Hiver 2007

 

Un souvenir de ma prime adolescence. Alors qu’assis sur un bol de toilette, conscience inutile, j’attends que ce qui n’est plus moi me quitte de sa propre initiative, je remarque sous la poignée de la porte une date gravée dans le verni. Je l’avais gravée deux années auparavant, me révèle le message. Une simple inscription témoignait de moi à moi. Quelle étrange impression. Je me rappelle avoir voulu figer cet instant, me demandant comment je serais quand je le lirais par la suite. Et j’ai oublié, donnée essentielle. [Jeune, me rappeler quelque chose après l’avoir oublié m’apparaissait un phénomène fascinant, nov. 08.]  Un sentiment que Proust affirme être la seule forme d’entente si nous voulons vraiment communiquer avec les autres.

 

Trente années plus tard, seul le soir de Noël, j’écoute un troisième Scrooge consécutif. Celui avec Bill Murray. Les deux premières versions, anciennes, m’ont montré un adolescent qui ne sait aimer ni communiquer ses sentiments. Il se referme comme une tortue. Seule une mort annoncée place l’avare de soi en position de comprendre son handicap. La version moderne est dévastatrice. Bill « Scrooge » Murray se voit, enfant, recevoir pour cadeau de Noël deux livres de viande hachée congelée. Plus tard, il donnera des ustensiles à sa blonde, toute compréhensive, qui lui offre une édition couleur du Kama Sutra. J’en ai pleuré. De joie en fin de compte. Une « inscription » venait de revitaliser le passé. Une « bouteille de mon enfance » venait échouer sur la plage de ma conscience.

 

En ma jeunesse, la viande hachée congelée avait été une chemise blanche, par « catalogie ». Au lieu de « monter » vers la même forme (un parapluie et un arbre), les deux objets « descendent » à la même émotion source. C’est ce que Proust explique à Cappello. Le sumbolon grec (un os de poulet cassé en deux pour se rappeler un souper, donc une entente entre les deux familles) est une biscotte proustienne.

 

Je déteste qu’on me souhaite bonne fête, tout comme recevoir un cadeau m’embête. Ça date d’un certain Noël. J’ai une dizaine d’années et en ce samedi après-midi ensoleillé et froid je joue avec mon frère au salon devant le sapin de Noël. Pas de cadeaux sous l’arbre. Nous nous demandons où ils peuvent bien être. Vers seize heures mon père arrive. Ma mère se précipite dans le couloir. Des mots bas puis un : « Mais c’est Noël ! » Mon père repart en marmonnant. Au retour, il nous lance à chacun un paquet, une chemise blanche dans son emballage translucide, et un « joyeux Noël » laconique. Il s’était donné la peine d’enlever l’étiquette indiquant le prix. C’est vous dire l’amour fou dans lequel nous baignons. Mon frère et moi nous regardons puis continuons à jouer. Noël vient de passer, comme un ange. Déçus, sans plus.

 

Plus tard, j’ai compris le silence de ma mère faisant le souper. J’aurais pu lui dire qu’au fond, je m’en foutais des cadeaux, ce qui était presque vrai. J’étais trop jeune pour saisir la signification d’un silence. Juste apte à enregistrer le moment pour rumination future, comme tant de souvenirs d’enfance. Comme tant de bouteilles lancées à la mer du temps.

 

Un samedi après-midi de décembre où, contre toute expectative, il fait six degrés et il pleut à Montréal, j’apprends d’Élizabeth L., une ancienne élève surgie au Café Pi, que les verbes en chinois ne se conjuguent pas. Tous les événements sont notés au présent. J’ai toujours prétendu — parce que je ne savais pas pourquoi — que le roman parlait français, russe… et chinois. J’avoue, ça m’a remué l’ego. [Le roman parle aussi « tiers-monde » pourvu que le héros en subisse le politique et que le « moi je » des riches occidentaux s’oublie. De nombreux romans se sont d’illustres exemples. Il suffit de contacter une maison d’édition qui fasse la promotion des écrivains tiers-mondistes. (Le roman parle chaque langue comme le bonheur se puise de n’importe quoi, janv. 12)].

