c’est une autre histoire (et peut-être l’occasion de nombreuses autres). Peu importe, la leçon est qu’à la source, un mot mime un son associé à l’objet.

Les Grecs de l’Antiquité disaient « kroaks » (son cri) pour désigner le corbeau. Ils appelaient les étrangers « barbarbar » (barbare) en répétant les deux premières lettres de leur alphabet. Ça résumait ce qu’ils entendaient quand ces étrangers parlaient. Par ailleurs, la couleur orange n’existait pas en Grèce antique, c’était un jaune foncé. C’est le fruit qui a passé son appellation aux teintes de jaune similaires, comme tant d’autres.

La langue de l’empire

Depuis un très très lointain passé, certains termes se sont contractés ou déformés à l’usage. Selon les facilités locales à prononcer (soit à économiser l’effort à prononcer), divers dialectes sont nés. Des peuples sont entrées en contact, mêlant leur langue et leurs objets coutumiers tout autant que leurs coutumes et leur ADN respectifs. Du moment que la population du Moyen-Orient se chiffra en millions d’âmes, une langue commune s’imposa, le sanskrit. Une langue écrite, ce qui favorisa sa conservation, comme son usage. Quiconque parlaient sanskrit pouvait communiquer aisément, même avec d’autres étrangers. Un gros plus. Une langue diplomatique, dit-on maintenant.

Sur Boyer coin nord-ouest de Gilford

Du cambodgien à l’anglais, les langues indo-européennes prennent leur source dans le sanskrit. Un cas exemplaire, le vocable « di » en sanskrit désigne le ciel, le jour ou la lumière, selon le contexte d’utilisation. Par son appellation, le divin devint une « lumière céleste » dans les esprits d’alors. On retrouve ce son de base dans le « dzeus » des Grecs, le « iupater » romain et le « dieu » des français (Lucifer, lux sulphur, la lumière du souffre, est artificielle). La langue française (comme bien d’autres) a conservé la racine sankrite « di » dans les noms des jours de la semaine. Ainsi « lundi » dit « jour de la Lune » et « dimanche » est le « jour du seigneur » (sunday).

Le parler franc

Quand la puissance de Rome périclita, un peu partout les appellations romaines pour diverses actions et objets s’intégra au parler local. Comme le sanskrit l’avait fait, le romain fondit en langues diverses. Ainsi apparut le « françois », une langue contemporaine de la civilisation de l’Europe. Ses racines se forment dès le septième siècle.

L’anglois est beaucoup plus récent que le françois. Il faut dire que les îles britanniques comprenaient des bretons, des celtes, des gallois, des écossais et des conquérants romains; puis arrivèrent les angles et les saxons, suivis des envahisseurs vikings au Xe siècle. Après la bataille d’Hasting en 1066, les Français de Normandie s’imposent à la cour anglaise. Les mariages entre noblesses française et anglaise permettent de calmer la soif de conquête des certains. C’est aussi l’occasion (durant des siècles) d’introduire tout un vocabulaire social français (education, mobilisation ou administration par ex.) dans la langue anglaise in construction. C’est au XIIIe siècle que, désormais maîtres chez soi, les Anglais affermiront leur langue.

Le romain moderne

Depuis plus d’un siècle, le rapport de force s’est inversé; Proust le mentionne. Avant c’était ‘inverse, une habitude qui existe encore dans en Angleterre comme aux États-Unis. J’y reviens plus loin.

J’entends parfois dans les cafés de jeunes francophones qui pratiquent leur anglais, passant fièrement d’une langue à l’autre. Ils en perdent leur vocabulaire. Une jeune dame sur Mont-Royal, s’extasiant devant la poussée printanière de la végétation, n’avait trouvé que « s’expand » (prononcer à l’anglaise!) pour résumer sa vision. Pourtant le français offre « s’épanouit », « fleurit », « se développe », « croît » ou « éclot ». Mais ces termes ne suscitait nulle vie en elle. Par ailleurs, curieuse est cette manie au Québec de formuler sa pensée en anglais (la langue des maîtres) quand on veut « passer un message ». Le complexe « Elvus Gratton », comme je l’appelle (en souvenir du film de Falardeau).

