Printemps — été 2007

 

Vingt-neuf mars. Deux semaines de solitude, de corrections et d’un haut-le-cœur au sujet du roman devenu labeur inutile. J’avais pourtant installé les bases de deux derniers chapitres de la troisième partie. Surtout la « finale » que constitue pour cette partie le chapitre vingt « dimanche 4 juillet ». Mais là ça va mieux. Mon Paris a transformé ma disponibilité à la vie en rêves éclatés.

 

Dix mai. Six mois sans cigarettes. [Hélas ! J’allais faillir. Ça m’a coûté cinq autres mois et un autre sevrage, nov. 08.]  Les corrections avançant bien au collège, je débute d’aplomb le chapitre dix-neuf. J’aurais facilement une trentaine de pages solides. Le discours de Feuerbach à Nilsson sur ce que change la poussée du pion roi n’est pas de Lasker, comme je le pensais. J’ai lu cela dans mon livre fétiche, The art of sacrifice de Vukovic, que je relis afin de trouver des problèmes d’échecs pour la chronique à B.D. Je possède ce livre depuis trente ans.

 

Toute ma vision du plan politique anglo-étasunien au vingtième siècle sera dévoilée à Ducrocq par l’investisseur numéro trois. La dernière intrigue se ferme. Le reste est écriture.

 

Treize mai : un court flashback sur la mort de Jessica Feuerbach me donne l’attitude interne de Joseph : « Tu feras comme si j’étais dans ta tête. » Je devrai vraiment tout relire avec attention.

 

Vingt-quatre mai. L’été débute. Dès neuf heures trente à la terrasse de La Brûlerie je rédige « à la Proust » un passage sur la mémoire (qui tombe pile), un enseignement de Béatrice. Ma plus vieille « bouteille jetée à la mer du temps » était un simple mot : cornichon. [Il pré-voit l’après 8 juillet 1920 du post mortem pour Madeleine.]

 

Vingt-neuf mai. En revenant du collège après avoir mis la clé dans la porte pour l’été, j’allume un joint avant de m’attabler au Café Pi. À ma grande stupéfaction, j’écris la scène qui scelle la vision politique du vingtième siècle dont j’ai saupoudré le texte. L’approche darwiniste de l’investisseur trois, si chère aux Anglo-saxons. En libérant Kolarov de son mécène, ce dernier comprend que le Russe n’est qu’un joueur. Ducrocq est brillant et politisé jusqu’à la moelle. Il vit d’ambitions. Tout était déjà là. Je n’ai eu qu’à tirer les fils et le motif de la tapisserie s’est refermé. Plus aucune bouteille à l’horizon dans la mer du temps. [J’avais oublié le « rocher de Gibraltar » d’Edouard Bennett qui termine le personnage de Charles James Bennett et ma vision du vingtième siècle par l’intérêt pour le pétrole, 28 juil. 07.]

 

Je décide d’occuper l’après-midi de Boey avec Ingrid et Ludovic avant la rencontre de Jiddu Krishnamurti. Je pensais mettre la rencontre de Joyce dans un parc. Mais cinq minutes d’Internet plus tard, Ezra Pound est apparu, lui aussi à Paris, supporteur monétaire de Joyce. Il jouera aux échecs avec Marcel Duchamp pour la couleur et un croc-en-jambe à la résolution de Jonathan. Ce sera dans un bistro alors. Sylvia Beach est lesbienne ! Elle fréquente une libraire française et en ouvre une en face, rue de l’Odéon. Le lien à Ingrid est tissé !

 

Treize juin. J’ai déjà une vingtaine de pages et il reste la rencontre de Krishnamurti, de Joyce, la carte de Belladona et la cinquième lettre de Bennett. Comme il s’agit de « coquilles » romanesques qui peuvent être terminées à part, je peux simplement les organiser et reléguer la rédaction finale à la relecture. D’ailleurs je me rends compte que je peux organiser les six chapitres à faire ainsi. Il ne restera qu’à entrer les corrections de Benoît sur le style et la structure pour la seconde partie. Je décide de remettre la rencontre Boey Joyce au dimanche, plus logique. La lettre cinq au mardi et la lettre six au mercredi, où il restera peu à dire. Avec les rondes, j’ai de quoi emplir les derniers chapitres et les structurer aisément. Quant au travail de relecture, j’ai un exemple. Feuerbach aime la boxe et s’en sert comme image pour caractériser le style des joueurs. Mais en quoi concrètement cela détermine son agir ? [Toujours pas trouvé ! Jan 12.(Oublié, 4 sept. 2017)]  Bref je débuterai mon roman avec un draft de plus de mille cent et quelques pages, plus un journal de quatre-vingts pages et une trame dramatique achevée. Là écrire deviendra un véritable plaisir onirique.

