Un singe surdoué

En route pour l’université en maths, j’avais songé un été à devenir chansonnier. La technique de la guitare étant une «discipline», je me contente d’un inlassable et fort occasionnel solo baptisé À un doigt d’un blues. D’avoir mis la main sous un panier de basket pour bloquer le ballon a condamné mon petit doigt au repos. Ce apparaît sur le manche à la suite des autres.

En route sous les yeux incrédules de mes professeurs de sciences, cer j’ai découvert les Échecs, le Bridge et l’amour au collège Ahuntsic. Dans un contexte familial inexistant passé les demandes monétaires, c’était m’assurer d’échouer les cours du matin. Si la tortue ne peut vaincre Achille, elle est devenu champion d’Échecs de son collège. Il suffit de s’accorder une année et quelques étés de plus.

À l’université, six mois fondent en une peine d’amour et des études inutiles. L’hiver sévit. Nous en sommes aux examens de mi-session.
– Ça ne se peut pas !

Je fixe incrédule ma note sur la liste des résultats du cours de géométrie différentielle, note digne d’un oracle. Autour de moi, que regards envieux et admirateurs. La plupart n’ont que survécu au test; le cours est indigeste. Mon absentéisme ayant réduit ma moyenne collégiale au seuil de la trisomie universitaire, j’ai été admis à l’UdeM sous condition : réussir tous mes cours. Un test de logique à l’entrée a sauvé ma candidature. Je réussis six cours, dont un annuel, de programmation, liquidé en dix semaines. De la plomberie sur papier.

Un constat lucide s’impose durant la pause des fêtes : la passion de mes collègues n’est chez moi qu’une indifférence attentionnée. Je ne ferai pas le singe longtemps à l’université. Par contre, j’ai gagné le championnat d’échecs de l’université.

La condition d’admission sautée à l’hiver, n’ayant que quatre cours en deuxième session, je joue aux échecs en toxicomane. Je suis devenu un Lucky Luke du chrono. Mes examens sont sont moches. Je ne comprends rien aux notes imprimées du cours de géométrie différentielle, notes qui me dispensaient d’assister au cours.

Le jour de l’examen, me voilà en route pour la cafétéria du département dès l’ouverture du métro à six heures du matin. Il fait encore noir. J’ai débuté l’étude de mes deux volumes d’algèbre linéaire collégiale vers deux heures trente am. Quand débute l’examen à neuf heures, j’ai frais en mémoire un savoir des pentes, des angles et de la trigonométrie. Je triche car je n’applique aucun outil différentiel pour justifier les règles que j’applique. Ma note auait cotoyer le zéro. Mais sur la liste de résultats, à la hauteur de mon nom, il est écrit 100. Un correcteur sous-payé a bâclé son travail. J’abandonne l’université. Quatre années et un futur de prof de maths à la poubelle. Que faire maintenant ?

Quatre décembre au soir, neuf mois plus tard. C’est la question quiz à deux heures du matin. Une fois les maths abandonnés, j’ai végété et cherché un emploi de soir ou de nuit, une djobine; idéal pour les tournois d’échecs. Je me retrouve à laver le plancher de la cafétéria de mon ancien département! En train de mopper le plancher, soudain l’éclair de lucidité : qu’est-ce que tu fous là. Un oracle, encore. C’est le temps des grandes décisions.Je remets mon seau au chef d’équipe et parcours quelques kilomètres à pied en pleine nuit. Je rumine. J’atterris au café En passant.

Le propos de certains cours est encore obscur mais mon intérêt est clair, je n’ai raté aucun cours. Je travaille pourtant le lundi soir de minuit à six heures. Je ferme, fais ma caisse, balaie puis je m’étends sur un banc une longue heure. Je me retrouve à neuf heures du matin en plein Moyen-Âge, attentif aux raisonnements de Thomas d’Aquin. Le département de philosophie est un univers surréaliste comparé à mon quotidien.

L’échec d’une réussite

Ma session terminée, je m’inscris au championnat ouvert du Canada qui se tient à Montréal. Les Spraggett, Biyiasas, Hébert, Day et autres ténors des échecs canadiens sont sur place. En quatrième ronde, avec deux gains en trois parties, mon meilleur départ à vie, je m’assois, désabusé, devant Léonid Shamkovich, un grand-maître russe. Il vient de demander l’asile politique en arrivant au Canada, après avoir terminé premier au championnat d’URSS, le plus fort tournoi connu, ex aeqo avec Anatoly Karpov, le nouveau champion du monde.

De dépit, je me résous à me battre. Sept heures durant, seul dans ma bulle de raisonnements, je me défends contre les assauts d’un samouraï qui doit absolument m’abattre. Soixante-dix coups plus tard, la partie se termine nulle sur l’œil amusé des maîtres canadiens. Seul sous la pluie dans le stationnement adjacent à la salle, la tension tombe, je tremble et je pleure. C’est trop exigeant. Ce sera la philo et l’écriture, j’abandonne les échecs.

