Henri Laborit mentionnait que, devant l’évidence d’une défaite, la fuite est une réaction saine, honorable même. Si l’échappatoire n’est pas disponible, il peut se matérialiser dans le rêve, en particulier dans l’acte créateur.

Dans sa reprise élaborée de Frankenweenie, Tim Burton met en scène le théâtre de son enfance dans les décors qui sont les siens. Un imaginaire où il fuit un environnement qui est pour lui un véritable désert de solitude, comme le fut celui de mon enfance. Le cinéaste n’y relate pas de faits exacts mais un monde imaginaire qui ressuscite les émotions d’alors, surtout dans sa relation à son chien. Élèves, profs, parents et adultes, tout comme la ville, sont dans Frankenweenie inspirés du souvenir. Burton se permet aussi quelques clins d’œil. Le professeur de science rappelle le jeu de Bela Lugosi, Nassor possède un physique à la Boris Karloff et le personnage de E. Gore (Igor) fait penser à l’assistant bossu du Dr Frankenstein.

Un Pascal du macabre

Tim Burton est né à Burbank, un quartier au nord de Los Angeles, près de Beverly Hill : un alignement de villas et de pelouses identiques, à la population nivelée par le milieu, d’une banalité assommante. L’enfant d’alors s’y sent incompris, différent, de trop; les autres le trouvent étrange. Pourtant, lui se considère normal; ce sont plutôt les autres qu’il trouve bizarres. >Cette atmosphère de banlieue tranquille et puritaine m’étouffait. J’ai grandi dans un monde culturellement très pauvre, d’où les émotions étaient presque bannies, confie Burton en entrevue. Mon père était un sportif… et ça le désolait de me voir dessiner en permanence, il aurait préféré me voir dehors. …je me suis vite séparé d’eux, de cette vie. Mais sa fuite fut d’abord affaire de rêves. À cette époque, je ne comprenais encore que la solitude était mon choix.

Enfance solitaire dans une famille difficile, il meuble son temps de promenades nocturnes dans le cimetière du coin. Tout l’imaginaire de Burton peut être lu à la lumière de ces fuites du présent dans la fausse peur des morts-vivants. Burton était un fan de godzilla. Les films de monstres, d’horreur et d’extraterrestres étaient les effets spéciaux de mon enfance, l’irréel qui me faisait oublié un quartier sans histoire au nord de Montréal. Je me suis toujours rappelé Le septième voyage de Sinbad, film étasunien de Nathan Juran, réalisé en 1958, l’année de naissance de Tim Burton. J’ai d’ailleurs acheté le film il y a quelques années, encore émerveillé par le cyclope, la femme serpent, le dragon et les sorts du sorcier.

Il y avait tout près de Burbank les usines à rêver d’Hollywood : Universal, Disney et Warner. Moi, je regardais le samedi après-midi les dessins animés de Disney chez une voisine cultivée, qui avait la télé couleur et captait les postes anglais. À 16 ans, l’adolescent fuit la banalité banlieusarde pour s’installer seul au-dessus d’un garage, payant son loyer en travaillant dans un restaurant après l’école. Là, il se concentre à mettre en scène l’imaginaire qu’il s’est construit à force de promenades solitaires.

À 18 ans, le jeune homme décroche une bourse d’étude de la California Institute of the Arts, créée par Walt Disney à Valencia. Un programme conçu par le puissant studio afin de recruter de nouveaux talents à une époque où le dessin animé classique décline. Son film de fin d’étude, Stalk of the Celery Monster, montre un vieux scientifique vicieux, assisté d’un géant terrifiant, qui conduit de expériences sadiques sur une femme allongée sur une table. On s’aperçoit peu à peu qu’il s’agit tout simplement d’un dentiste qui fait son métier. Tout Burton est résumé dans ce film : le monstrueux n’est qu’apparent; les tombes ne sont que des pierres et les morts des squelettes inertes.

À 21 ans, Burton est engagé comme animateur par les studios Disney. C’est la période la plus malheureuse de sa vie : trois ans à dessiner un petit renard. Cinq années passent. En 1984, Burton, produit pour Disney un court métrage en noir et blanc mettant en vedette Shelley Duval et Daniel Stern : Frankenweenie. Trouvant l’œuvre trop effrayante, le studio la met de côté pendant des années. Séparation à l’amiable entre Burton et Disney; l’excentrique créateur n’y trouve pas sa place. L’association revivra en 2010 quand Burton réalisera Alice in Wonderland, dans l’esprit disneyen.

Monstrueusement humain

Comme dans le Frankenstein de Mary Shelley, les productions de Burton montrent un monstre, aux stigmates physiques impossibles à camoufler, et qui subit l’ignominie sociale. Le macabre est l’atmosphère dont s’auréole le monstre dans la vision des gens normaux. Pourtant, quand on le connaît mieux, on découvre en lui un être tendre qui souffre de solitude. C’est le jeune Burton qui s’impose dans sa fuite créative. L’esthétique néogothique sert à dénoncer les vrais méchants : les bourgeois bien pensants et les adultes en général.