 

Dix-sept juin. Les deux derniers chapitres de la troisième partie et le premier de la dernière sont organisés. En corrigeant la chronique du lundi 5 juillet, j’ai pleuré. Ça ne m’était pas arrivé depuis le premier été en créant Nilsson et Boey. Je n’ai jamais été aussi étrangement heureux de ma vie. J’ai aussi trouvé la dernière phrase du roman. Elle concerne Jill Reeves, elle qui se tenait au-devant d’un paquebot dans les premières pages d’un vague projet en juin 2001.

 

Vingt-huit juin. J’ai terminé l’entrée des corrections suggérées par Benoît. Certaines ne se feront qu’à la relecture. Essentiellement, romancer et distancer les personnages de moi. Ça me démotive un peu de devoir réécrire. J’organise les scènes puis la manie de relire reprend ses droits acquis. Il restera du dix-neuvième chapitre peu de travail à faire. Je viens de le terminer, moins de trente pages ! Les deux suivants sont déjà en partie structurés. J’étais à peu près rendu là quand j’ai repris la rédaction en 2016.

 

Une chance, je m’essouffle après tant d’années. De plus, les problèmes que posera le travail de relecture m’accaparent. J’ai établi un mémo qui va comme suit :

Physique

Habillement et accessoires

Tics gestuels et manies

Tics langagiers et intérêts

Monologues intérieurs

Intérêts

Historique

échecs (liens aux autres)

 

[Et plus généralement le type de termes et de style pour animer chaque personnage. Frank peut investir un pion, Belladona le sacrifier, Cappello le chasser. Je retrouve ma volonté de faire des narrations de style distinct pour chaque personnage, mais sur un fond scénique et descriptif commun. Chaque joueur n’est plus une part de moi écrivain, mais bien moi écrivant chacun d’eux, 30 juil. 07. ]

 

Trente juin. Incroyable ! Quand Madeleine rencontre Miguel dans le train, la Lune est entre le transit à la Lune natale de Miguel et de Madeleine !

 

Six juillet. Le chapitre vingt (4 juillet 1920) qui clôt la troisième partie sera terminé d’ici une semaine. Moins de trente pages, c’est certain. Je n’ai plus grand-chose à ajouter aux personnages. Du moins pas avant la grande réécriture.

 

En l’observant, je me rends compte que la carte d’Hackerman, alors Gémeaux (28 mai), ne cadre plus avec le personnage. Je le place Capricorne. Je reprends le thème dans mon programme d’éphémérides pour m’apercevoir que je l’ai déjà changé pour le 28 décembre, mais que j’ai oublié de refaire la carte ! [être témoin de ma cohérence inconsciente est très sécurisant, nov. 08.]

 

Le lendemain, au Café Pi, j’apprends de Mike, un joueur d’échecs, que Conrad est déjà célèbre en 1920. En vérifiant, il est mort d’une crise cardiaque en 1924. Je devrai faire intervenir un fils naturel dans la révision. Après les avoir laissées en friche pour fignoler le reste du chapitre, j’ai rédigé les scènes de Picasso et de Belladona en moins d’une heure alors que je tentais de m’endormir. Je les ai minutieusement notées en moi et écrites le lendemain. Il manquait des détails au rappel, mais en fouillant j’ai trouvé mieux. Chaque scène se termine après quatre ou cinq lectures. Ça va vite. Question intrigue, j’avais oublié d’en terminer avec Belladona. [L’effet « sanatorium » s’impose à chaque personnage.]  Je comprends alors ce que signifie achever le roman. À la mi-juillet il ne restera que la quatrième partie, pour laquelle j’ai déjà une vingtaine de pages, la plupart à simple interligne.

 

Dans Blanchot, j’en suis à Orphée. Après un début de lecture fascinant, le livre est devenu assommant de réflexions d’érudit. La fin est mieux. Au début de la troisième partie, un court passage sur l’œuvre terminée est magnifique de précision existentielle. Blanchot a écrit des fictions, ça se sent.

 

Dix juillet. Le chapitre vingt (4 juillet 1920) avance à toute vitesse. Non seulement je ne fais que quatre ou cinq relectures avant d’être satisfait, mais je repère les passages en manque de romance. Je corrige directement. [L’effet sur le texte équivaut à un meilleur éclairage sur scène au théâtre.]  Un texte romancé est bien plus aisé à ciseler.

 

Douze juillet. Une autre intrigue se referme, celle entre Jonathan et Hanna. Je l’ai compris en l’écrivant. Le chapitre fera moins de trente pages et sera terminé d’ici deux, trois jours. Les deux scènes avec Hanna sont à concevoir autour d’informations à divulguer. J’ai devant les yeux, vers seize heures, le début de scène. Tout le romantisme s’y dévoile dans les attitudes d’Hanna et Jonathan ainsi que dans leur perception de l’autre. Tout devient concret.