 

Vingt décembre. Dans une librairie de livres usagés, je tombe sur Le Docteur Faustus de Thomas Mann. On annonce une section succulente à propos du diable. Ça vise à rendre compréhensible l’acceptation du coût qu’exige le « coup de pouce » du diable [Je n’ai aucun souvenir de cette lecture, janv. 12]. Ça tombe bien. J’évalue le roman de Mann à 850 pages laser. Il a exigé très exactement 44 mois de rédaction, soit vingt pages par mois. Travaillant dans l’enseignement à temps plein, exception d’une session, j’ai tenu ce rythme durant trois ans. Voilà pourquoi je suis épuisé.

 

Mann va sur ses cinquante ans quand La Montagne magique lui procure une notoriété internationale. Ça confirme mon impression qu’avant la cinquantaine peu d’écrivains sont vraiment « grands ». Mann est le Proust des Allemands. Plus émerveillé par les sciences physiques que le social, plus intéressé par l’amitié d’esprit que les attirances sexuelles problématiques, plus lourd d’expression et continue d’idées, plus villageois et moins citadin ; bref moins Français et plus Allemand.

 

La préface de Michel Tournier en devient prophétique quand je revois les passages que j’y ai soulignés. D’abord : « Rien n’est plus constant dans toute l’œuvre de Mann que ce thème de l’initiation par la maladie ». Puis, la page suivante : « La première voie est la voie directe, habituelle et honnête. L’autre est une voie mauvaise qui traverse la mort : c’est la voie du génie ». Qui traverse la mort. Une autre préface me fait un clin d’œil.

 

En novembre 2000, une petite boule se forme au côté droit de ma gorge, sous le menton. D’un petit pois vert à un gros œuf en six semaines. Le médecin que je consulte in extremis avant le long congé des fêtes n’est pas rassurant. Une tumeur. Bref, je vais mourir. De retour devant ma table de travail cinq minutes suffisent à sécher ma peine, une question s’est imposée. S’il me reste quelques mois à vivre, qu’ai-je le temps d’écrire ? Ainsi que sont nées les « chroniques urbaines », laissées en friche depuis. [Reprises en 2008 pour un blogue à venir.]  Au début janvier, par un froid sibérien, je vais écouter la réponse à la plus importante question que jamais j’ai posée.

Deux tumeurs… non malignes. Je l’ai su avant même d’entrer. Le conducteur du taxi me confie aller au même hôpital voir son frère qui se meurt d’un cancer. Donc je ne l’ai pas. Toute ma vie peut témoigner de cette logique irrationnelle et des clins d’œil que j’ai reçus. En juin 2001, après une dernière vérification, le docteur St-Louis confirme que l’opération fut un franc succès. Aucune séquelle, j’ai sauvé ma joue et ma voix. Le film de Ken Russell sur Gustav Mahler me revient à l’esprit. La neuvième inachevée de Beethoven hante le compositeur qui meurt sans avoir fini sa dixième symphonie. Je m’aperçois que, saisi par une peur irrationnelle, je n’ai pas jamais débuté le roman ! Une heure plus tard, attablé au bar du coin devant un Perrier citron, madame Reeves naît sous ma plume. Dorénavant plus rien ne va m’arrêter. Comment ai-je pu oublier de narrer cet instant ?

 

Nuit du 27 au 28 décembre. Je solutionne l’écueil du trop long générique en le coupant en quatre, un morceau en début de chaque partie. La répartition des personnages selon les tomes est un problème intéressant en soi. Je me rends compte qu’aucun personnage n’aurait dû être présenté aux troisième et quatrième parties. Je ne peux plus rien changer à la composition, à la structure et aux personnages. En ce sens, mon roman est achevé. [Lu dans Manguel : « en créant le rôle du lecteur, l’écrivain décrète aussi la mort de l’écrivain, car pour qu’un texte soit achevé l’écrivain doit se retirer, cesser d’exister », 22 juil. 07.]

