Été 2006

 

Hier, le 20 mai, je suis allé chez Andrée consulter une carte à dimension historique de Paris. La livre date du début du siècle. J’y ai placé très sommairement les allées et venues de mes personnages. André insiste sur la qualité du journal de l’auteur et trouve que le roman devrait être accessoire ! J’en conclus qu’elle n’a pas aimé. Elle m’explique enfin pourquoi, un peu malgré elle au téléphone. Une donnée vitale pour moi. Mes personnages sont encore trop de fragments intellectuels de moi. [Je suis très heureux de cette découverte, impossible ans lecteur, nov. 08.]

Ma dernière lecture consistera à mettre de la chair sur les personnages, comme au théâtre (température, corps, maladie, manies) ainsi qu’à la phrase et la mise en scène. Une lecture purement technique. [Hum… Je n’avais pas encore compris que chaque personnage nécessitait une vision globale et synthétique de son attitude en général, nov. 08.]  D’ici là, je dois pondre l’essentiel de chaque scène des six chapitres qui manquent à la troisième partie. Les quatre chapitres de la dernière partie ne m’inquiètent pas. Rendu là, l’enjeu de le terminer ne me questionnera plus. [Dès l’automne 2006, ce questionnement disparaîtra à jamais.]  Le style et l’intrigue non plus.  [J,ai totalement oublié combien ces quatre premières années d’écriture furent laborieuses et constructives ; tout ce que j’ai pu découvrir sur l’art d’écrire . Je voulais produire un vrai roman avec l’amour de mon sujet, 4 sept. 17.]

 

Notre ignorance volontaire, cette capacité à refuser certains biens matériels, sociaux, ludiques ou spirituels, est la source de toute sagesse. D’accepter l’inutilité ou l’impertinence, temporaire ou non, d’un bonheur est l’occasion d’heureuses retrouvailles avec le présent. Ce sont elles qui nous font paraître sage. Je vais terminer le roman, mais il ne bouffera pas ma vie. Le gros des six chapitres de cette troisième partie terminés pour, disons, le retour en janvier, le reste c’est du gâteau. Enfin, dans les deux cents pages, c’est une et demi par jour. Serré, mais je parle d’écrire ! [Je parlais sans savoir ! Deux pages déposées aux trois jours est une production énorme pour un non professionnel. Voir le commentaire sur Le docteur Faustus de Thomas Mann en janvier 2007. Au 10-01-07, j’aurai trois chapitres et deux tiers de fait, confirmant le rythme de deux pages aux trois jours.]

 

Fin mai. Les sections « cartes du ciel », « lettre du Congo » et « entretiens sur le diable » peuvent être remis à plus loin sans entraver mon travail. C’est moins serré, mais la relecture de la troisième partie sera plus longue La session d’hiver ferait bien l’affaire. [Hélas, je me résigne à travailler une dernière session à temps plein. Mon nouvel appartement me coûte cher à « paysager », janv. 07.]

 

Comme pour l’annonce du film Gozilla, « size does matters! » En janvier dernier, la longueur a fini par avoir raison de mon enthousiasme. Passé six à sept cents pages, il faut s’organiser autrement, comme de passer d’une nouvelle débutée à un roman envisagé.

 

Je suis embourbé dans un chapitre quatorze (28 juin 1920) qui ne cesse de creuser la psychologie des personnages, Boey renoue avec la maladie de sa mère. Son amitié avec John se concrétise à Berlin à l’automne d’avant. Ça recolore tout le début du livre. La longueur et les interruptions du souvenir ont une action rétroactive sur les événements des jours précédents en précisant la moelle existentielle de certains personnages.

 

J’ai terminé la lecture du Journal de Krishnamurti, une de ses rares productions littéraires, pour la rencontre avec Boey. Il parle de lui au « il » (ce que j’omettrai) comme dans sa biographie des années vingt ! Je garde la copie soulignée en archive avec le colloque de Cerisy sur le diable. [Le tout jeté depuis, 30 août 17.]

 

Vingt-neuf mai. Le « D’une comtesse à l’autre » lie enfin Madeleine et Miguel par le biais de John Nilsson. Une intrigue qui débuta avec un collier extravagant et un avocat retors scelle enfin quelques destinées. Aucun écrivain ne sait à l’avance ce qu’il va écrire. Je savais que je trouverais, mais pas quatre ans plus tard ! [Certaines « bouteilles » me sont revenues après un bien plus long voyage, nov. 08.]

