Été-automne 2001

 

[Je me dois d’insérer une parenthèse abrupte en ce 17 juillet 2007. J’ai lu dans Blanchot ce passage : « Le journal ? Ce livre, apparemment tout à fait solitaire, est souvent écrit par peur et angoisse de la solitude de qui arrive à l’écrivain de par l’œuvre ». Ce n’est le cas ici. Je veux noter les « coups » de ma partie d’échecs, celle où mes personnages prennent vie sur l’échiquier parisien en 1920. Tout comme aux échecs, j’ai évolué rapidement dans ma compréhension entre 2001 et 2007, au point d’en venir à lire Sartre et Blanchot au sujet de l’acte d’écrire. Ce sont les étapes de la création du roman, ainsi que l’évolution de mon art d’écrire que j’ai noté. Ça s’apparente à ce journal de bord que tenaient scrupuleusement les capitaines de navire parcourant les rives d’un continent inconnu. Maintenant que vous avez l’esprit, voici la lettre.]

Dans La tour d’Ezba, un roman d’Arthur Koestler, une scène à l’ambassade m’a profondément marqué. Autant l’Arabe que le Juif y vivent, parlent et pensent à partir de leur vision du monde. Les positions politiques anglaise et étasunienne y sont magnifiquement campées. Chaque personnage parle dans les limites de sa conscience possible. Une année plus tard, je lis Les gagnants de Julio Cortázar alors que je débute le premier chapitre, le seize juin 2001. Honnêtement, je pense pouvoir faire mieux… et c’est très prétentieux. [Non. C’était un objectif. Lu dans Blanchot : « L’écrivain n’est jamais devant l’œuvre, et là où il y a une œuvre, il ne le sait pas… » juil. 07.] Il m’est devenu essentiel d’arrimer la vision du monde de chaque personnage à l’exposition de ses racines [, son passé épiphanique, avril 05.]. Cette conviction s’est épanouie à la lecture, d’ailleurs inachevée, du roman Les filles du Saint Calvaire de Pierre Combescot. [J’adore ses romans mais je n’en termine aucun ! nov. 08.]

L’idée d’une durée qui s’écoule différemment durant le tournoi que dans le quotidien m’a été suggérée, il y a vingt ans déjà, par La montagne magique de Thomas Mann. Le tournoi va remplacer le sanatorium. À l’instar de Mann, je voudrais que la succession des rondes modifie l’écoulement des jours. [Un objectif qui prend forme dans la troisième partie, mai 06.] Le tournoi est un intermezzo qui s’impose à la vie de certains personnages.

 

Été 2001, je cherche des informations sur la Grande Guerre pour alimenter le côté espion de John Nilsson. Ce qui ne me mène nulle part. J’ai aussi parcouru une cinquantaine de pages d’un ouvrage de Keynes, un prêt de Yves, un ami joueur d’échecs. Ces deux recherches terminées, je conclus que je devrai inventer, quitte à atterrir dans l’histoire réelle par « points de capitonnage » (ceux qui attachent le cuir au divan). [À ce jour de décembre 2002, je n’ai pas regretté ce choix. (Je ne connais pas d’alternative, nov. 08)] Le dictionnaire des noms propres s’avère un outil incroyablement utile à fabriquer du faux. Une biographie de Roland Dorgelès, Bouquet de Bohème, est l’occasion de grappiller quelques anecdotes parisiennes.

