Printemps 2003

 

[Ma partie d’échecs est un journal où] les personnages deviennent les pièces d’un jeu étrange. Un solitaire, comme on dit des jeux de patience. Où nous sommes seuls avec l’intrigue des cartes. J’analyse le déroulement de cette joute de ma réalité. J’ai dû censurer certains passages des sections précédentes, ils fournissaient trop d’indices au sujet de l’intrigue.

 

Certains lecteurs dévorent le texte et m’en reparlent les yeux pleins d’étincelles. [Étonnant. C’était tellement confus par endroits, nov. 08.]  Je les fais rêver. Un livre marginal, difficile à certains lecteurs, surtout [le journal]. Ce n’était pas prévu d’être aussi singulier. J’en prends conscience au printemps.  Le rappel des biographies de Hesse et Joyce m’a convaincu de poursuivre. Les cinq prochaines années de ma vie, une estimation optimiste [réaliste, hiver 05], viennent d’être hypothéquées. J’ai pensé à Nietzsche qui n’a eu, en tout et pour tout, que dix années de sursis quand le soleil de sa conscience s’est levé.

 

Sinouhé, l’Égyptien, de Mika Waltari, repose sur une table au Café Pi, lieu de réunion des joueurs d’échecs. Certains me sourient en passant et demandent : « Ça avance ? » Quelques-uns ont lu les cinq premiers chapitres. Éric en particulier, qui me recommande Le dragon et le tigre de David Payne. Le personnage central y est un orphelin taoïste ! Je regarde le roman de Waltari, que le soleil éclabousse et j’imagine l’auteur de ce roman présent, à ma place, à son rêve d’écriture imprimé. Pour lui, ce premier abord au texte ne fut pas la rencontre d’un objet étranger, une masse de papier imprimé et relié, . Son roman fut d’abord un rêve d’écriture. Par cette « triangulation » de subjectivités que le livre permet, j’entrevois mon propre roman, là, sur la table [et les 4 tomes seront sur la table pour la relecture finale en juillet 2017]. Maurice Blanchot avait raison, un livre est une pierre tombale.

 

Écrire, c’est tracer son propre billet de loterie.

Parfois je produis un morceau de puzzle sans savoir où le placer. J’ai dû composer un sommaire des événements pour m’aider à étiqueter ces passages imprévus qui flottent dans un à venir incertain.

 

Je lis Au cœur des ténèbres de Conrad. J’apprends que, dans son film, Coppola a campé une trame « à la Conrad » dans le décor de la guerre du Viet-Nàn. Les lettres d’Édouard Bennett contiendront un traitement « Apocalypse now », mais dans le Congo de Conrad et Empain. Comment ? Je le déduis quelques jours plus tard. Francine m’a redemandé qui va gagner ? Elle opte maintenant pour Ekenstein. On est en mars. Le huit, ma romance avec Francine s’écroulait définitivement… dans une épicerie.

 

La conversation entre Hesse et Jill se construit sur la mise en personnage de notes de lecture sèches. Un travail fastidieux de retouches, de joints et rallonges. Mais le résultat me plaît. [Pourtant, les dialogues exigeront encore de lourdes retouches avant d’apparaître fluides, et ce jusqu’à la réécriture globale à partir d’octobre 07.]  Le lecteur fin connaisseur de Hesse appréciera, je crois. [Le résultat m’a motivé à forger d’autres épisodes avec Picasso, Proust, Krisnamurti, Jacob, Stein et Joyce, par la suite !]  Le rapport de Hesse à Jung, via Hensen, est fortuit. J’ai lu sur Hesse à l’hiver 2003 seulement. C’est incroyable ce qu’une coïncidence historique donne de la crédibilité à soi, post mortem !

 

Le problème d’avoir à romancer une accumulation de notes biographiques ou historiques est plus ardu qu’il n’y paraît à vol d’oiseau. J’en fais le constat en animant des personnages historiques. Je ne peux pas leur faire dire n’importe quoi, ils ont déjà une personnalité. Par contre, je dois mettre dans leur bouche certaines idées, un certain ordre d’idées même. Ce sera encore plus douloureux d’étaler un double matériel, politique et économique, en une seule scène, entre Bennett et Reeves. Un truc, j’ai scindé le guest appearence de Hesse en deux épisodes, celui de Krishnamurti en trois visites. Pour que ces conversations ne soient pas fastidieuses, il faut camper l’information dans des êtres vivants et un décor pertinent ; une conversation n’étant pas une démonstration. Je me retrouve à l’occasion hors de mon « horaire » intellectuel. À certains endroits, j’ai tout simplement jeté les idées en trop à la poubelle. La digression possède une logique qui se rit du raisonnable. Ma préparation pour ce long échange verbal entre le banquier et le diplomate consista d’abord en la lecture de certains chapitres du volumineux ouvrage de Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, un prêt de Philippe, un ami de Guillaume, qui étudie l’histoire. J’ai complété mes lectures avec L’argent de Galbraith, m’arrêtant à l’approche de la Grande crise. Une suggestion de Yves, qui m’avait deux étés plus tôt prêté un texte de Keynes.

[Si je n’avais pas tenu ce journal, je ne me rappelerais pas du dixième de mes lectures, de mes recherches , réécritures et découvertes de la psychologie des personnages, 30 août 17.]

