Depuis des décennies, il y a toujours quelqu’un qui gueule de temps à autre pas loin de l’intersection St-Denis et Mont-Royal. Le personnage change; le spectacle guère. Certains passants sont apeurés, mais les habitués du quartier s’en fichent. Il y en avait un, qui tint la scène longtemps vers 2010, à qui je disais bonjour en passant. Il me saluait gentiment puis reprenait son engueulade au lointain. Ça surprend certains touristes mais s’ils ne sont agressifs qu’en paroles, on préfère qu’ils prennent l’air.

Cette fois-ci (pourquoi n’en sait trop rien), celui que je crise me renvoie à lHistoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault. C’est dans la perception de détails concrets que réside la curiosité sherlockienne de Foucault. Selon lui, notre inquiétude scientifique au sujet de l’objet humain serait née vers 1600 de l’observation des humains rejects rassemblés dans d’anciennes léproseries. Voici les faits.

Les premiers centre-d’achats

Vers 950, une fois les invasions normande et hongroise repoussées, les villages fortifiés s’organisent et les travaux se mécanisent en Europe de l’Ouest. En deux siècles, le nombre de lieux urbains va décupler. Munis d’une palissade et d’une milice, ces bourgs sécuritaires attirent une main d’œuvre en trop chez les seigneurs terriens. Les nouveaux artisans travaillent cuir, nickel, cuivre, laine, coton, bois d’œuvre, verre, glaise, etc. Quant aux cités, elles attirent des comédiens, peintres, portraitistes, chanteurs, musiciens, scribes, voyantes, hommes de loi, hommes forts et femmes faciles.

Le succès des artisans va populariser l’usage d’instruments et de procédés de travail précis. Le commerce des nouveaux biens et services obligera l’échange de monnaies diverses et l’usage d’une langue commune. Les manières de faire et de vivre vont se codifier et des lois sévir. Bienvenu dans la société artisanale.

Pas étonnant que certains individus autistes, schizophrènes, sujets à diverses difficultés d’apprentissage ou au Q.I. trop bas s’avéreront incapables de fonctionner dans ces nouvelles communautés. Après la sélection des mieux immunisés pour la vie en groupe, une nouvelle forme de sélection « naturelle » va filtrer les candidats les mieux adaptés au travail mécanisé. Quant aux rejects, ils vont être placés en quarantaine à vie, comme les lépreux avant eux.

Dès 1750, dans l’aube pressentie des temps modernes, divers types de déficience et dysfonction vont être cataloguées. Des thérapeutes vont s’appliquer à comprendre ce qui est brisé ou déficient, ce qu’il faut réparer et comment procéder. C’est la naissance de la psychologie, première science à s’occuper de l’esprit depuis l’astrologie de Ptolémée (vers 150 a.d.). Le pouvoir politique de ces nouveaux psychologues n’aura d’égal que leur capacité à convaincre d’autorité. Leur floraison ira du psychanalyste au psychiatre, du behavioriste au jungien. De nos jours, les compilations du DSM-V et du CIM-10 décrivent l’ensemble des malfonctions reconnues telles et ce, sans aucune poésie.

Par contre, ça ne dit pas de quoi un humain a l’air quand tout va bien.

L’homo sapiens copyright

Jean-Jacques Rousseau fut un patriarche dans la description d’un comportement humain sain. Alors qu‘on disputait avec plus ou moins de civilités, mais entre « gens du monde », de ce qui est ou n’est pas humain, la découverte d’indigènes dans les Caraïbes eut chez Rousseau l’effet d’une révélation (le nucléaire du religieux). À ses yeux, les explorateurs européens avaient découvert un zoo temporel où subsistait un début d’histoire humaine. L’aborigène vit si près de la nature et avec si peu d’outils qu’il exprime l’essentiel de l’humanité.

Le reste découle de source. Si la manière de vivre de l’indigène des Caraïbes est exemplaire, de même l’est sa manière naturelle de penser (Konrad Lorenz effectuera un parcours similaire avec l’agir primitif).

La « concrétude » des mots

La pensée « primitive » se fonde exclusivement sur des expériences sensorielles simples. Le « kroaks », « corbeau » en vieux grecs, m’est revenu à l’esprit. Comment préciser que l’oiseau en question est un corbeau? Simple, c’est celui qui fait « kroaks » (devenu crow en anglais). J’ai pensé au « high way » et au « fast food » étasuniens, comme au « passe port, » et au « déjà vu » des Français. Pour nommer une chose, il faut trouver un trait essentiel à son utilité ou à son apparence, trait reconnu au vol par les autres. Au départ, la poésie des mots est une pure description.

Tout comme le philosophe Berkeley, Rousseau affirme que toute idée générale provient d’une « idée perçue » (une sensation ou une perception). Jeune, si on imagine une automobile, c’est une voiture concrète : la voiture parentale, la batmobile ou une auto jouet. Pour chaque personne, une automobile a une couleur, une marque, une forme; ou encore portera le souvenir de quelqu’un, d’un endroit ou d’une période de sa vie. Plus le souvenir d’une automobile perd de son vécu, mieux on entrevoit sa généralité abstrait : ce qui reste dans l’esprit quand on élimine les sensations, les perceptions et les sentiments personnels liés à cette automobile (genre « véhicule terrestre motorisé à 4 roues »).

La généalogie des idées

La très vieille science de la biologie fonctionne ainsi pour organiser son savoir. Le principe de généralité est au cœur de la conception et du rangement des objets en biologie. Première science humaine, elle définit ses objets et leur appellation de manière à mettre en évidence les relations entre eux. Par exemple, le concept de « vertébré » inclut celui de « mammifère », car tous les mammifères sont des vertébrés (l’inverse est faux).

Remarquez qu’un vertébré n’est pas plus abstrait qu’un mammifère, peu importe lequel. De fait, l’idée de vertébré ne contient même pas l’idée de mammifère dans sa compréhension. Elle correspond simplement (et forcément) à plus d’êtres vivants, incluant tous les mammifères.

Le graphen

Si la langue se sert d’une poésie simple pour parler des objets, l’acte d’écrire se dira de même. Les termes qui parlent de tracer des phrases et de les lire manifestent leur propre concrétude. Les premiers livres furent fabriqués dans la ville phénicienne de Biblos vers -1300. Ce fut l’occasion pour le peuple errant d’y matérialiser son Testament. Prendre la « bible » signifie prendre le « livre », parfois le seul possédé par un croyant. On donna le nom de la ville à l’objet qu’elle produisait. Pensez au saucisson de Bologne, aux statuettes de Faïence (Faenza, ville d’Italie) ou aux films hollywoodiens.

Le latin est une langue paysanne aussi concrète que le grec d’alors. Le liber est un tissu végétal qu’on trouve sous l’écorce des arbres. Les Romains s’en servaient pour faire des pages de papier qui, une fois assemblées en un bloc, donnaient un liber, notre « livre ». Parfois on collait des morceaux de manière à former une longue feuille roulée sur elle-même, un volumen, notre « volume ».

Même poésie concrète pour parler du lecteur. Un lira est un « sillon ». Les lignes que vous regardez en ce moment rappelaient aux Romains le tracé des sillons dans un champ en culture. Une pagina était une série de rangées cultivées formant un rectangle, notre « page ». Bref, pour parler de votre lecture, un Romain dirait que vous êtes en train de « lire » une « page », soit de « cueillir » (legere) des rangées de végétaux avec vos yeux.

 

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