En souvenir des histoires
de Neil Gaiman

Vers 1839, pour amortir leurs frais de voyage et leurs achats dans les colonies indiennes, les marchands britanniques vendent de l’opium aux Chinois du sud, commerce qui détruit les individus et ruine l’économie locale. Chasser les Anglais manu militari apparaît nécessaire au général.

Mais malgré qu’ils soient peu nombreux, les intrus possèdent une arme terrifiante : le fusil. Un long cylindre qui projette un bout de métal à vitesse folle et à grande distance, accompagné d’un bruit assourdissant. Pour vaincre les Anglais, les soldats doivent s’approcher pour combattre à l’arme blanche. Or, les troupes du général sont formées de paysans et de militaires sans expérience qui rechignent à courir devant les projectiles. Les braves qui s’élancent se font faucher comme du blé. Les Chinois connaissent la poudre explosive (souffre, salpêtre et carbone), mais le canon leur est étranger (le fer est rare en Chine).

Une fausse vérité

Une « légende chinoise » raconte que ce général recruta de jeunes gens sans instruction pour en faire une troupe d’élite, rien de moins. Leur entraînement débuta par une mise en forme physique, combinée à une purification du corps comme de l’âme. Les recrues apprirent à combattre avec une arme en main et à courir rapidement. Au corps à corps, les Anglais seraient nettement défavorisés.

L’autre volet essentiel à leur instruction consiste en exercices de concentration et en une programmation spirituelle. Si un soldat peut s’élancer comme un projectile, n’ayant à l’esprit que sa cible à atteindre, il sera invulnérable aux fusils. Une foi inébranlable agit en bouclier déflecteur. C’est du moins ce que prétendent les instructeurs.

La première phase de leur formation terminée, les candidats doivent passer un test : courir 50 mètres sous le feu de quelques fusils. Ce sera la preuve de que ce qu’on leur prêche est vrai.
Si vous voyez quelqu’un tomber près de vous, c’est que votre foi est plus ardente que la sienne, expliqua le général à sa troupe avant l’épreuve. Alors, foncez! Foncez!

Il faut croire pour vivre

Certains doutent, leurs yeux trahissent une inquiétude; d’autres s’élancent en véritables bolides. Certains moururent, abattus d’une balle en pleine tête. Ceux qui doutaient. Les armes étaient chargées à blanc. Seuls deux tireurs d’élite tenaient les fusils meurtriers et connaissaient leurs cibles.

C’est cette mise en scène que le général avait en tête dès le début du recrutement. La confiance des « élus » est maintenant de pierre. Certains ont vu une arme faire feu sur eux à moins de trois mètres. La troupe d’élite reprend ses exercices, autant physiques que purificateurs.

L’épreuve finale arriva enfin : 100 mètres devant deux fois plus de tireurs qu’à la première épreuve. Quelques autres tombèrent, les plus lents. Pour être invulnérable aux fusils, il faut « être » un projectile; de corps et d’esprit, chacun l’a compris.

The D day

Le jour de l’assaut près d’une centaine de jeunes Chinois se ruèrent en hurlant vers le barrage de fusils. Le capitaine anglais dut crier ses ordres et menacer du pistolet certains de ses hommes pour éviter qu’ils s’enfuient ou tirent inutilement. Le dernier Chinois tomba à moins de deux mètres devant eux. Il s’en suivit un long silence.

Observateur attentif, le général Chinois s’en retourna, un sourire aux lèvres.

Le rapport de l’incident à l’état-major fit l’effet souhaité. Les coureurs semblaient indifférents aux balles. Certains sautaient rageusement par-dessus les cadavres. Si les Chinois avaient été trois cents, l’attaque aurait réussi. Les Anglais cessèrent leurs expéditions et entamèrent des négociations. Un accord stipula qu’ils n’aborderaient plus les côtes chinoises. En échange, ils prendraient possession de l’île de Hong-Kong pour un siècle et demi.

Post mortem

En 1997, la Chine reprit possession de Hong-Kong.

Dans son traité Les cinq roues, le légendaire samouraï Musashi note qu’un guerrier seul n’est rien contre un village en furie.

Durant la guerre froide, le maréchal russe Joukov avait dit, à propos des avantages de l’armée étasunienne : « la quantité est une qualité en soi ».

 

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