Boyer est, nord de Rachel

D’autres parlent du « génie » de l’anglais, une langue to the point. Mais c’est lié à l’empire politique des Anglais. En ce sens, toutes les langues ont du génie. Certes, les deux langues les plus parlées en Amérique sont l’Espagnol et l’Anglais. Mais pourquoi? Au départ, des Islanders, des loosers européens trouvent refuge dans des îles du nord-ouest, froides et pluvieuses; des gens envahis, conquis ou refoulés, Ils se tournent vers l’océan et développent l’art de la navigation pour survivre (technologie viking). Un jour, ils ont trouvé un billet gagnant : l’Amérique du Nord. Mais ça « pas rapport » avec la langue. Le rapport est venu avec la domination coloniale subséquente. En soutirant le territoire nord-américain aux Français, les Anglais assuraient les bases d’un empire à venir (comme celui de Rome, loin de tout avant de devenir le nombril du monde), avec un mode de vie et une technologie à inventer et à décrire. La langue s’est adaptée à cette nouvelle réalité, c’est sa job.

My point? Si l’Amérique n’avait consisté qu’en deux crêtes rocheuse; une allant de l’Alaska à la Terre de feu, l’autre de la Gaspésie à la Virginie, le reste n’étant que de la flotte, qui parlerait du génie de la langue anglaise? L’espagnol par contre…

Genre style tsé veu dire pas rapport

Certains argumentent, exemples à l’appui, que l’anglais est concis et descriptif; que certains termes n’ont pas d’équivalent, comme l’expression « going alone » ou le « glamour ». Si l’expression « has been » vous plaît, certains Étasuniens cultivés disent « already passé ». On a stupidement traduit le titre du film Pulp Fiction de Tarantino par « histoire pulpeuse ». Pourtant l’expression anglaise pulp fiction est la traduction adroite du français « histoire juteuse ».

Boyer ouest, sud de Marie-Anne

Chaque langue a son génie, selon l’époque où elle rayonne et la technologie qu’elle manipule. La langue française s’est imposée au monde civilisé du XVIIe au XIXe siècle. Goethe (le grand génie des Allemands) a écrit son premier roman, Les souffrances du jeune Werther, en français. Le génie du français se manifeste dans la sphère des relations sociales et dans certains termes de technologies créées en France. « Clancher », quand la clanche était une nouvelle technologie, suscite à l’esprit l’équivalent de tirer avec un pistolet (jouer du pouce et de l’index). Mais l’anglais n’associe en rien dans son imaginaire l’idée d’ouvrir une porte ou de libérer du loquet à celle de déverrouiller une serrure ou de tirer un coup de fusil. On a traduit en 1994 le film speed par « Clanches! Une traduction impeccable, mais désuète. Traduire a ses limites et c’est pourquoi la langue du dominant paraît toujours meilleure: elle véhicule des termes et des formulations liés à des outils et des pratiques nouvelles.

Le mot de la fin

En quelques années, j’ai recueilli une centaine de termes français utilisés dans des romans, des films, des séries télévisées ou des BDs anglaises, parfois pour l’effet de style, d’autres fois pour le sens précis du terme, inégalé en anglais. C’est en relisant l’intégrale de Peanuts que l’impulsion première m’est venue (en particulier Snoopy en aviateur sur le territoire français).

Ce sont :
à la mode, aide-mémoire, amour propre, attaché (politique), au contraire, au naturel, auteur, banal, beau geste, bien-pensant, bon appétit, bouche cousue, boudoir, bouquet, bourgeois, cabaret, café, canapé, carte blanche, chambre de bonne, chauffeur, chez moi, cinéma vérité, cliché, communiqué, coup d’état, coup de grâce, coup de théâtre. couvre-feu, de rigueur, décolleté, découpage, déjà vu, démarche, de trop, détente, divorcé, en famille, en passant (terme échiquéen), en prise, en route, (je suis), enchanté, entourage, esprit de corps, façade, faire un coup, (un) faire part, fait accompli, faux-pas, force majeure (cas de), garde-fou, gauche (être), genre, hors d’œuvre, ingénu, jadis, joie de vivre, ménage à trois, mettre au parfum, milieu (de vie), mot d’esprit, mur à mur, naïf, nom de plume, naguère, non-dit, ordre du jour, panache, papier mâché, par cœur, passé date, passeport, placard, pêle-mêle, pièce/plat de résistance, plateau, pied-à-terre, pourparlers, porte cochère, porte-parole, protégé (un), raison d’être, rendez-vous, résumé, risqué, roman à clef, séance, soirée, souvenir, sang-froid, soi-disant, soufflé, sous-entendu, spirituel, tableau, tête-à-tête, trompe-l’œil, touché, tour de force, va-et-vient, voyeur et …voilà!

Et récemment dans une série télévisée, j’ai entendu : rendezvous-ing !

That’s all folks!

 

Comments are closed.