Au onzième siècle, un conflit religieux avait éclaté entre Ismaëlites et Nizârites, minoritaires parmi les musulmans. Successeur de Nazâr, tué, le charismatique Hassan-i Sabbah érigea en 1090 une forteresse à Alamut (« Nid d’aigle » en persan, à 100 km de Téhéran), y fondant sa fédération d’assassins. Sans armée, Hassan va utiliser l’assassinat politique comme outil de survie pour son peuple dispersé et affaibli.

Ses « fedayins » vont s’infiltrer chez leurs ennemis et demeurer dans l’ombre. Ce sont des commandos silencieux, entraînés à tuer, mais connaissant plusieurs langues, le commerce et les sciences. Si des citoyens Nizârites sont menacés par une autorité locale, un fedayin est mis en opération. Il ne tue pas forcément. La personne ciblée peut trouver une dague « hashshashin » sur son oreiller, suggérant qu’un changement d’attitude serait opportun.

La version officielle

La légende des Hashshashin (assassins fumeurs de haschisch) nous vient de Marco Polo. Pourtant, le terme en persan dit « guérisseur » ou « vendeur d’herbes médicinales ». Hassan-i Sabbah désignait ainsi ses fervents soldats. Personnage austère, il n’aurait jamais entériné l’usage de drogues ou d’alcool. Il donna d’ailleurs l’exemple en faisant exécuter ses deux fils, trouvés coupables de beuverie.

Polo aurait visité Alamut en 1273. Séjour fictif, la forteresse ayant été détruite par les Mongols en 1256. Comment pouvait-il parler de « ces jardins les plus beaux et les plus vastes du monde » ? Polo affirme que les futurs assassins d’Alamut étaient sujets à une initiation rituelle où on les droguait, simulant la mort. Ils s’éveillaient dans un jardin de fleurs où ils pouvaient boire du vin et disposer de jeunes vierges éblouissantes.

La légende d’Alamut me rappelle les guerriers nordiques qui, pour aller au Walhalla, se ruent au combat. Avec un petit quelque chose de plus.

Once upon a time …

L’homme pose une coupe sur la table tout en fixant Jafar droit dans les yeux. Une flamme ardente embrase son regard. Un être sans nom qui jamais ne lui demanda le sien.

À son arrivée à la ville, affamé et pauvrement vêtu, personne ne s’est moqué de lui. Le chemin menant à la forteresse s’avéra une longue ascension. Quand Jafar affirma vouloir servir Alamut, il est accueilli, lavé, épouillé, brossé et vêtu. Puis on le mène à une pièce où l’homme assis face à lui l’attendait devant un repas chaud.

Jafar lui raconta sa courte vie, ses déboires. L’homme lui demanda ensuite ce qu’il savait d’Alamut. Sa réponse occasionna quelques sourires, Jafar ne connaît que la rumeur.

Après une pause où l’homme semblait laisser décanter leur conversation, il lui a expliqué la vocation des assassins d’Alamut. Puis il fit apporter la coupe.
— Après l’avoir bu, je vais mourir?
— Oui. L’effet n’est pas immédiat.
— C’est douloureux?
— À peine (l’homme touche sa poitrine) là. Tout juste avant de partir. Tu te réveilleras dans un jardin de délices. Allah t’accueillera à bras ouverts.
— Je verrai Allah !

L’homme a un sourire indulgent.
— Aucun homme ne peut poser son regard sur le Très-Haut (il se penche vers lui). Tu verras.
— Combien de temps serai-je parti ?
— Ça dépend. Là-bas, d’un éveil à un coucher. Mais le temps est différent.
— Pourquoi ?
— Tu verras, sourit l’homme en se redressant.
— Et je me réveillerai ici?
— Malheureusement. Après avoir bu, il te faudra t’allonger dans une chambre. Nous avons le temps.
— Tu étais déçu d’être revenu à la vie !
— Je me sentais très vivant là-bas.

L’homme rit de bon cœur.
— Tu y es vraiment allé?
— Dans le Jardin des délices ? Aussi vrai qu’ici en ce moment. Et j’y retournerais à ta place sans aucune hésitation, si je le pouvais.
— Et à ta mort, tu y retournera?
— À jamais, après avoir bien servi mon maître.

Les yeux de l’homme devinrent un songe de lumière. Une bourrasque de vent traverse la pièce.
— Toi aussi, si tu le désires vraiment, ajoute l’homme en poussant la coupe vers Jafar. Donne ta vie à Allah et s’il te ramène à nous, sert Alamut, oasis de la vraie foi. Alors ta félicité et ton salut seront éternels.

