Pour Patrick, qui ne lira jamais ce texte,
mais pour lui c’est sans d’importance.

Depuis des décennies, je croise à l’occasion une femme qui parle seule. Quand elle se rend compte qu’on la regarde, elle se tait un moment, puis reprend son monologue. Elle semble s’entretenir avec des gens qu’elle connaît bien. Au fond, il suffirait qu’elle ait un écouteur à l’oreille et un micro près de la bouche (comme les agents du FBI dans les films), et elle aurait l’air tout-à-fait normale. Pas menaçante pour cinq sous, comme on dit par chez nous.

(moi)

Quand je la vois, ça me rappelle le fameux Rain Man (film étasunien de Barry Levinson 1988), qui s’avère incapable d’utiliser des idées générales (des concepts).

Raymond (joué par Dustin Hofffman) est affligé d’un autiste sévère et particulier (syndrome d’Asperger). Il est seul au monde, mais il ne le sait pas. Il ne manifeste aucun intérêt pour les autres et ne pose jamais de questions genre « Comment allez-vous? ». Rain Man n’a pas la moindre aptitude à communiquer, que ce soit avec son infirmier ou avec son frère. Il est prisonnier de son univers singulier, un univers meublé d’objets à lui, de ses habitudes et de ses peurs personnelles. Raymond existe entre parenthèses dans la vie. Il vit dans sa bulle, comme on dit par chez moi.

Quelques scènes du film illustrent bien la mécanique de sa déficience.

Choisis : c’est oui ou oui

Raymond a besoin d’un caleçon. Son frère Charlie l’accompagne (joué par Tom Cruise). Pour ce dernier, magasiner consiste à parcourir les étalages d’établissements qui nous proposent divers produits. Magasiner, c’est envisager la possibilité d’acheter quelque chose, pas forcément l’objet convoité. Mais ce « quelque chose » n’existera jamais pour Rain Man. Pour lui, acheter un caleçon, c’est en trouver un de la même marque, de la même couleur et du même magasin que les précédents. Il n’y a pas de magasinage, il n’y a pas de rituel du shopping, il n’y a pas d’idées générales, …qu’un caleçon.

À la fin du film, Raymond doit choisir s’il veut rester avec son frère où retourner à l’institution. À son frère, il répond « oui ». On lui demande aussitôt s’il veut retourner à la clinique : encore « oui ». Raymond ne voit pas qu’une réponse nie l’autre. Rain Man ne vit que maintenant. Il lui est impossible à Raymond de se contredire.

Don’t walk

Raymond traverse un boulevard. Rendu à mi-chemin, il voit le feu de circulation afficher « Don’t walk! ». Il s’arrête en plein trafic, la pire chose à faire. Pour qu’il comprenne, il aurait fallu ajouter : « si vous êtes déjà dans la rue, continuez à marcher ». Pourquoi Rain Man ne comprend-il pas l’esprit du message? Parce qu’il ne peut concevoir que le message s’adresse à quelqu’un d’autre (un piéton sur le trottoir). Raymond manque de sens commun, cette capacité à juger la situation du dehors de soi.

L’autisme culturel

Dans toutes les sociétés isolées, le temps moule les habitudes en une roue de la vie. Chaque génération refait le parcours des précédentes. L’apparition d’une manière de faire ou de penser différente sera perçue comme une aberration, une curiosité au mieux. Les sociétés fermées ne voient pas d’autres manières possibles de vivre, seulement des menaces à la leur. Imaginez, les nomades d’Afrique du Nord qui rencontraient un Européen aux cheveux roux et aux yeux bleus. Pour eux, c’était un djinn et il fallait le tuer.

G8, G20, bingo!

Une technologique plus performante, des connaissances avancées, des ressources humaines abondantes ou un simple avantage militaire permettent à un peuple d’en coloniser d’autres, c’est-à-dire d’importer chez soi leurs richesses à faible coût, taxes incluses (on parlera de « coopération » internationale). Il en résulte que le colonisateur impose son mode de vie, d’où son indifférence devant la culture et à la langue du colonisé. Cette attitude rappelle Rain Man.

Le cas des Romains fut exemplaire. Si cette indifférence existait chez les colonialistes européens, aux États Unis et en Chine, elle est justifiée par une politique isolationniste. On fabrique des citoyens autistes.

Making Consent

La manière de penser des auditeurs et des lecteurs nord-américains s’accorde au contenu des médias. D’ailleurs, ces derniers suggèrent souvent une image dévalorisante des autres peuples et cultures.

On bitche (du romain moderne bitch) grâce aux étiquettes qu’on colle aux gens comme aux choses. Ainsi, les « salariés » et les « travailleurs » de l’État québécois sont exactement les mêmes syndiqués, sauf qu’une étiquette souligne leur coût, l’autre leur utilité. Si, à chaque fois qu’on parle des Arabes dans les médias, on trouve aussi des termes tels « dangereux », « armé », « bombe », « agressif » ou « sanglant », il est assuré qu’un sondage d’opinion mettra en évidence un certaine gêne et un sentiment d’insécurité en présence d’Arabes. Un résultat qui motivera les journalistes à informer les gens sur ce sujet préoccupant. Le mode d’emploi a même été publié en 1922 par Walter Lippmann. Le livre s’intitule Public Opinion.

Question : où est l’autre dans une telle disposition d’esprit?

XIII

Un film doublé en anglais avec des acteurs étrangers ne se vend pas aux États-Unis. Le clan des siciliens de Henri Verneuil (1969) (avec Michel Simon, Lino Ventura et Alain Delon) fut tourné en français puis en anglais, scène après scène. Le film n’a pas passé. Un critique étasunien fit même l’éloge d’un doublage des voix inexistant. Si le film devient un incontournable, il faut le refaire « à l’américaine ». Ce fut le cas de l’incroyable 13 Tzameti de Gela Babluani (ou le Nikita de Luc Besson).

Jean Van Hamme, concepteur des séries XIII et Thorgal, peut être considéré le Alexandre Dumas ou le Honoré de Balzac de la bande dessinée. Il est le père du roman graphique en langue française. Même si les séries XII, Largo Winch et INRS se passent en territoire étasunien, Van Hamme est quasi inconnu aux USA. Pour ses décors, il parcoure les states avec sa femme, prenant des photos. Prié de commenté ces séjours, le créateur belge affirme qu’aux États-Unis, on trouve 5% de gens géniaux[…]; 65% de gens formatés […] qui font exactement ce qu’on leur dit de faire; 30% d’abrutis complets […] prêts à dégainer et à te foutre leur poing dans la gueule pour un oui ou pour un non.

Don’t listen!

Michel Beaudry dans une de ses chroniques de naguère s’irritait qu’un commerçant d’Ottawa ne puisse comprendre que le terme français « vanille » veuille dire « vanilla » in inglische. La similitude saute aux oreilles pourtant. Le sens du « dont walk » aussi était évident.

C’est à la terrasse de La Brûlerie sur St-Denis que l’explication m’est apparue. Une révélation. Six personnes autour de deux tables collées conversent en anglais car, que je constate, une des femmes est une pure anglophone. Quelqu’un demande quelque chose en français et voilà la tablée qui s’anime. Sauf l’anglaise, elle a reculé sa chaise! Dès l’instant où elle a entendu des sons dans une autre langue, elle a cessé d’écouter. Elle est devenue socialement sourde. C’est ça l’autisme culturel.

 

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