 

Au départ, les personnages principaux devaient être Feuerbach, Cappello, Kolarov, Reeves et Ducrocq. Le personnage de Nilsson s’est concrétisé à la lecture d’un épisode biographique de Jack Kerouac, Les clochards célestes. Ce roman, celui de Cortázar et quelques autres m’ont été prêtés par Robin, mon conseiller financier et néanmoins bon ami. [Décédé suite à un arrêt cardiaque en 2005.] C’est la première fois que j’ai besoin de lire en écrivant. La tendance s’est maintenue par la suite. [Elle s’est accentuée durant l’année 2003 puis s’est presque éteinte par la suite. (Lire n’a plus aucune incidence sur ma plume, nov. 08.)] Feuerbach naît de l’expression « mot juste » avec, en arrière-pensée, un doigt parcourant le texte de l’Ancien Testament. Quand mon esprit se relève d’un croc-en-jambe de l’imaginaire, c’est toujours en devinant mieux la destinée d’un personnage. [Je baptiserai par la suite ce phénomène « bouteille lancée à la mer du temps », nov. 08.] Jill Reeves fut stimulée par le charme de ma première et fervente lectrice, Francine. Je me mets à parler de ma muse dès la mi-juillet. [Ce n’est qu’à l’automne 07 que Jill Reeves deviendra réelle pour moi, nov. 08.]

 

Boey est une libération théologique personnelle à partir d’intuitions philosophiques suscitées par les idées de Hegel et Berkeley. [Un des plus complexes, il s’avérera, nov. 08.] Le personnage concret est vaguement inspiré de Guillaume, un des joueurs de la partie de Vampire que j’anime encore pour quelques semaines, cet été 2001, le roman débuté. Belladona est une manière d’exulter mes fantasmes machos [et la tendresse d’homme que ce caractère cultive, nov. 08.]Madeleine est une réponse, cinglante de réalisme, de moi-même, homme pratique, à moi-même, esprit rêveur. Quant à Ducrocq, c’est l’intransigeante asocialité de mes vingt ans qui y prend ses aises (Le personnage n’a subi aucune retouche en dix ans ! Mars, 11). C’est aussi mon passé de directeur de tournoi de bridge, où sévit le survol omniprésent d’une conscience détachée du combat. Son penchant marxiste est inspiré d’une note lue dans Europe échecs, je crois, une trentaine d’années plus tôt. On parlait d’un fort joueur d’échecs français, mineur de métier, qui ne put se faire justice dans ces conditions de travail. Jeune et idéaliste, je croyais que tout était affaire de talent, de rêve et de révélation. La lecture d’un constat aussi platement réaliste me chavira le cœur. L’âme d’Ekenstein m’appartient, le personnage s’inspire d’un vieil ami, Robert B.

 

Vers le quinze août, le second chapitre (16 juin 1920) terminé [Croyais-je ! nov. 08.], une relecture s’impose, question de vérifier que je tiens mon monde en main. J’ai au propre plus de cent pages. Chaque section de chapitre a subi une dizaine de relectures et à la fin, n’ayant plus que des corrections mineures à apporter, j’ai abandonné le polissage du texte. [Je n’ai jamais abandonné cette méthode. juil. 07.] Il s’avère que oui, je tiens mon livre bien en tête. Il suffit d’un peu de méthode pour noter les lignes romanesques et les données propres à chaque personnage. [Ouais… Par la suite, j’ai dû créer des documents de référence par trois fois, 5 sept. 17]

 

Écrire relève de la pure intuition. J’en ai pour des années. Ça ne me chatouille même pas de penser que je pourrais mourir avant d’avoir terminé. [J’ai tout de même pris des précautions en 2016, le tome 3 s’achevant. ] C’est la leçon que j’ai tirée, il y a bien longtemps, de la biographie de Mahler imagée par le cinéaste Ken Russell : une œuvre demeure toujours inachevée. [J’ai revu le film, intrigué, après plus de trente années. Il a mal vieilli. Je n’ai pas pu ressusciter l’envoûtement d’alors, nov. 08.]

 

Je m’attaque à Kolarov, qui ouvre le chapitre trois (17 juillet 1920). Je cherche toujours le fond de mon intrigue. J’ai parcouru la liste des expositions universelles énumérées dans le dictionnaire. C’est l’exposition de Montréal en 1967, l’unique grande ville francophone d’Amérique (Ma ville ! J’avais quinze ans.), qui battit le record d’assistance de l’exposition de Paris, celle de 1900 !