Un œil de mouche ne peut pas être le simple flux de conscience d’un Je imaginaire vivant des scènes qui se collent frange à frange dans le temps. Ce serait alors l’œil d’un cyclope. Le présent est existentiel, tel le Dieu d’Anselme. Chacun vit cette existence en tant que lecteur. C’est d’ailleurs notre première motivation à lire : rêver, le roman ouvert en main. La conscience romancée est une conscience morte. La perception de chaque personnage propose autant de théâtres plausibles de l’existence humaine, autant de petites vérités. Le roman manifeste l’essence du sujet. Très précisément sa subjectivité. L’éclatement du héros unique en multiples personnages est l’œil de mouche de l’écrivain. Une trame fragmentée que le lecteur assemble en visions subjectives des personnages. L’œil de mouche reconstruit l’œil du Dieu balzacien en une somme de subjectivités aux bordures redondantes.

 

Une autre manière possible de lire le roman serait par personnage. Il suffirait de copier le texte et de supprimer tout ce qui n’est pas pertinent dans chaque cas ; un oeil de mouche cyclope.

 

Écrire, c’est comme ériger un bâtiment, doubler la hauteur oblige à quadrupler l’épaisseur. [Proust aurait dit « bâtir une cathédrale », selon Andrée.]  Selon un principe similaire, plus le roman est long, plus le travail de remémoration est ardu. À moins, peut-être, d’écrire à plein temps. [D’autres découvertes sur le sujet s’imposeront après six sept cents pages.]

 

Ulysse. Le titre et l’auteur (Joyce) m’avaient aussi échappés, en tant que « moulins ». Il faut être un Don Quichotte pour voir la poésie du monde.

 

J’ai découvert cette sortie du Dublinois : « Il n’y a de place dans le cœur d’un homme que pour un seul roman, les autres n’en sont que la répétition habilement déguisée. » [Ce qui est faux.J’en ferai la preuve avec mon prochain roman. 30 août 17. ]

Joyce n’était pas un ange et, par moments, il a vécu en enfer. Il buvait beaucoup. J’ai vu un film, l’hiver dernier, sur le poète Hawthorne, qui s’inspirait à l’opium. Vais-je me perdre dans mon euphorisant ? [Non, avril 05. (Un commentaire à l’été 07 clôt le sujet.)]

 

Me rappelant la scène du tirage, je comprends que je ne narrerai pas le déroulement de la réception du baron. Le roman prendrait l’allure d’un annuaire téléphonique. [Il le prendra de toute manière.]  D’imaginer tous les personnages qui pourraient s’y trouver me donne envie de l’écrire. De songer aux recherches et aux dialogues me décourage. Ce serait un si beau regard de mouche. Peut-être l’ajouterais-je en annexe, beaucoup plus tard. [Non, avril 05.]

Je me suis vu en stylo, la gaine étant ce puits noir et insondable à l’intérieur de moi. Où en est la jauge ? Peut-être se régénère-t-il, propose Luc au café. Mais je sais que certains écrivains ont fait le constat d’un puits à sec. [Ce ne sera jamais le cas pour moi ! nov. 08 (J’ai écrit trois livres de philosophie et une B.D. entre 2009 et 2016, et j’ai un autre roman en route alors que je termine celui-ci. (30 août 17)]

 

[Un numéro spécial sur XIII de Jean Van Hamme. Parlant de la création de l’histoire dans XIII, l’auteur affirme : « Je ne fais aucun plan, je n’ai pas de fiches. Cela vient au moment de l’écriture », comme Fellini ou David Milch (Deadwood). IL ajoute (et je souris) : « Dans le film L’arme fatale le flic noir, Danny Glover, explique à Mel Gibson qu’il est en train de retaper son grenier, et il lui montre un pistolet à clous. Une heure vingt plus tard, ce pistolet à clous lui sert à liquider son assaillant. C’est ce qu’on appelle un planting. Moi je fais des planting au hasard. Je préfère mon expression, 17 janv. 16.]

 

Le roman est la narration d’un cinéma intérieur. Sinon un simple exutoire à fantasmes. Je m’amuse à jeter de l’irrésolu en affirmations non développées. Autant de bouteilles lancées à la mer du temps. À mesure que j’avance dans le récit, je recueille les bouteilles oubliées. J’en lis le message caché en le déployant sur une feuille vierge, le roman ayant mûri en moi. [ Un exemple. « La parole d’un baron, ça compte, comtesse » de la journée du tirage (vendredi, 18 juin) sera mis en contexte au onzième chapitre, (vendredi 25 juin). J’avais une vague idée, mais, surtout, un jeu de mots excellent aux yeux de Duquesne. Tant pis me suis-je dit alors et j’ai lancé la bouteille, cueillie il y a deux semaines.  16 mars 05.]

 

Je viens de terminer la scène au salon, celle où Boey songe au chimpanzé. En marchant, je me rends compte que le lecteur pourrait s’imaginer que j’étais en possession, dès le départ, de toute cette piste des singes. C’est faux. L’épisode des cages est une anecdote retravaillée que m’a contée François P. au Café Pi. De fait, rien n’a été prévu, sinon les grilles de départ (le numéro des joueurs) et d’arrivée (le résultat au cumulatif de chaque joueur), ainsi que le parcours des duels (qui affronte qui à chaque ronde). [J’ai dû modifier la grille en cours de route afin de changer les couleurs entre Cappello et Reeves.]  Le reste a débuté quand j’ai imaginé des personnes en place des numéros, avec leur physionomie, leur caractère, leurs intérêts et leur désir de vaincre. Mon passé de joueur d’échecs m’a guidé. D’ailleurs, il n’y a qu’une seule manière d’animer un personnage, c’est de l’habiter. Dès lors, la machine tisse d’elle-même, s’alimentant à l’inconscience, fracturant la mine en fines poussières sous le laser qui, par la magie de l’imprimante, étale mon rêve en sections de chapitres.