Pour matante Micheline

Dieu n’est ni mort ni mourant […] Une fiction ne meure pas,
une illusion ne trépasse jamais, un conte pour enfant ne se réfute pas.
Michel Onfray, Traité d’athéologie

Depuis le temps qu’on me parlait du livre de Onfray sur Freud, j’ai fini par le consulter. Moche. On m’assura que son Traité d’athéologie était meilleur. Vrai. Onfray explique que le véritable athée est non seulement sans dieu mais aussi sans les valeurs associées au culte d’un dieu. Sinon, on parle d’un athée croyant. Mais c’est une position réductrice très marquetigne.

Il y a un hic d’ailleurs. S’attaquer aux pratiques et croyances religieuses, ce n’est pas s’attaquer à l’existence fondamentale de la foi. Le commun des mortels a besoin de concret. Pareil pour le religieux. C’est pourquoi les boucs émissaires et les messies existent; c’est pourquoi les Darth Vador sont haïs et les martyrs regrettés. On veut des saints et des démons, des prières et des icônes, des temples et des célébrations, des textes sacrés et des codes de vie. À la limite, on s’intéresse à la vie des gens riches et célèbres, un gros tas de cash en guise de clef du paradis.

Un rêve n’est jamais abstrait. Celui qui rêve de gloire se voit conquérant, gagnant d’un oscar, champion boxeur, président d’un pays; peu importe la mise en scène, sa gloire doit être « envisagée ».

La simplicité d’une foyance

J’ai ce sentiment que moi comme sujet (moi pour moi et moi seul) est plus qu’un effet secondaire de la matière quand elle se complexifie. Et si c’est le cas, rien n’empêche que ça fasse sens à une échelle de temps et d’espace trop vaste pour ma petite cervelle, anyway. Pourtant, rien dans le vocabulaire, les rituels, le calendrier et les prescriptions d’une religion n’est nécessaire à faire vivre cette foi.

De même, aucune religion ni secte n’est nécessaire pour que j’envisage que la vie soit plus qu’un accident géostatistique sur le third rock from the sun. Avoir foi dans la vie ne comprend aucune explication ou justification. C’est précisément pourquoi c’est une foi. Ça se passe de toute croyance comme de toute incroyance. C’est sans visage.

Cette prise de conscience, je l’ai eue pour la première fois à l’âge de dix-neuf ans. Un autre amateur d’échecs qui étudiait au collège m’avait invité chez lui. Nous avions terminé notre partie et le combat s’était mué en discussion. À un moment donné, l’ami me demande : « Es-tu croyant? » Mon compagnon de jeu se révéla croyant, moi athée. Un court duel s’engage mais chacun comprend rapidement que c’est en vain. Les arguments d’un athée sont difficiles à négocier. D’autre part, le croyant parle d’un « immatériel »; il n’a (forcément) rien de concret à présenter à la barre des témoins. Mais je suis du genre à apprécier qu’un argument m’ébranle. À la fin, nous nous surprimes l’un l’autre à affirmer qu’au fond, c’était un sentiment enraciné en nous depuis l’enfance qui fondait notre opinion.

Once upon a time …

Ma mère voulait toujours que je l’accompagne à l’église pour s’assurer que j’y allais, tâche que je détestais. Une trentaine d’années plus tard, je me rends compte que nous avions cessé d’y aller un jour. Pourquoi? Je le comprends en un sourire. Nous étions allé chez mon oncle Pierre qui, à l’époque, avait été le premier de la famille à avoir une télé couleur. Nous avions dévoré des yeux un épisode de Batman. À l’église, le dimanche suivant, je regarde le prêtre paré d’ornements et de vêtements cérémonieux. Avec ma spontanéité de jeune ado, je me tourne vers ma mère et lui murmure à l’oreille : «Un prêtre, c’est comme Batman, mais pour les adultes. »

Nous ne sommes jamais retournés à l’église. Qu’avait pensé ma mère alors, me suis-je demandé. Hélas, je ne le saurai jamais; la communication a été coupée en permanence.

Une question d’humilité

J’étais jeune. Par la suite, j’ai acquis beaucoup d’ignorances. J’ai conclu qu’on ne peut pas comprendre ce qu’est la vie dans sa globalité, encore moins savoir si elle est sensée. Que toute entreprise de ce genre est non seulement illusoire mais profondément prétentieuse. Alors, pour moi, croyants ou athées, c’est devenu une même position injustifiée.

Aujourd’hui, avec beaucoup plus d’années dans mon dos que devant moi, je suis prêt à endosser sans argument une foi en la vie, de présumer qu’elle est sensée, même si cette compréhension est impensable pour l’humain que je suis; et même pour toute forme d’intelligence, aussi développée soit elle. C’est le message du dieu Krishna au prince Arjuna dans la Bhagavad-Gita (résumons) : « T’occupe pas des scrupules, fais ce que tu as à a faire. Aucun être ne possède une compréhension globale de la vie qui puisse lui permettre de justifier la sienne ou la tienne. Pas même les dieux. »

C’est ce que j’appelle la « foyance », un « proto sentiment », qui ne nécessite aucune croyance et considère toute position athée comme une croyance du seul constat de sa prétention à dire.

Et en classe, alors que ma carrière de prof achevait, la vie m’a accordé un clin d’œil, encore.

Mathieu 5,14

Je venais de terminer un cours sur Nietzsche et le surhumain. J’avais parlé de Zarathoustra qui avait constaté l’absence de Dieu au sommet de la montagne. J’avais caricaturé les « dragons » qui prêchent au troupeau apeuré des « trop nombreux », genre : « Ton auto ne part pas, Mathieu 5,14! Tu cherches quelle direction prendre, Mathieu 5,14! Tu veux faire un gâteau au chocolat, Mathieu 5,14! »

C’était sorti spontanément. Pour tout dire, j’ignorais si un évangéliste s’appelait Mathieu. À la fin du cours, les élèves sortent pendant que j’efface le tableau. Je sens une présence dans mon dos. Une haïtienne québécoise typique, le visage rond et de grands yeux noirs intelligents.
– Oui?
– Pourquoi, Mathieu 5,14, monsieur?
– Au hasard. Je n’ai pas réfléchi.
– L’avez-vous lu?
– Euh… non. Ça existe? Faudrait voir, dis-je en souriant.

À mon grand étonnement, la voilà qui ouvre son sac-à-dos, en sort un étui en cuir muni d’une fermeture-éclair, d’où elle extrait une Bible à la tranche doré.
– Tu as une Bible dans ton sac!
– Oui.
– Tout le temps?
– Oui.
– Tu peux trouver le passage?
– Je pense que oui.

Elle me tend le livre. Je lis : « Vous êtes la lumière du monde: une ville située sur une montagne ne peut être cachée. »

J’ai souri :
– Tu vois, selon Nietzsche, Zarathoustra n’a rien vu au sommet de la montagne.

Je lui ai remis sa Bible et elle est partie. Si elle était foyante, la montagne n’était plus nécessaire (la bible aussi).

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