Si les décors macabres néogothiques et les personnages monstrueux constituent la signature de Burton, une mise en scène plus réaliste est possible. Dans le film étasunien Regarding Henry (1991) de Mike Nichols, Harrisson Ford incarne un avocat véreux avec toute la prestance, le mauvais goût et le cynisme d’un homme qui a réussi. Mais voilà que, se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment, on lui fout deux balles dans la tête. Intellectuellement handicapé, sa guérison sera longue et incomplète. Au travail où il retourne, le voilà devenu ce monstre burtonnien, solitaire et émotif, qui découvre le salaud qu’il était, en même temps que l’amour de fille et de sa femme.

Une fois de retour à la maison, après un long séjour en hospice, d’où il ne veut plus partir, Henry panique comme un adolescent apeuré, dans le lit conjugal. Trait significatif que souligne Burton, la sexualité épouvante les monstres. La peur du monde adulte, où la sexualité règle les rapports entre hommes et femmes, est omniprésente dans ses films. C’est le cas d’Edward, embarrassé par ses longs ciseaux ; ou encore Batman devant les assauts de Catwoman. Les héros de Burton vivent reclus dans des manoirs, des donjons ou des greniers pour se protéger des gens et des tentations ; de la séduction des stéréotypes du bonheur, y compris Barbie.

Le catalogue Burton

D’abord mes préférés. Beetlejuice (1988). Michael Keaton y personnifie Beetlejuice, son ticket d’entrée à Hollywood. L’année suivante, Burton en fera son Batman. Mars Attack (1996), La guerre des mondes, version Ray Bradbury. Une panoplie de stéréotypes de la
Big Fish (2003), la vie d’un menteur qui dit la vérité. Et, bien sûr, Sweeney Todd (2007), le film fétiche d’une génération.

D’autres ont la signature particulière de Burton. D’abord Batman (1989) avec Jack Nicholson en Joker. Le rapport entre Batman et Joker ressemble au lien que fait entre eux Alan Moore dans A Killing Joke (1988). Y a-t-il eu influence? Dans le film comme dans la B.D., ce n’est pas tant que Batman libère Gotham du Joker, mais comment ce dernier libère le héros de lui-même. Le héros avec ses gadgets demeure ce petit garçon qui a vu son existence brisée, étant témoin du meurtre de ses parents. Un gamin dans la trentaine qui, la nuit venue, se camoufle sous sa panoplie sans même s’en amuser.

Dans Edward aux mains d’argent (1990), Edward est le monstre sensible qui d’abord épate l’entourage mais finit par manifester une trop grande marginalité. La tolérance d’une société devant l’anormale est limitée, et se retourne rapidement contre le jeune artiste, s’il dépasse les frontières de la bienséance attendue. C’est Johnny Deep qui incarne Edward. Ce fut l’occasion de sa vie. Il tourna sept autres films avec Burton. « J’ai tout de suite compris que ce personnage, c’était lui, quand il était enfant. Le fait qu’il me donne ce rôle si personnel, qu’il m’offre ainsi une part de lui, cela a représenté le plus beau cadeau qu’on ait pu me faire. Je crois, encore aujourd’hui, que c’est la chose la plus importante que j’ai réalisée dans ma vie d’acteur », a confié Deep en interview.

Et plus particulièrement Ed Wood (1994), un film sur la vie de Edward Davis Wood Junior, un réalisateur, acteur, producteur, scénariste et monteur américain (1924 – 1978), considéré par certains comme le plus mauvais réalisateur de l’histoire du cinéma.

Ed Wood est un monstre sans en montrer les traits physiques. Il plaidait pour le droit à l’existence des travestis et des transsexuels, et ne cachait pas ses obsessions pour la pornographie et l’érotisme déviant. L’Amérique de McCarthy des années 50 ne pouvait accepter cette sexualité hors norme.

Tout comme chez Burton, l’enfance pèse lourdement sur les rêves du cinéaste. Dès sa petite enfance, Edward Wood subit les affres de la fantaisie maternelle : celle-ci l’habille en fillette. À l’âge de 4 ans, le jeune Wood déambule en robe dans le voisinage. Il affirmera avoir porté des dessous féminins sous son uniforme au combat.

En écrivant ses premiers scénarios, il recrute les gamins du voisinage pour jouer de petites scènes. Il passe le reste de son temps dans les cinémas de quartier. En 1946, Wood déménage en Californie et propose ses services aux principaux producteurs. Il écrit et réalise Glen or Glenda, une plongée dans la psyché même du réalisateur. Dans les années 1950, Wood réalisa beaucoup de films à petit budget, aujourd’hui très populaires pour leurs erreurs techniques, leurs effets spéciaux amateurs et leur utilisation abusive d’images d’archives. En particulier Bride of the Monster, 1955 qui accumule les maladresses scénaristiques et techniques (avec notamment l’utilisation d’images d’archives n’ayant peu ou rien à voir avec le film). Le film sera pourtant le seul de toute sa carrière à réaliser des profits.
En 1959, c’est Plan 9 from Outer Space (l’histoire d’extra-terrestres ressuscitant les morts pour sauver l’univers) qui lui permet de passer à la postérité.

Miné par l’échec de ses films, Wood sombre dans l’alcoolisme et la dépression. Il survit dans les années 60 et 70 en écrivant un grand nombre de romans « pulps », horrifiques ou érotiques, ainsi que des scénarios de films de séries Z, puis de réaliser des films pornographiques. Pauvre, il meurt à 54 ans de complications dues à l’alcoolisme.

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