Ma mère lisait des romans feuilletons. Des films d’amour en photos noir et blanc avec des bulles pour les dialogues. Ajoutez la couleur et nous voila près de la « bande dessinée », selon l’expression francophone.

French is beautiful

La BD est née sur le vieux continent d’un effort partagé, parfois conjugué, des Français et des Belges. Dès les années 1950, mais surtout durant les années 60 et 70, on trouve des histoires dessinées dans des revues comme Spirou, Tintin, Pilote, L’écho des savanes ou Charlie hebdo.

Sur St-Denis ouest, sud de Duluth.

Certaines récits se présentent par épisodes, d’un numéro à l’autre. Les plus prisées paraissent en volumes à couverture rigide. Les plus populaires furent Tintin, Astérix et Blueberry. Certains albums sont humoristiques comme le Gaston Lagaffe de Franquin (dès 1957), l’antihéros par excellence. Par la suite, les héros de van Hamme (le Balsac de la BD francophone) s’imposent : Largo Winch, Thorgal, IRS et XIII. Côté SF, Valérian, agent spatio-temporel et les univers de Bilal (dont s’est inspiré Luc Besson) se démarquent. On trouve aussi de l’absurde avec Le génie des alpages et le surprenant Philemon de Fred, qui signe aussi Le petit cirque. Et pour finir de la soft porn et du soft gore avec Reiser et Alexis.

Dans les années 1970, la bande dessinée va devenir le véhicule d’une critique lucide de la société chez Lauzier, en particulier ses Tranches de vie (5 tomes entre 1975 et 86). Ironique sera le personnage de Cellulite, héros féminin de Bretécher, créé en 1969 (en 1976, Roland Barthes la qualifiera de « sociologue de l’année »).

In the mean time

Dans la culture anglophone, on parle de « Comic books », étiquette à connotation enfantine que supporte des héros à la psychologie vide, des dessins dédiés à l’action et des couleurs vives uniformes. De Gasper le fantôme à Superman en passant par Archie, rien de très adulte. Les dessins animés à la Walt Disney sont du même ton (et amoraux). Seule la série marathon Peanuts de Shultz (elle paraîtra au quotidien plus de 50 ans) tranche, en plaçant une lucidité d’adulte dans la bouche d’enfants. À l’instar du rock, c’est d’Angleterre que viendra un vent de renouveau.

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Son plus illustre pionnier s’appelle Alan Moore. Un hippy grassouillet, typique de la fin des années 60, avec de grands yeux doux intelligents, une barbe et des longs cheveux ondulés. Il naît le 18 novembre 1953 dans une famille pauvre de la classe ouvrière. Ses parents logent dans le vieux quartier de Northhampton, ville où Moore habitera toute sa vie. Le logement familial ne comporte ni toilettes intérieures, ni de salle de bain.

Si pauvreté et manque d’instruction vont de pair, cela n’affecte en rien la fascination du jeune Alan pour les mots. Dès l’âge de 5 ans, il s’inscrit à la bibliothèque et dévore de tout. À la télé, les émissions qui chavirent l’imagination des jeunes (et la mienne) sont Le prisonnier, série surprise de l’acteur Patrick McGoohan, et Chapeau melon et bottes de cuir.

Les années 60, c’est aussi Marvel Comics, où le jeune Moore découvre Flash, Batman, Superman et les Fantastic Four. Entre 11 et 15 ans, Moore produit sa propre BD artisanale, Omega Comics, qui met en scène les « Crimebusters ». En parallèle à 11 ans, il passe avec succès le test national qui permet à de rares élus de la classe ouvrière de poursuivre leurs études dans un collège. Voilà Alan en uniforme dans un groupe compétitif. Habitué à terminer premier les doigts dans le nez, il se retrouve dix-neuvième. Côté littérature, il découvre Stocker, Wells, Lovecraft et Bradbury, mais aussi la Beat Generation : Burroughs, Kerouac et Ginsberg. Avant d’avoir fêté ses 16 ans.

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Le grand choc survient en 1970, lors d’un concert du groupe rock Canned Heat, où il expérimente le LSD. En septembre 1971, avant même d’avoir fêté ses dix-sept ans, il est expulsé de son lycée pour trafic de LSD. S’en est fait de ses études.

Il se retrouve à 7h30 du matin dans une tannerie à traiter des peaux de moutons ensanglantées. Pris à fumer un joint, il perd son emploi et devient portier pour un hôtel, puis obtient divers emplois de bureau.