 

La plus grande tragédie d’amour du vingtième siècle est no contest (sauf pour ceux qui ne l’ont pas lu.)  Under the volcano de Malcolm Lowry. Il a été refusé par une quinzaine d’éditeurs à cause du premier chapitre [, donc anti-commercial. Pourtant, il suffisait de conseiller au lecteur de sauter le premier chapitre, incompréhensible dans une première lecture, 21 juillet 07.]  Je suis prêt, et ce n’est pas parole légère de l’avouer, à mettre mon roman à la poubelle plutôt que de le modifier. [C’est bien toi ça ! (Andrée)] Une thèse peut être refusée. C’est mon Ulysse, mon moulin, mon Guermantes. Je n’en ai pas d’autres.

 

Neuf janvier au soir. Tout en corrigeant l’interminable rêverie d’Itchkoff qui attend sous les yeux de Madeleine le coup de son mari, je découvre la différence entre l’exclamation interrogative « Quoi !? » et l’interrogation exclamative « Quoi ?! » Je n’imagine même pas expliquer cette distinction à certaines personnes. Cette même nuit, j’ai encore renvoyé la lecture de la cinquième lettre d’Édouard Bennett à plus tard [Toujours pas conçue, janv. 12]. Déjà trente pages et dix autres en friche. Dans un texte, il s’établit une « vitesse de croisière descriptive » qui détermine la quantité d’événements et de mots pour les décrire. Je demeure toujours fasciné par le constat que le qualifiable se quantifiât.

 

Ancien étudiant et excellent joueur d’échecs, Benoît examine les quelque neuf cent soixante pages terminées. [Un travail de moine ! Ses critiques des personnages, Feuerbach et Itchkoff en particulier, se sont avérées cruciales. J’ai dû repenser les personnages dans la totalité (l’épaisseur) de leur vie, nov. 08.]  Benoît croit nécessaire une liste des personnages et des liens qu’ils entretiennent, comme pour une pièce de théâtre. J’ai fait un signet à insérer dans le livre.

 

Le lien que je tisse entre Madeleine et Frédéric autour de la photographie est nécessaire pour montrer la vision de Madeleine dans son quotidien sans faire « arrangé avec le gars des vues », traduction québécoise de Deus ex machina. Cette intimité entre Madeleine et Frédéric existait donc dès le début du roman, comme plusieurs autres trouvées chemin traçant. Ces liens devront être insérés lors d’une relecture globale [J’ai arrêté d’écrire fin août 07 et j’ai commencé en septembre une réflexion à partir des biographies. (Construction lâche que j’ai peu utilisée finalement, nov. 08.)]

— Mais comment faites-vous pour penser à tout cela ?

En pensant à une chose à la fois et en me rappelant : « Cent fois sur le métier… » Mon directeur de recherche, Yvon Gauthier, avait habitude de dire : « Si tu travailles, on va t’apprécier pour ton travail. » Un logicien de l’âme.

 

Dans le dernier chapitre de Qu’est-ce que la littérature ? Sartre s’attarde au statut de l’écrivain en 1947. Il oscille entre des passages délirants et des constats d’une lucidité étonnante, en particulier (pour l’époque) sur le communisme russe. On y retrouve bien sûr sa manie de tout vouloir diriger vers une direction prédéterminée, penchant narré par Beauvoir dans le récit du début de leur amitié.

 

De ce chapitre, je retiens un passage qui touche à des éléments de mon journal :

« … l’événement n’apparaît qu’au travers des subjectivités. Mais sa transcendance vient de ce qu’il les déborde toutes parce qu’il s’étend à travers elles et révèle à chacune un aspect différent de lui-même et d’elle-même. » C’est le cas de Portrait of the artist as a young man de Joyce. Continuons : « … en renonçant à la fiction du narrateur omniscient, nous avons assumé l’obligation de supprimer les intermédiaires entre le lecteur et les subjectivités points de vue de nos personnages. »  Plus même, à rechercher : « … le réalisme brut de la subjectivité sans médiation ni distance. Ce qui nous entraîne à professer [le réalisme] de la temporalité. Si nous plongeons en effet, sans médiation, le lecteur dans une conscience, si nous lui refusons tous les moyens de la survoler, alors il faut lui imposer sans raccourcis le temps de cette conscience. »

 

Si l’auteur choisit les événements et les témoins, il ne décrit pas tous les événements ni tous les états de ses personnages. James Bond va pisser dans la vie, mais c’est sans importance. Il ne pisse pas comme « Bond ». Même cas pour le flux de conscience. De plus, entre l’observateur absolu et un flux de conscience, il existe diverses formes de narration « intelligibles » au lecteur, telle une description en « œil de mouche ».

