Le temps du monde fini commence
Paul Valéry (1931)

Je connaissais un itinérant poète qui, vers 2010, s’était trouvé un stand de quêteux « Gucci » (Apple) dans l’entrée non utilisée d’un logement tout juste à côté du Bily Kun. Ce bar, à l’époque du moins, s’affichait intello-artistique (comme le Central et le Quai des brumes fin 80s). Bref « le » spot. (Sur Mont-Royal durant la covid, le spot des musiciens était à côté de la terrasse du café Expressions, avec un petit banc, un petit arbre et de petites estrades devant la galerie urbaine aménagée en place de l’ancienne station d’essence.)

Un jour, plus affamé, un autre itinérant s’est présenté plus tôt. Quand le poète est arrivé, il n’a vraiment pas apprécié, revendiquant « son » territoire (les écureuils font pareil entre eux quand j’offre des peanuts). Bref, on allait en venir aux coups, me raconte l’ami. Le proprio du bar, à qui ça faisait mauvaise publicité, les a expulsés et a déclaré l’endroit interdit de séjour.

Son histoire terminée, l’ami s’est éclipsé un 2$ en main. J’ai souri. Une guerre de territoire inévitable chez toute forme de vie; le moteur de l’évolution, a compris Darwin vers 1840. L’occasion de libérer une agressivité concurrentielle inévitable, comme l’a exposée l’éthologiste Konrad Lorenz vers 1960. Une découverte fondamentale pour comprendre les génocides au vingtième siècle et saisir ce qui s’annonce pour le vingt-et-unième.

L’algorithme de Malthus

Entre le 15e et le début du 18e siècle, un optimisme contagieux envisageait l’avenir comme l’épanouissement d’un progrès continuel. Il faut souligner qu’à l’époque, les connaissances se sont mises à évoluer grandement grâce aux universités (créées au 13e siècle) et à la démocratisation de l’éducation. D’ailleurs, l’apparition d’objets techniques comme l’horloge, le thermomètre, le microscope, le scalpel, la règle ou la boussole ont éveillé les curiosités. Ce sont les débuts modestes de la physique, de la chimie, de la biologie et de la pharmacologie. On s’aide de la vapeur comme du charbon pour animer certains outils mécaniques et des procédés de fabrication en manufacture ingénieux sont mis en place. C’est l’avènement de la politique sans noblesse, sans compter la découverte de l’Amérique et l’exploration de l’Afrique, des terres immenses comparées à l’Europe.

Et l’apocalypse des chrétiens? Bof. On va sûrement trouver quelque chose pour devenir éternels, s’est-on convaincus. D’ailleurs on est tout près de parvenir à frôler l’éternité, nous dit-on d’une génération à l’autre. Comme disait Led Zeppelin, the song remains the same.

« Un doute m’assaille » (Achille Talon)

Est-ce vrai? se demande Thomas Robert Malthus, un intellectuel anglais. Demain sera-t-il toujours meilleur? Qu’arrivera-t-il quand il y aura moins de pommes (pire, d’eau) que de personnes qui en veulent? (Rappelez-vous comment certaines gens prennent d’assaut les épiceries à l’annonce d’un ouragan).

Dans An Essay on the Principle of Population, publié en 1798, prenant en considération que la terre est ronde, Malthus explique qu’une situation de crise surviendra inévitable. Il a développé un algorithme qui dit simplement que, les ressources se développant lentement et les populations croissant rapidement, on atteindra inévitablement un moment critique.

Chez l’humain, avant le monde industriel scolarisé, un couple engendrait en moyenne au moins six enfants. La population pouvait tripler d’une génération à l’autre, soit être multiplié par 27 en cent ans, disons; ce qui n’est pas le cas des ressources. Si les nouvelles terres découvertes permettaient une émigration massive (1 million d’arrivants par année aux USA vers 1900), la Terre demeurait obstinément ronde et l’espace habitable limité. Bref, Malthus venait de péter la baloune des penseurs euphoriques de la croissance éternelle vers un paradis format centre-d’achat godzillesque.