D’un bras tendu spontanément, Jafar saisit la coupe. Le nectar surprend son palais. Un vin fruité, le goût du miel.
— Viens, ordonne l’homme.

Un escalier plus haut, un corridor aligne de petites chambres fermées, meublées d’un lit, d’un petit coffre, d’une cruche d’eau et d’un pot de chambre. L’homme ressort en lui demandant de verrouiller la porte de l’intérieur. Jafar s’allonge, sentant la finesse du tissu qui recouvre une paille abondante. Il ferme les yeux, repu (douleur en poitrine). Il veut réfléchir à…

En entendant le verrou s’activer, l’homme s’éloigna. Il reviendra dans quelques jours récupérer son initié. On va venir l’avertir. En de rares occasions, le maître l’avise qu’Allah a gardé le novice avec lui.

Un colis discret

Ce que ni l’homme ni Jafar ne savent, c’est qu’une trappe sous le lit permet de faire passer le corps refroidi au sous-sol, où il est emballé des pieds à la tête et installé sur le dos d’un cheval muni d’un attelage spécial. Les deux hommes mènent ensuite leur colis à une petite porte, peu fréquentée, côté est de la forteresse. Puis les hommes retourneront dans leur village, leur mission accomplie, ignorants le sens de leurs actions. Le maître d’Alamut n’assigne jamais deux fois cette tâche aux mêmes personnes.

À l’extérieur de la muraille, deux cavaliers voilés, de fanatiques serviteurs muets d’Alamut, prendront en charge le cheval et le mèneront haut dans la montagne, jusqu’à l’entrée d’une passe dont la traversée est interdite. Un voyage de trois jours durant lesquels les hommes mettront une crème aux tempes et au front de Jafar, lourdement drogué.

L’absorption d’une dose massive au départ provoqua une hypothermie et une semi-rigidité musculaire. La crème appliquée poursuivra l’effet. À l’entrée de la passe, un cavalier voilé attend. C’est lui qui prendra le novice en charge s’il est encore vivant. Le cavalier guidera le cheval et sa charge à travers les pièges du col. Lui seul connaît le chemin. Les deux muets attendront dans une grotte tout près. Il arrive que certains candidats meurent d’une hémorragie à la tête ou de déshydratation. Les convoyeurs retournent alors à la forteresse les mains vides.

Le cavalier débouche sur une toute petite vallée verdoyante. Des arômes de fleurs embaument l’air frais que brasse un vent doux. Le pourtour de la vallée est bordé de sommets et de pics rocheux. Les plus hautes cimes montagneuses se perdent dans les nuages. La découverte de cette vallée, soigneusement entretenue par ses jardiniers depuis, a inspiré son stratagème au maître d’Alamut : « un cadeau d’Allah pour celui qui ne doute pas ». Les hommes simples ont besoin d’une foi concrète et le Très-Haut lui offrait un temple grandiose.

Un paradis terrestre

L’effet de la drogue se dissipe. Jafar s’éveille lentement au son velouté d’une voix de femme, un murmure doux comme un vent d’été.
— Hamed. Hamed !

Un parfum, une main douce. Jafar ouvre les yeux. Un ange le regarde. C’est lui que la jeune femme appelle Hamed.

Durant des heures qui filèrent comme le vent, Jafar connut les caresses expertes d’amantes exquises. Il mangea des mets qui s’évanouissaient en arômes sur son palais. Des vins exquis dont il avait du mal à goûter les nuances. Les ombres s’allongeant, des torches aromatisées furent allumées. L’aube le trouva encore en pleine extase. Il s’endormit fatalement et sentit une douleur en sa poitrine.

Quand l’homme masqué déboucha à l’entrée de la passe étroite, les deux cavaliers muets attendaient. Ils ramenèrent Jafar, drogué, en trois jours, comme à l’aller. Deux hommes le ramenèrent à sa chambre.

Back at the ranch

Quand le jeune homme s’éveille, engourdi, il prend un moment à comprendre où il est. Des coups à la porte. Il se rappelle le verrou.
— Content d’être revenu en vie, demande l’homme.

Jafar se contente d’un sourire amer. L’homme émet un rire gras puis demande :
— Quel est ton nom désormais ?
— Hamed. Combien de temps suis-je resté allongé ?
— Une semaine.
— J’y retournerai à ma mort ?
— Si le maître est satisfait de toi. Lui-même me l’a assuré. Viens, il faut te préparer. Nous mangeons à sa table ce soir.

 

Comments are closed.