Quelle ville effervescente a dû être la capitale française en ce début de siècle. Il y aura une autre exposition, mais européenne celle-là, en 1925. J’apprends qu’elle devait avoir lieu en 20, mais fut remise tour à tour en 22 puis 24. Pourquoi ? Sans que je puisse mettre le doigt sur la trame sociale qui me hante, je veux faire du tournoi une occasion publicitaire style « grand prix de formule un. » Yves me fait remarquer que si les bâtiments sont détruits durant la guerre, les terrains restent.

Je lis Le Nouvel État industriel de John Kenneth Galbraith, trouvé en avril dans une vieille caisse humide en déblayant le hangar du logement où j’habitais. Naît l’idée de l’investisseur numéro trois. Je suis en quête d’une trame économique de fond, quand on dépose dans mes mains le livre de Yvon Toussaint, Les barons Empain. Cette lecture est une suggestion de la compagne architecte de Robin, Michèle, qui, m’expliquant le « projet Voisin » de Le Corbusier, me donne l’élément clé qui me manquait. Je l’en remercie encore. Dumoulin et le baron Duquesne prennent dès lors tout leur sens. Le couple Dumoulin doit beaucoup quand j’y repense à Un amour de Swann de Marcel Proust.

 

L’idée des personnages commentant le livre comme s’ils l’avaient lu s’est imposée en cours de rédaction du chapitre, au parc Lafontaine. Cet exercice fort narcissique s’est avéré instructif pour cerner la vision globale de chaque personnage. Je fait lire le premier chapitre à plusieurs ami(e)s, question de me rassurer avant de poursuivre. Je vais engloutir des années dans la rédaction de ce roman. Les personnages commencent à prendre contact quand ils arrivent à Paris. [Erreur. Plusieurs se connaissent, nov. 08.] J’imprime un embryon de chapitre trois. Les trames principales sont trouvées. Le calendrier des rondes du tournoi ainsi que le résultat des affrontements s’avèrent une fructueuse contrainte. Ces données objectives, je les avais fixées dès 1976. J’ai traîné ce bout de papier de tiroir en tiroir, de logis en logis durant vingt-cinq années ! [Je possède un éléphant bleu en céramique, offert à ma mère le jour de ma naissance, comme je l’ai appris d’une photo plus de trente années plus tard ! nov. 08.(Je l’ai brisé par accident en 2016)]

J’ai écris le gros des chroniques de B.D. qu’on trouve en début de chaque journée un soir, avant d’avoir terminé le chapitre un, à la manière d’un journaliste pressé par l’heure de tombée, le Figaro de 1920 était maintenant disponible en pdf en ligne. Ce faisant, j’ai créé un fichier informatique pour chaque jour/chapitre et j’ai posé au mur du salon un calendrier maison, allant du 16 juin au 9 juillet, 1920 bien sûr. Mais les vacances achèvent, je dois retourner enseigner. J’enterre cet été un dimanche soir au Porté disparu. Francine, qui ne connaît que l’écrivain, comprend soudain le sens des paroles que je répète depuis des semaines, il lui semble : « L’été se termine bientôt. Je retourne enseigner. »

 

Une petite confession. De longues marches patientes et vagabondes sous l’effet contrôlé du cannabis ont favorisé de nombreux petits accouchements. [Voir le constat à l’été 07.] Nombreux sont ceux qui n’apprécient pas l’intrusion des intermezzos en fin de chapitres et me conseillent de rejeter « ça » ailleurs. Je vais en faire ce journal.

 

En lisant La pierre et le sabre d’Eiji Yoshikawa en août, suggestion de Luc, l’ami de Fanny, la fille de ma muse, je me rends compte de deux choses. Primo, le personnage de Toranaga du Shogun de James Clavell m’a inspiré les stratégies de Feuerbach et de l’investisseur numéro trois.

