Pause (octobre 2009 – octobre 2010)

 

Vendredi, 9 octobre 2009. Je grignote du temps sur mes semaines pour le chapitre 21. Il avance rapidement. Les trous laissés se remplissent aussi aisément qu’un moule à gaufre. Il reste au max une semaine de relecture plus la réécriture de la carte de Nilsson et de la lettre d’Edouard Bennett. Deux semaines pour un chapitre de quarante pages.

 

Samedi, 17 avril 2010. Je n’ai pas continué. Plus de six mois ont passés. J’ai décidé d’attendre avant de terminer le chapitre et le tout. Il y avait plus pressant. Et j’ai oublié mon texte ! Quand je repensais au roman, c’était le souvenir d’un travail au repos. J’avais conclu que je terminerais Icare une fois la maison d’édition trouvée (? Une fois mon projet en philo et ma chronique bien entamés, janv. 12). Je n’eus aucune inquiétude.

 

J’ai vraiment repris conscience du texte du roman, jeudi dernier (15 avril). À peine croyable. De me concentrer sur un ouvrage en philosophie accessible à un large public m’a fait mûrir. L’expérience du romancier m’a apporté un calme et une patience de « lecteur écrivain ». Un état de vigilance essentiel en philosophie pour être compréhensible.

 

J’ai pris trois mois pour fignoler le dossier de présentation. Au Café Pi, Frédéric Létia m’a aidé à « visualiser le produit ». L’objectivité est essentielle à une bonne présentation. Un travail qui ne me tentait guère, je l’avoue. J’avais décidé d’enseigner toute l’année à temps plein. Sans chapitres du roman à l’horaire, la tâche m’est apparue tout à fait acceptable. En plus, j’ai découvert la forme de mon Introduction à la pensée philosophique. Comme je veux utiliser une première version dès septembre 2010, la rédaction est pressante. Une fois le dossier de présentation prêt, étrangement, j’ai pris trois mois pour placer le tout dans une enveloppe !

 

Je ne voulais pas attendre la réponse, ai-je compris en ruminant ma gêne. Elle devrait être sans importance. Ceci compris, j’ai envoyé le dossier chez Gallimard. En guise d’explication, je place ici un large extrait de la lettre de présentation.

 

Pourquoi soumettre ce roman à Paris ?

Je ne veux pas publier en « autochtone » au Québec, mais à titre de francophone d’Amérique. Encore moins sous l’étiquette de « Canadien français ». D’une part, je ne suis pas Canadien. Mon pays, le Québec, est occupé par les Canadiens, des anglophones. D’autre part, je ne suis pas Français, je suis né au Québec. Je suis un écrivain francophone nord-américain.

 

Pourquoi chez Gallimard ?

Comment vous décrire le désert culturel d’où je viens ? Au début des années 60, le quartier Ahuntsic est une banlieue en voie de développement sur la rive nord de l’île de Montréal. Chez moi, aucun livre. Le seul dont mon père ne m’ait jamais parlé (ma mère lisait à peine) était d’un certain Jim Button, lanceur professionnel au baseball. Mon père en avait retenu que les joueurs regardaient sous les jupes des femmes assises dans les estrades. Question musique, trois « 33 tours » avaient échoué dans le cabinet de rangement d’un vieux « pick up », en particulier une compilation de guitare hawaïenne.

 

J’ai rédigé une lettre à ma voisine d’en dessous vers neuf ans. C’est devenu l’événement du coin. Il y eut les Bob Morane puis, à 15 ans, avec quelques dollars en main, j’entrai dans la papeterie-librairie, la seule à un kilomètre à la ronde. Le propriétaire y tient la série des « livres de poche ». Je scrute les titres et, inculte, j’opte pour le numéro 1000, Le grand Meaulnes. Je ne comprends pas tout, lisant trop vite, mais l’hyperespace où j’ai été transporté devient essentiel à mon bonheur. La science-fiction m’accapare jusqu’au jour où j’achète par méprise L’automate d’Alberto Moravia. J’y découvre enfin la littérature. J’ai vingt ans. Le reste est dans la biographie.

 

Gallimard me rappelle à un autre continent, où nous avons été oubliés. Où je me suis promis d’être reçu par la grande porte, pas en autochtone.

 

Présenter et expliquer une théorie, c’est raconter l’histoire d’une famille de concepts. Soudain, je me suis rappelé mon roman. Pas mon roman à terminer, , sur la table, mais d’un travail de création qui fut au cœur de sept années de ma vie. Le livre de philo avançait rondement, je me suis demandé où j’en étais avec Icare.