 

Lu dans L’espace littéraire de Blanchot que je relis — l’avais-je vraiment lu la première fois ? – vingt ans plus tard : « Cette main éprouve, à certains moments, un besoin très grand de saisir : elle doit prendre le crayon, il le faut, c’est un ordre, une exigence impérieuse. Phénomène connu sous le nom de “préhension persécutrice”. […] La maîtrise est toujours le fait de l’autre main, celle qui n’écrit pas, capable d’intervenir au moment où il faut, de saisir le crayon et de l’écarter. La maîtrise consiste donc dans le pouvoir de cesser d’écrire, d’interrompre ce qui s’écrit, en rendant ses droits et son tranchant décisif à l’instant. » Je me suis maîtrisé.

Dix-sept janvier au soir. Je peux enfin formuler mon intuition au sujet du présent. Le passé narratif qu’on utilise de manière à isoler l’observateur de l’événement narré constitue un théâtre de l’écrivain. Mais écrire en usant de ce théâtre — de tout théâtre en fait — c’est admettre un présent du lecteur. Dans un roman cinématographique, c’est ce présent uniquement qui est à l’écran. Si la parole peut se transmettre au passé, on ne peut voir par les yeux d’un personnage qu’au présent. Le chinois, langue archaïque, en montre l’intuition première.

 

Vingt et un janvier 07. Je débute la session le 24 et le dix-huitième chapitre (18 juillet 1920) est interminable. Benoît a terminé sa lecture des 960 pages imprimées. [Merci, Ben, 4 septembre 2017.]  Une centaine de coquilles, de mots imprécis ou de trop. Il me faut uniformiser les « », italique et — tirets —, j’en ai oublié. Deux grosses journées de travail devant l’ordinateur. Revoir quelques incongruités et rendre intelligibles certains passages. Des débuts de scènes sont lourds en première partie. Les caractères de Boey et de Grâce sont à travailler. Feuerbach un peu. La troisième partie a été exécutée à cadence rapide, souligne Benoît. Par endroits, ça paraît. J’estime avoir grignoté un mois de travail au plus.

 

Benoît trouve les lettres longues. Comment fidéliser le lecteur à toutes les histoires du livre ? Pour les lettres, j’ai emprunté la forme du Dracula de Brian Stocker ! Mais avec Edouard comme seul témoin et plusieurs lettres de lui. Je viens de trouver comment finira son aventure. Benoît n’a pas pu résister, comme les autres, à me confesser qu’il avait hâte de savoir qui allait gagner. [C’est pourquoi il trouve que les lettres et autres digressions entravent le cours du récit. Dans Une histoire de la lecture, Alberto Manguel parle du lecteur qui veut savoir ce qui se passe plus vite que l’auteur ne l’a décidé, juil. 07.]  Chaque roman dit au lecteur : « Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses », Milan Kundera dans L’art du roman.

 

Vingt-sept janvier au soir. Itchkoff est réglé ! Ben disait ne pas ressentir la force du maître. J’ai reformulé la description du match de championnat, que j’ai inséré au chapitre trois. Ce qui s’y trouvait devient la narration de la montée du « docteur », incluant sa force par correspondance. Ces événements menant au championnat seront donnés en flashback au chapitre dix-huit pour expliquer le has been qu’il est devenu et répondre, du moins en partie, à la question « qu’est-ce qui a changé ? », posée dans le train en début de roman. Concevoir est un plaisir fort différent que celui de lire.