 

En planifiant le chapitre, j’ai décidé de l’arrivée de père Thomas. Comme Madeleine écrit une lettre dans la salle, j’en profite pour introduire le prêtre, aiguillonné vers elle par une lettre d’Anne Nilsson. La discussion avec Thomas sur l’équilibre des karmas sort du néant d’une parenthèse.

 

Deux sections, la troisième lettre d’Edouard et la visite de Cappello à Proust sont remises au prochain chapitre. Celui-ci est trop long. La même histoire se répète encore. Le concret des mots déborde l’imagination qui en a motivé la rédaction. [D’avoir à retarder la lecture des lettres m’aide à comprendre l’âme africaine de Yasmine et à organiser le projet Hadès, jusqu’alors assez vague, nov. 08.]

 

À partir de la troisième partie (27 juin – 4 juillet 1920), j’introduis le tableau cumulatif. Je fais comme dans Space troopers où, à chaque scène de combat avec les extra-terrestres, un nouveau monstre est introduit. C’est Martin C., un ami, qui m’avait fait remarquer le procédé.

 

Mon idée première avec le dossier de « numéro trois » était de fournir soixante-quatre planches. Je songeais à demander l’aide d’un vieil ami Michel A., mais la publication du Da Vinci Code m’a fait changer d’idée. [Heureusement d’ailleurs ! janv. 07.]

 

Seize juillet, la canicule. Plus de sept semaines sans cannabis. Aucune dépendance ne se manifeste. L’état de manque que certains fumeurs éprouvent provient du tabac ajouté. Pour travailler le découpage des chapitres, c’est mieux d’avoir l’esprit clair. Le chapitre « mercredi 30 juin » s’est construit en une quinzaine de minutes. En trois jours, j’ai tout le chapitre par scènes et points de vue, certaines au texte déjà accumulé. [Mais le menu n’est pas le repas, remarquait le théologien Alan Watt, janv. 07.]  Deux scènes cruciales en particulier pour l’intelligibilité de Feuerbach et de Cappello. La scène du Cubain était en « banque » depuis cinq ans.

 

Je suis tenté de prendre les quatre premiers chapitres de la troisième partie et de les finaliser. La raison est que construire le « prochain » chapitre m’angoisse toujours un peu. Depuis cinq longues années, chapitre après chapitre, scène après scène, s’ouvre sans cesse le théâtre de mon imaginaire. Pourtant, je crains encore d’être à sec un jour. Entre la page blanche et le texte résultant d’un futur anticipé se glisse le néant sartrien. Blanchot et Sartre se sont-ils rencontrés ?

 

J’écris de plus en plus vite sans cannabis. Le mécanisme de conception du chapitre et de mise en situation des scènes semble assimilé par ma main. Comme quand je tombe sur une guitare. Mes doigts s’animent malgré le manque de souvenir des gestes en moi. Pour la finition et la profondeur par contre, cette substance demeure un atout indéniable.

 

Dix-huit juillet. Je viens de me rendre compte que Cappello et Nilsson ont tous deux eu un père assassiné par des intérêts politiques.

 

Vingt-neuf juillet. Mon premier joint depuis deux mois. La tapisserie m’est revenue [Journal, 2001-2002]. Au début, on désire ouvrir le motif. Mais rendu à mi-chemin, sept cents pages plus loin, il faut refermer le motif ! L’éducation de Hanna au sujet du diable que lui prodigue Boey vient de prendre une profondeur insoupçonnée. Les lettres d’Edouard Bennett remplaceront ces séances par la suite. Ça tombe pile. Miguel parle avec Feuerbach du sujet de thèse de doctorat de l’Allemand. Rencontre décisive pour l’Italien. Le tournoi d’échecs va crescendo decrescendo comme prévu. Je vais fermer le motif, tel que conçu en 1976 ! [Cette affirmation ne peut être vraie que trente ans après l’événement de base qui la justifie. Quelle théorie de la création peut expliquer cela ? nov. 08.]

 

Seize août, l’été achève. Seize chapitres seront terminés et un commencé. Il me reste en an de mise en glaise. J’ai fait parler Proust dans une certaine mesure pour l’intégrer. C’est un écrivain important à Paris, à l’époque. Cappello me sert d’excuse, comme au tarot !