 

Le premier tome de mon Introduction à la Philosophie est presque terminé le 9 octobre. J’ai repensé au roman. Les lettres d’Édouard, une fois écrites, il restera à conclure quelques intrigues et narrer les deux dernières rondes du tournoi, du gâteau. Le reste… le « selon l’inspiration », je m’en passerais. Trois chapitres de 25 à 30 pages serait parfait. Mais jusqu’ici ce ne fut qu’exceptionnellement le cas. Avec les lettres complétées et les « nécessités à raconter » rédigées, les chapitres prendraient forme et consistance.

 

Il faut terminer la rédaction des lettres d’Édouard, donc. Comme je voulais le faire en octobre, ça me revient. Ce devait être une tâche ponctuelle et je l’ai négligée. Mais aujourd’hui, j’ai conclu que mi-mai, je m’y attaque. Ces lettres me replongeront dans le roman par le biais d’un seul îlot de personnages, les Bennett.

 

Il faut toujours garder en mémoire un ouvrage en suspens. Non avec une conscience coupable, mais en les imaginant reposer. Être attentif au sentiment que suscite en nous le rappel. La « distance d’intérêt » est un indice clair au sujet de la priorité d’écriture. L’oubli est significatif d’une fermentation à poursuivre. De pouvoir s’évader en s’occupant d’une autre création à l’occasion permet de travailler un maximum d’heures sans se lasser. La cadence olympique semble être d’une page et demie au propre par jour, peu importe sur quelle pile va la page.

 

Mardi, 20 avril. Gallimard a refusé le manuscrit, platement. C’est arrivé aujourd’hui.

 

Jeudi le 22 avril (entré le mercredi 28 avril dans une pause de correction, pour ne pas perdre la réalité !). Christiane, une lectrice de romans de cafés, à qui je fais lire l’extrait de la lettre à Gallimard que je place dans le journal, me dit qu’elle n’aime pas le paragraphe « non canadien ». Je me rappelle que Julie, une collègue de travail, trouvait la présentation du roman compliquée. J’avais cessé d’écouter les autres.

 

En ce beau jeudi, je marche jusqu’au collège. J’ai mis dans la présentation du roman un commentaire sur la langue qui est de trop (tout ça a été épuré en déc. ). Je vois mon produit à distance. Il n’est pas terminé en plus. Il manque à Boey l’angelos, le messager, qui cadre parfaitement avec son exposé sur le diable. Hier on m’a parlé d’un roman, La petite et le vieux, de Marie-Renée Lavoie. Elle enseigne la littérature à Maisonneuve. À la coop, on me dit qu’ils ont vendu tous leurs exemplaires.

 

De retour en fin de journée sous un soleil incliné, je me décide à aller voir chez Renaud Bray. Je « grabe » au passage un bout de papier où est écrit « Beigbeder », une recommandation d’une élève. Le livre de ma collègue est chez XYZ, aussi beau que les livres des éditions Acte Sud !

 

La réalité française, et européenne même, c’est loin du  mood québécois. Amours instables, adultères, publicité, bureaupolis et cocaïne. Très « speedé » l’Europe.

 

Je me rends compte que je peux puiser dans le style narratif de l’auteur, une manière d’être et de dire d’un personnage. On ne peut pas indéfiniment se dédoubler en d’autres individus. On finirait par s’y perdre. Mon roman n’est pas fini. Il n’y avait pas que des pages à écrire, il y avait une route à parcourir. Et les pages de journal en début de chapitre. Elles sont très importantes pour apprivoiser le lecteur.

 

En lisant La petite et le vieux, je me retrouve chez moi. J’étais un « Johnné Holéday », un « Elvus » format « ici radio bouche en cul de poule ». Une claque en pleine face quoi.

 

La lettre de refus comportait une erreur de code et arriva avec deux jours de retard. Le temps que je croise Christiane avec le journal, rencontre impossible autrement. Un autre clin d’œil de la vie. Quand on les ignore…

 

(15 mai) Quelques jours plus tard, j’ai raconté le refus et le clin d’œil a Frédéric. Il m’a expliqué que Gallimard se risque rarement à publier de nouveaux auteurs. Ils préfèrent cannibaliser les petits concurrents. Comme la ville de New York a fait longtemps au baseball. Mais il me fallait accomplir ce rituel pour comprendre. D’ailleurs, l’augure est venu.

 

Neuf octobre 2010. Le début de la lettre envoyée à Gallimard va faire le départ d’une chronique pour Noël.

 

Trouvé dans Smoke and Mirrors (The Goldfish Pool) de Neil Gaiman : « Books don’t write themselves. It takes thought and research and backache and notes and more time and more work than you’d believe. » Par contre, on trouve dans son cahier de notes, parlant d’écrire : « writing is flying in dreams. When you remember. When you can. When it works. It’s that easy ».

 

Vendredi, 15 octobre. Alors que j’enseigne, refais les premiers chapitres du Petit missel et écris une chronique, je tombe sur une vieille copie de Le degré zéro de l’écriture de Roland Barthes. J’ai lu le titre en surhumain. Que c’est ennuyant un français qui se parle !