 

Premier février. J’entame quatre jours de congé. Ce sera ainsi toute la session. Réduction de charge d’enseignement, un bonbon que je me suis accordé. Puis ce sera l’été. Je sais exactement où je m’en vais d’ici janvier prochain, roman terminé [que c’est beau l’espoir !], dossiers de présentation dans les mains d’agents littéraires français ! [J’ai abandonné l’idée depuis.]  J’ai compris qu’on ne peut commencer à écrire un roman de plus 1200 pages que rendu fort loin dans sa conception. À moins de « tricher » en décrivant un monde connu. C’est le prix qu’exige l’approfondissement de nombreux caractères. Maintenant je sais qui ils sont, comment l’effet « montagne magique » va agir sur eux. Je connais toute leur vie et juin 1920 dans leur vie. Je sais comment ouvrir les scènes, les flashbacks. Je peux établir une chronologie plus humaine et mieux voir leurs tics de langage, leur gestuelle, habillement, etc. J’aurai beau avoir à relire plus de 1200 pages, ça devient un plaisir anticipé.

 

Vingt-deux février, seize heures. Première de mes quatre journées libres. J’ai rencontré une demoiselle toute en sensibilité qui ne pouvait se séparer d’un manipulateur intoxiqué. Un ami à elle tentait un peu rudement de la pousser à agir. Ça lui faisait mal de la voir bouleversée. Il a parlé d’une femme battue et abusée qu’il avait déjà aidée. Une année plus tard pourtant, il l’avait croisée, embarrassée d’être au bras du même homme. Cette scène ressurgit alors que sur papier Madeleine subit la première colère de son époux en quinze ans. Jacques n’accepte pas qu’elle soit amoureuse.

 

Le flash ! Mon roman manque de roman. Ça fait une année que je cherche. Depuis qu’Andrée m’a dit que seul Hackerman l’avait touchée, les autres personnages n’étant que des éclats de mon ego. Depuis aussi que Jean-Paul au Café Pi m’avait dit : « Ce n’est pas une phrase de roman » en en pointant une. J’avais cru à un manque de précision dans le concret, exact en fait, à corriger dans ma grande relecture où les liens préexistants découverts entre les personnages seraient intégrés au texte. Mais un roman, ce n’est simplement une intrigue qui d’une fin de chapitre à l’autre laisse des questions sans réponses. Ces points d’interrogation concernant la vie concrète de personnes. Les deux seuls que j’ai traités ainsi, ce sont Jill Reeves, dont Stéphane, un copain amoureux de la « femme » et de la sienne, m’avait dit les yeux brillants : « Comme elle est belle ! » L’autre, c’est Hackerman, avec lequel je n’entretiens aucune affinité.

 

De comprendre la sensibilité de cette femme qui se sentait coupable de devoir faire souffrir son homme, bourreau malgré lui à ses yeux, m’a fait comprendre comment tout doit être vécu. Je débute un livre alors qu’il est en grande partie terminé.

Au moment précis où le flash s’est imposé à moi, des larmes sont venues. Elles coulent encore en l’écrivant. Je suis toujours aussi heureux qu’à vingt ans de comprendre quelque chose. La finale de ma partie commence et je vais la gagner. [À la lecture de ce passage oublié cinq mois plus tard, l’émotion est revenue, grisante.][Je peux me « rappeler » l’émotion, mais ce n’est plus pour moi qu’un constat fait alors au sujet du métier de romancier, nov. 08.]

 

Je raconte ce « moment » à Benoît, que j’informe de cesser de corriger, j’ai compris. Il répond : « Il y a des notes dans le roman. Comme si tu les avais oubliées. » Dossier clos. Il me reste l’essentiel à faire, écrire « en » roman.

 

Premier mars. Toutes les phrases doivent jaillir de la vie, jamais de mon désir de dire. Le « devoir » sartrien s’est évanoui et l’espace-temps devient « littéraire », cet espace qui fascina tant Blanchot. C’était si simple.

 

Dix-huitième chapitre. J’ai passé l’étape des mille pages, épuisé. Avant l’arrivée de Madeleine dans la salle du tournoi, c’est trente-cinq pages qui nécessitent trois ou quatre « passes » par endroit. La section d’après demande trois grosses révisions, la dernière révélant un vice caché par un texte déficient. À partir du sept mars, j’aurai onze jours pour terminer le chapitre, soixante pages au moins. Cinq mois seulement pour le reste. Je devrai commencer ma grande révision de septembre je vais travailler à temps plein une session avec quelques chapitres encore en friche à la fin. Tant pis. [Ma lame s’aiguise avec le temps, nov. 08.]