 

Mais je viens de fumer. La marijuana est utile pour un accouchement, surtout provoqué, ou pour romancer de l’information, puis en lecture terminale pour repérer les « trous de vie ». Le reste du temps, il faut être à jeun et frais et dispos. D’être las d’écrire m’a poussé à fumer. Problème, j’avance alors très lentement, la dose me fatigue. C’est nettement mieux après un arrêt d’une semaine, d’un mois même. Avant un match pour le Championnat du monde, Mikhael Botvinnik se laissait un mois de liberté sans jeu d’échecs, à la suite de son entraînement.

 

Dix-sept juillet. Blanchot terminé, je reprends la lecture du journal, il y a trop de notes laissées en friche.

 

En pleine relecture du journal, je trouve dans le livre de Manguel l’histoire de la lecture publique aux travailleurs de l’industrie du tabac à Cuba à partir de 1850. Ça tombe pile ! Il me permettra d’en conclure avec Cappello. Dans cette scène, j’inverserai le procédé de la romance d’informations. Ce que Cappello ne pourra narrer, il le notera.

 

Vingt-deux juillet, quatorze heures trente. Par un beau soleil d’été à la terrasse de La Brûlerie rue St-Denis, je termine la relecture du journal. J’y avais beaucoup écrit depuis la relecture précédente. Une semaine de prises de conscience sur mon travail et mon trajet. Je me félicite de m’être entêté à produire ce journal, encouragé par Andrée. Il fait partie du roman. Tout comme le premier chapitre de Under the volcano.

 

Les compteurs sommés des quatre fichiers dit 299 000 mots. Le rappel de Mahler me fait frissonner [Plus maintenant. Depuis sept. 2009, je mets tout sur papier et fichier. Si je ne termine pas, tant pis.]

 

Ne pouvant me résoudre à attaquer le chapitre vingt et un durant ma pause de deux semaines, j’y vais pour le post mortem. Aussitôt la dernière phrase du roman me vient en mémoire.

 

Vingt-huit juillet. La canicule me ralentit, mais je passe le cap des 300 000 mots, ma dernière borne.

 

En relisant la chronique du « vendredi 9 juillet », je réécris encore et permets à Madeleine d’illuminer Bénédict, case close pour son post mortem. C’est la chronique du dernier chapitre au fond. De courtes scènes pour les deux derniers chapitres, où des prises de conscience de fin de tournoi (de roman donc) prennent forme. Une qui sera essentielle pour lord Bennett, et qui embroche l’intimité de son couple. Tisser les derniers chapitres m’appartient en propre. Une étrange intimité avec les « miens ». Ça devient un plaisir pour l’imaginaire.

 

Vingt-neuf juillet 2007. Un magnifique dimanche d’été. Le post mortem sera long à rédiger et dépendra de ce qui sera dit ou non dans les derniers chapitres. En débutant le vingt et unième chapitre (5 juillet 1920), la ronde la plus accaparante, je comprends que je devrai réécrire toutes mes descriptions pour rendre intelligibles au maximum les échecs au non initié [toujours pas fait, 4 sept. 2017]. Mais un minimum d’effort sera requis du lecteur et le nombre de diagrammes augmentera. J’ai seulement à en mettre plus d’un par section. Je ne sais pas pourquoi, mais je me l’interdisais.

 

Je dois faire une pause avant la grande relecture, me changer les idées. C’est ce que mon esprit laissait paraître. Ce « débordement » d’idées vient de ce que mon imaginaire est blasé. La création est devenue routinière, il le fallait. Mais six années et plus de onze cents pages, c’est long. Des vacances de l’écriture pour concevoir ailleurs et oublier un peu, question de récupérer mon enthousiasme pour le « dernier droit ».

 

Quatre août. Comme un cheval je suis revenu à mon chemin. Si la trame est aisée à construire, c’est toute la couleur des personnages que j’applique en plus. Le vingt et unième chapitre sera le modèle. Le lendemain, le flashback de Miguel tapé, je constate que ce sera cinquante pages. Je ne pourrai pas le finir. Une semaine off computer avant de retourner enseigner.

 

Onze août, deux heures du matin. J’entre les dernières corrections. Trente-deux pages décentes sur une quarantaine. Les trois derniers chapitres et le Post mortem resteront en friche. Pénurie de marijuana. C’est le moment d’arrêter. Je commence la réécriture terminale en octobre. J’aurai les quatre parties devant moi pour m’habituer à voir le livre. Le tout ressemble à un bloc de ciment de construction. Je recommence avec 1245 pages, six années et deux mois de travail. [L’auteur de ce dernier paragraphe, je le reconnais. C’est presque moi. La pause sera bien plus longue que prévu, mais ça n’a aucune importance, janv. 12.]