Je passe devant le Rideau vert en sortant de chez le dentiste. Sans trop savoir pourquoi, ça m’a rappelé que les cinémas sont disparus un peu partout, pas les théâtres. C’est peut-être difficile à imaginer pour quelqu’un qui marche sur l’avenue aujourd’hui, mais il y avait un cinéma, quelque part, côté sud, entre Papineau et Bréboeuf. J’y suis allé une fois, début 90. Il est disparu il me semble peu de temps après.

Sur St-Denis, le trafic est épouvantable en ce jeudi après-midi ensoleillé (c’était avant l’installation de la piste cyclable) et je vois au loin que les trottoirs sont bondés sur l’avenue du Mont-Royal. Le burger humain m’est revenu en mémoire; un outil pédagogique non négligeable pour introduire aux problèmes en éthique.

Le ego-burger

Première Caisse Desjardins fondée par des immigrants, sur St-Laurent ouest, entre Rachel et Marie-Anne

Il y a environ un siècle, les théâtres furent les premiers endroits où il fut interdit de fumer la cigarette. Pourquoi ? Il est aisé d’y roupiller et la cigarette tombe sur le siège. Une odeur de brûlé se répand, de la fumée devient perceptible et soudain quelqu’un crie « au feu ». C’est le signal de la ruée vers la sortie. Si courir est bon pour moi, c’est bon pour les autres et on se retrouve avec une gigantesque boulette de viande humaine trop cuite devant la sortie …que pourtant rien n’obstruait. D’ailleurs, les entrées et sorties des salles assuraient une évacuation rapide et sécuritaire, pourvu que chacun se comporte « normalement » et non en footballeur paranoïaque égoïste. La morale de l’histoire est : si c’est bon pour trop d’égoïstes, ça devient nuisible pour tous. D’où les lois.

Qu’est-ce qu’une loi ?

On va imposer des règles obligatoires de comportements que chacun doit respecter dans des espaces ou des situations où un comportement égoïste serait dangereux ou nuirait à la société dans son ensemble . Ces lois permettent, obligent ou interdisent certaines actions (pour un automobiliste, pouvoir tourner à droite, respecter un sens unique et s’arrêter à la lumière rouge, par exemple). En cas de transgression, la loi prévoit une punition (une contravention). Les limites de vitesse sont apparues avec l’utilisation croissante des automobiles vers 1910, autant à Paris qu’à New-York; il fallait protéger les piétons des conducteurs imprudents.

Le panneau coin Marie-Anne et St-Dominique

Les lois forcent donc les personnes, égoïstes de nature, à adopter des comportements altruistes, bons pour la société dans son ensemble, sans l’être forcément pour moi maintenant. Comme s’arrêter au feu rouge. Le bienfait obtenu est parfois surprenant. Voici un exemple cocasse. Si on restreint sévèrement les dépassements non essentiels sur une route achalandée, la vitesse moyenne des véhicules augmentera. Pourquoi ? Lors d’un dépassement, le stress causé aux autres conducteurs les pousse à ralentir. De même celui qui dépasse doit réintégrer la file et, ce faisant, freine et ralentit les véhicules derrière lui. Au total, pour que certains aient l’illusion d’aller plus vite, tous vont plus lentement. Phénomène de peu d’intérêt quand il y a peu de véhicules sur la route.

La maison de Léonard Cohen,
adjacente au parc des Portugais

Soulignons que la première loi imposée aux « citoyens » dans les chefferies naissantes, vers -5 500, fut l’interdiction de tuer sans motif sérieux un inconnu rencontré (certains vigilantes étasuniens considèrent encore que la présence d’un noir dans leur quartier les autoriseraient à sortir une arme à feu). Cette interdiction d’agresser les voyageurs a moussé le commerce, la propagation des découvertes et le bon voisinage.

Le boomerang

J’arrive à la croisée de l’avenue, où j’ai le feu vert. Je dois contourner l’arrière d’un véhicule à moitié engagé sue la rue St-Denis. Voyant les feux passer au jaune, le conducteur s’est engagé pour tourner même si il n’y a pas d’espace. Et ça ne semble pas prêt à bouger sur St-Denis. Il faut dire que les passants sont nombreux et ils ont priorité quand le feu passe au vert. Alors très peu de véhicules peuvent tourner et le dernier s’est impatienté.