Le roman graphique

Approchant la vingtaine, Moore crée des BDs en noir et blanc dont il est scénariste et dessinateur. Recruté par la revue anglaise 2000 AD, il abandonne le dessin pour se consacrer au métier de scénariste. En 1981, il conçoit de courtes histoires qui se déroulent après une apocalypse nucléaire dans une Angleterre assujettie à une dictature sans dentelles : V pour Vendetta, dont le héros rappelle le révolutionnaire Guy Fawkes (1605). Fait notable, pour s’inspirer, Moore va utiliser divers termes débutant par la lettre V, méthode dont s’inspirera Neil Gaiman, utilisant la lettre D, pour baptiser ses sept méta déités.

Ce qui fait l’originalité de Moore, c’est qu’il s’interroge sur la vie personnelle de ses héros. Par exemple, quelles relations ont-ils avec leurs proches? Je me rappelle avoir lu vers l’âge de 15 ans plus de soixante-dix Bob Morane sans pour autant savoir le nom de sa blonde ou de sa mère, quelle était sa couleur préférée ou s’il collectionnait des timbres.

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En 82 et 83, Moore remporte le Eagle Award, un petit honneur local qui impression les Étasuniens. DC Comics lui demande de revamper The Swamp Thing, un monstre qui se meurt du désintérêt des lecteurs (un héros de Comic books devient la propriété du magazine et peut être exploité sans son créateur). Une histoire de magazine étasunien peut occuper une vingtaine de pages dans plusieurs numéros. Moore transforme le monstre moribond en un antihéros écologique. The Swamp Thing devient la série d’horreur du moment. Les ventes du magazine vont passer de 17,000 à 100,000 copies en 4 ans. La BD d’horreur est redevenue terrifiante. Et le sexe y prend sa place.

Moore reprend ainsi quelques héros, notamment Batman : The Killing Joke, un petit bijou illustré. C’est avec Watchmen, son œuvre la plus célèbre, que Moore va redéfinir le visage de l’industrie des comics books. Chaque watchman est la reformulation tordue d’un héros typique, à l’éthique douteuse et au comportement dysfonctionnel. Bref, de véritables humains avec des préoccupations et des problèmes réels : écologie, inceste, jalousie, alcoolisme ou violence conjugale.

Post mortem

Après les succès de Moore, d’autres scénaristes seront invités à remanier en profondeur les personnages de DC. L’influence de Moore sur divers créateurs s’est retrouvé à la télé (Losts, Heroes) et au cinéma, The Dark Knight Return, le Batman signé Frank Miller, le concepteur de Sin City.

Neil Gaiman confia s’être intéressé à la BD après la lecture d’un épisode de The Swamp Thing sur un banc de terminus. Pour la première fois, il voyait un personnage de BD avec un vécu, comme doit l’être tout personnage de roman (Kundera le prêche dans L’art du roman). Il s’est mis à réfléchir les mythologie de cette manière (il a produit entre autres l’épisode 96: Day of the Death de la cinquième de dernière année de l’excellente série Babylon V, diffusée le 11 mars 1998).

Depuis Alan Moore, les Comics Books ont obtenu le respect de la critique littéraire sous l’appellation « romans graphiques ». Mauss d’Art Spiegelman a gagné le Pulitzer; les épisodes Shakespeare et Ramadan de la série Sandman de Gaiman ont aussi reçu un prix. En 1988, Watchmen remportera Hugo du meilleur « roman » de SF.

Parvenu à la cinquantaine, Allen Moore abandonne la bande dessinée (et la célébrité) pour la prestidigitation, la musique et l’occultisme, la fiction format « grandeur nature ».

Dans un livre adorable intitulé ADN Quand les gènes racontent l’histoire de notre espèce, Adam Rutheford parle un moment de diverses élucubrations génétiques concernant l’éventreur de Londres. Il explique sa célébrité par l’apparition des journaux, qui plaçaient ses crimes à la une (et non cessé de cultiver ce penchant depuis). Commentant le fait qu’on trouve plus de 4000 articles à propos de Jack the Ripper, il dit de From Hell de Alan Moore et Eddie Campbell : « le seul ouvrage qui vaille la peine d’être lu sur le thème ».

Dans l’arche

V for Vendetta, film américano-germano-britannique deJames McTeigue (2006).

From Hell, film anglo-américano-tchèque d’Albert et Allen Hughes (2001).

The League of Extraordinary Gentlemen, film américain de Stephen Norrington (2003).

Constantine, film américain de Francis Lawrence (2005).

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