 

Secundo, mais en décembre seulement, je comprends que Kolarov, c’est le Kojiro en mieux du roman de Yoshikawa. Déjà en novembre, coup de théâtre, le personnage de Kraidman prend vie et devient Hackerman. Cette révélation me transperce en parlant à Paul, un ami peintre, qui vend ses toiles par Internet. Le lendemain je perds ma muse ! Du moins l’ai-je cru quarante-huit heures, et j’attaque le chapitre trois. Je m’accorde en pleine fin de session un jour semaine de délinquance. [Depuis, l’enseignement est devenu une délinquance incontournable pour l’écrivain à temps presque plein. Depuis quand ? Je ne sais. Avril 05. (Depuis j’ai perdu amour et amis pour cette passion, juil. 07.)(J’ai recommencé à lire à l’été 17.]

 

Ma muse. J’utilisais l’expression sans comprendre la magie. Son téléphone m’a pris au dépourvu. Je savais que nous ne nous verrions pas tout de suite. Simplement en pensant à Francine j’en avais eu l’intuition. Ce n’est qu’en l’écoutant me le confirmer que je me rends compte que je le savais déjà. L’intelligence de Belladona m’apparaît alors d’un coup : l’arnaqueur ne cherche pas à convaincre, il sent sa victime. Vous pouvez passer la soirée à convaincre un athée de se convertir, soyez sûr que le lendemain, seul avec ses sentiments, il retrouvera son opinion première.

 

J’avais rencontré Francine fin juin 2001. Depuis une dizaine de jours, une « hémorragie » romanesque me faisait noircir page après page. J’apporte le premier personnage en guise d’introduction à cette petite dame coquette tapie au creux du Porté Disparu, (devenu depuis longtemps Les Entretiens) le café où je joue aux échecs durant mes poses de correction de texte. Ces pages constituent l’entrée en scène du couple Reeves. Elle adore ces quinze pages. Elle m’en parle, car je pose plusieurs questions. Elle veut garder le texte pour le relire. Elle a des étoiles dans les yeux. Reeves, c’est le roman d’amour que j’aurais voulu vivre, quitte à y sacrifier toutes les autres femmes. Mais ma vie est allée autrement. Une semaine s’écoule. Quand je la revois, j’ai Nilsson « en main » sous enveloppe. Car je suis devenu un agent secret : la dame est mariée depuis vingt-deux ans. « On » m’a assuré qu’elle en était au divorce. La vérité est plus compliquée, le divorce y ressemble à l’usage de l’arme atomique, expurgeant tout souvenir, excluant tout retour, exorcisant tout regret.

 

Nilsson la touche énormément. Moi, il m’a obligé à esquisser la narration d’un duel échiquéen. Je réalise soudain l’ampleur de mon projet. Il va me falloir rédiger ces épisodes à la James Joyce Portrait of the artist as a young man. Elle me chasse après un soir de baisers au parc Lafontaine. Je gagne une semaine de répit. Boey est épouvantable à accoucher. [J’ai encore à développer son côté théologien, mars 11.] En pensant à ce banc de gare, ma plume s’était enjouée, mais le cœur et l’âme de Boey exigèrent mes larmes, rien de moins. Je le présente fièrement. Pourtant je redoute la réaction de Francine, c’est un personnage difficile. Pierre, un lecteur joueur d’échecs m’a affirmé : « c’est ton meilleur ». À la rencontre suivante, elle me dit : « Pas trop comme lui. » Suis-je allé trop loin ? Après qu’elle ait lu les présentations de Feuerbach, puis de Belladona, je lui demande lequel des cinq devrait gagner le tournoi. Elle répond : « Reeves, non… Boey ! » À la relecture, les idées du Hollandais l’ont conquise.

 

En ce mois de novembre, je viens de comprendre pourquoi Feuerbach est champion du monde et ce que veut dire « se défendre à la Feuerbach », que j’ai écrit sans en posséder la signification, cinq mois plus tôt. [Une « bouteille à la mer du temps », avril 05.] La fin de session automnale débute. J’ai quatre nouveaux personnages à faire naître durant l’hiver.