Le véhicule reste immobilisé une quinzaine de secondes (la moitié du temps alloué à la circulation dans l’autre sens). La file d’attente s’allonge d’autant au nord sur la rue St Denis et l’impatience des conducteurs qui attendent croît en conséquence. La probabilité qu’un conducteur impatient demeure pris à son tour dans l’intersection augmente elle aussi en conséquence. Ce faisant, il bloquera l’avenue du Mont-Royal, où les véhicules ne disposent que d’une seule voie dans chaque direction.

Sur St-Dominique ouest,
côté nord de Napoléon

Je poursuis ma marche, MP3 aux oreilles, attendant que ma gencive « dégèle » quand un concert de klaxons tente d’abolir ma quiétude dans une charge à la Attila. Ils y vont « à fond la caisse » (comme disaient les français). La cause, je l’aperçois près de Rachel devant moi, c’est le véhicule du conducteur impatient que j’ai contourné précédemment. Il s’est immobilisé « en double », attendant que sa passager fasse « une petite commission », j’imagine, car la porte passager est restée entrouverte. Ce faisant, il bloque brusquement une des deux voie disponibles sur l’artère achalandé(c’était avant l’installation des deux pistes cyclables).

En connaissez-vous des comme ça ?

Le parc des Portugais, vu depuis l’entrée sud
sur St-Laurent

J’arrive au coin de Rachel quand je vois le véhicule s’immobiliser près de moi, déjà en partie engagé pour tourner, bloquant ce faisant en partie le chemin des vélos. Le conducteur semble irrité d’avoir encore « frappé une rouge ». Je décide de tourner et m’engage rue Rachel où là aussi conducteurs et cycliste se partagent la rue. Le véhicule s’immobilise loin devant moi à la hauteur de la rôtisserie et la dame ressort en vitesse du véhicule à moitié arrêté sur la piste cyclable. Je le dépasse, la rôtisserie est bondée et, au moment où je prends à travers le petit parc en diagonale, j’aperçois à ma gauche mon conducteur qui chiale dans la suite des automobilistes qui attendent au feu vert que car la rue St-Laurent est tellement achalandée que deux véhicules sont restés pris à l’intersection. Il klaxonne d’impatience, oubliant les résidents et passants dont, de toute manière, n’ont rien à foutre dans son centre d’achats.

Je remonte St-Laurent et, rendu près de Marianne, je vois au loin que sur Mont-Royal, un autobus est resté immobilisé au feu rouge. Ce qui veut dire que c’est complètement congestionné vers St-Denis car les bus sont très conservateur question de s’engager au travers une intersection. Mais moi, je bifurque dans le parc où se réunissent les vieux Portugais du quartier. Les bancs font dos à la circulation, un simple bruit de fond dans la quiétude feuillue.

Parc des Portugais, vu depuis St-Dominique

Et soudain, j’ai imaginé une situation qui m’a fait rire. Sur l’avenue du Mont-Royal (est), les véhicules seraient immobilisés parce qu’à l’intersection, rue St-Denis, les véhicules en direction sud bloquent la voie. La raison en est que, deux blocs plus bas sur Rachel, en direction ouest, c’est coincé depuis la rue St-Laurent. La cause est que, plus au nord, les véhicules sur l’avenue du Mont-Royal demeurent immobilisés dans l’intersection à cause des voitures qui bloquent la voie sur St-Denis.

Back at the ranch

Il est très difficile pour une société de fonctionner avec un pourcentage le moindrement élevé de comportements égoïstes. Imaginez que 30% des conducteurs ne réfléchissent pas avant de s’engager dans l’intersection en plein trafic et soient susceptibles de rester pris là : c’est la catastrophe. Et le même raisonnement s’applique aussi bien aux impôts qu’aux files d’attente.

La morale de l’histoire : « Ne faites pas à vous-même ce que vous ne voudriez pas qu’un autre vous fasse. »

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