À l’été, sur un banc ensoleillé du carré St-Louis, je concocte le tableau d’un tournoi fictif entre douze joueurs, compétition qui se serait tenu à Paris en 1920. Je construis les appariements et le tableau cumulatif. Il ne reste qu’à trouver des noms. Douze inconnus dont je présenterai le destin, le temps d’une compétition. Le bac en philo s’avère une aventure solitaire où, sous l’aile protectrice de mon futur directeur de thèse, Yvon Gauthier, je cueille des cours de lectures dirigées que j’investis en intelligence artificielle et en neuropsychologie. Plus ma pensée se développe, moins on me comprend. Rendu en maîtrise, je quitte mon emploi de serveur, saturé. J’envoie des CV à divers collèges, puis rien. Je suis sélectionné pour un emploi d’opérateur d’imprimante à l’informatique dans une grosse compagnie. Je vais mettre mes études en veilleuse.

Un clin d’oeil des Dieux

C’est d’un pas décidé que je descends l’escalier intérieur pour m’arrêter devant le temps nuageux et exceptionnellement doux qui annonce de la pluie au milieu de janvier. Une aberration. Je me décide finalement à remonter prendre le parapluie. En redescendant, j’entends le téléphone sonner. J’hésite. Est-ce important ? Je me rue ! Je décroche in extremis. C’est le collège Ahuntsic. Je débute lundi prochain, une ouverture de dernière minute qui me serait filée entre les doigts. Je suis le premier appelé sur la liste. Ce parapluie était une faveur qu’il ne tenait qu’à moi de saisir.

Quatre années plus tard, une réforme de l’enseignement m’éjecte du collège. J’abandonne tout, philosophie, blonde et chats. J’ai besoin de me retrouver. L’enseignement et la vie de couple me stressaient au point de m’en ronger l’estomac. Je sors une dernière fois du collège sans avenir, les épaules légères. Je retourne chez moi à pied.

Me voilà écrivain errant, au chômage puis à l’aide sociale. Je rédige un court roman minable et invraisemblable. Par contre, d’écrire dans des cafés m’enchante. Entre-temps, j’ai recommencé le bridge et m’initie au Scrabble duplicata. Je deviens directeur de séances de duplicata au bridge pour adoucir mes finances. J’entre dans un gymnase fin décembre 1985 pour me retrouver portier au Central, un bar de jazz à la mode l’année suivante.

Une saison en informatique

Manon, ma Mona personnelle, convint un comptable de réviser mes rapports d’impôts des dernières années. Elle pense que je vais écrire plus aisément avec un ordi. De ces calculs révisés, je retire un ordinateur et une automobile, les deux fort usagés.

J’ai obtenu mon appareil de Claude Deschamps, un ami connu fin secondaire, qui a fondé une petite compagnie de consultants en informatique. Je fais pour lui des livraisons et des installations de matériels. Irrité d’impuissance devant mon engin stupide de non convivialité, je m’équipe de manuels pour DOS et Wordperfect. Au point où je donne maintenant des cours de formation.Je, finis analyste programmeur autodidacte. Chemin faisant, j’ai complété la première version d’un essai pointu qui ne sera publié qu’en 1996. JPuis un second roman dont un ami lecteur conclut que c’est une coquille vide.

La compagnie est petite et nécessite une secrétaire : on me congédie. Unr semaine plus tard, je suis engagé au collège Maisonneuve. Depuis plus d’un an, je fais des applications sporadiques. J’ai prévu le coup. À mon premier cours, je demande une pause aux étudiants après une prestation d’une heure vingt. Ce sera le dernier emploi de ma vie.. Et ça me laisse le temps d’écrire. Quelques nouvelles laborieuse et deux livres de philosophie qui présentent mes cours. Et soudain, la foudre s’abat sur moi. Fin décembre 2000, une bosse qui s’enfle m’est apparue au côté droit de la gorge.

Un temps mort

J’avais tenté à l’automne un début de rédaction du fameux roman conçu à l’été 1976. La présentation du couple Reeves sur le paquebot cheminant vers les côtes françaises. En faisant le ménage des bouts de papiers qui trainent dans mes tiroirs, notes diverses sur des sujets divers, j’ai retrouvé le fameux tableau cumulatif des résultats du tournoi.

La fameuse bosse est une tumeur. Le Mahler de Ken Russell, visionné peu après avoir conçu l’idée du roman, revient me hanter. Ce roman c’est ma dernière symphonie, celle de trop, l’inachevée. Je n’aurais pas dû.

Début janvier, l’opération du docteur St-Louis est un franc succès, double tumeur non maligne. Seule séquelle, je dois tourner la tête à gauche pour bailler sinon j’ai une crampe, le muscle ayant été gratté. Je peux vivre avec ce détail. Un petit « non » qui prend longtemps à me faire voir le « oui » qu’il introduit.

Jusqu’à ce que mort s’en suive

En avril, de retour à la vie après m’être agrippé à l’extase d’avoir un présent sans futur, je poursuis l’écriture de « chroniques urbaines », courts textes entrepris alors que je me croyais perdu. Trop morbides et mal écrites. Elles deviendront en 2009 les Chroniques du Plateau Mt-Royal. Mais elles m’ont appris à relire, clarifier et corriger.

Le dix-neuf juin au soir, je m’installe au Canular, un bar de quartier sis à côté de chez moi sur l’avenue Mt-Royal. Claude, le serveur, un de mes premiers lecteurs, me sert un Perrier citron. Je débute la réécriture de l’esquisse maladroite retrouvée dans un tiroir avec la grille du tournoi. Je ne crains plus les Dieux, je suis déjà mort une fois. Plus rien ne va m’arrèter. Je veux écrire, je vais écrire. Le reste est dans le journal.

 

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