Cette manière d’envisager le futur frappa l’imaginaire du jeune Charles Darwin qui appliqua l’algotithme de Malthus aux baleines (gestation de deux ans). Un couple de baleines sans prédateurs (vers 1200) aurait engendré près de vingt millions de baleines passé l’an 2000 (un phénomène « sournois », comme le prêt à intérêt composé). Pourtant, se dit Darwin, ces baleines ne peuvent pas toutes survivre. Celles qui réussiront seront plus aptes que leurs concurrentes à trouver de la nourriture par exemple. D’où l’existence des girafes à long cou et la théorie de l’évolution des formes animales, causée par la concurrence intra espèce. Scrupuleux lecteur de ce raisonnement, Konrad Lorenz en dégagea les notions d’agressivité concurrentielle et de guerre de territoire. Mais l’appel aux loups fut ignoré. On ne met pas les brakes en pleine accélération, la langue sortie, la bave au menton. Du mois jusqu’à ce qu’une guerre nucléaire s’annonce à nos portes.

La population humaine atteignait à peine le milliard vers 1850, mais elle dépassait le 3 milliards un siècle plus tard. Elle devrait pulvériser la barre des 8 milliards avant 2050. Ça explique la quantité et la fréquence des génocides et les nombreuses escarmouches frontalières tout au long du vingtième siècle.

La fin d’un monde est proche

Par contre, un autre phénomène est apparu en fin de siècle. Il ne réglera pas les luttes entre itinérants, mais il apaisera peut-être nos angoisses quant au sombre avenir prophétisé par Malthus.

Celui qui m’a mis au parfum est un historien français, Emmanuel Todd. C’est lui qui avait prédit en 1976 l’effondrement de l’ex URSS vers 1990. Todd analysait trois variables dans chaque pays, le nombre de télés, le nombre de médecins et la scolarité moyenne. Son idée, fort simple, est que plus les gens s’éduquent, plus ils deviennent riches et plus ils s’achètent des biens devenus « essentiels » au bonheur des voisins. Plus leur situation devient sécure et agréable, moins les couples font d’enfants et plus ils revendiquent des droits démocratiques.

L’algorithme a été raffiné pour extrapoler la croissance des population au 21e siècle, en tenant compte en autres de la longévité des gens. Résultat? Vers 2100, les populations respectives de l’Inde et du Japon devaient être la moitié de ce qu’elles sont aujourd’hui. Une autre apocalypse annulée.

Par contre, ça ne règle pas le problème des hypothétiques 100 millions de naufragés, surtout en Asie, en recherche de terre d’accueil si les calottes polaires fondent d’un coup. Ne comptez pas sur la Chine, l’Inde et l’Europe pour nous aider à les relocaliser, là-bas on affiche complet.

In the mean time

Par contre, Todd a aussi prédit que les pays en voie de développement et de démocratisation verront les familles diminuées et leur bien-être augmenter en proportion, ce qui engendrera de brusques changements de mentalité, d’où une grande instabilité sociale dans ces régions (et d’où la politique chinoise). Un des pays les plus susceptibles, selon lui à l’époque, de subir de tels secousses était l’Afghanistan, possiblement le Pakistan.

Todd avait aussi prédit que, devant l’évanouissement d’ennemi extérieur après le démantèlement prédit de l’URSS, les État-Unis se polariseraient en deux clans opposés et un possiblement début de désunion apparaîtrait vers …2014. Compte tenu de ce qui se passe à l’automne 2020 en pleine période électorale, on ne peut qu’espérer qu’il n’ait pas fait bulleye.

Il a publié une analyse ultérieure en 2001, intitulée Après L’Empire: essai sur la décomposition du système américain, ouvrage qui a reçu un accueil mitigé.

 

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