Été 2005

 

J’ai écrit tout le procès des Feuerbach d’un coup au parc Lafontaine, un espace retrouvé un dimanche après-midi de soleil à vingt degrés en plein mois d’avril. Dans L’homme sans qualité, Robert Musil place un débat juridique entre son père qui vient de mourir et un autre académicien qui veut s’approprier les notes du défunt. M’est revenu en mémoire le petit livre si touchant, À tous mes frères humains, où Albert Cohen narre sa rencontre brutale à dix ans avec l’antisémitisme. L’entourloupette qui use de la distinction entre « surpris » et « étonné » vient d’une demande de précision exigée par mon premier correcteur, Gilbert Moore, il y a trente ans. J’avais utilisé l’idée, énumérant quarante-huit substituts à « surpris », dans une courte nouvelle ayant pour sujet la civilisation thlönienne de Borges. La distinction m’étant revenue, le pédagogue a fait le reste.

J’avais présumé de mémoire que Miguel aurait quatorze ans en 1905, une année parfaite pour l’effet d’entrée en scène. Je dois le rajeunir de deux ans, mais sa carte du ciel est déjà faite. Alors il a menti. Pourquoi ? Parce qu’il se vieillissait systématiquement et, ayant débuté son mensonge, il s’est rappelé le commentaire de Béatrice à propos de la tireuse de cartes : « Tu veux être un enculé ? »  Si du vide on ne peut rien tirer, d’une erreur peut surgir une précision. Je m’attaque à un moulin à vent, pas à un véritable château !

 

Mes chapitres, surtout le « 25 juin 1920 », sont construits à partir de l’agenda des joueurs, de leurs fréquentations et de leurs habitudes, sans oublier la température. Avec « Gram ma », le personnage de Yasmine se condense.

 

Un personnage jaillit du vide intérieur. Une caverne où est tapie en une éternité éphémère cette angoisse simple, froide et terrible de sérieux qui obligea un jour notre éveil au monde. [Définition phénoménale existentielle du sujet créateur, juil. 07.]  Sitôt jaillie, l’émotion s’enrobe d’une mise en situation personnifiée. Elle oblige l’élaboration d’un Moi. Celui dont parle Kundera. [Je me rends compte en ce 20 juillet 2007 que d’écrire a amélioré ma prestation en classe, mon one man show. Je vais retourner professer le cœur serein.]

 

 

Les quelques gros grains d’écriture à sabler du chapitre douze (26 juin 1920), trente à trente-cinq pages estimées, sont devenus une mine de sel ! J’en suis à quarante-cinq cinquante pages et la grosse scène que j’avais en tête avec Bianca n’est même pas écrite. Dire qu’en débutant ce chapitre, je n’avais que la nécessité de cette scène et un tas de notes à utiliser. Un puits insondable.

« La petite communauté derrière laquelle s’est abritée Ingrid, la guerre venue, est une secte religieuse ». Voilà la « cause efficiente » bouclée. Nous sommes le 21 juin 2005 et le chapitre douze est très avancé. Dans l’imaginaire, c’est comme dans le désert des Dupont et Dupond, on finit par tourner en rond. Les deux lobes cervicaux doivent être inégaux ! [La raison pour laquelle les marcheurs tournent en rond sur un terrain désertique est que le pas est inégal d’une jambe à l’autre, l’accumulation de l’écart courbe la trajectoire, nov. 08.]

 

Dix juillet 2005 au soir. Je n’ai pas écrit depuis près de trois semaines. Un appartement m’est tombé du ciel, mais dans les détritus ! [J’y demeure encore 30 août 17.]  Le retaper me fait accepter la tournure radicale prise par le roman. Fin de l’ère artisanale. On passe à l’ère industrielle, au traitement par filière ! Afin de finir la seconde partie (la scène finale du dernier chapitre), je dois faire un fichier pour chaque personnage et survoler sa vie. Là, je vais voir ce qu’il manque à ajouter dans sa vie et son intrigue actuelle. Après une heure et demie de marche, je me suis rendu compte de cette nécessité, m’étant demandé au départ de ma marche où en étaient les réflexions de Miguel. Avec tout ce que j’ai raconté, j’étais en train de perdre le fil de sa réalité et la cohérence du personnage. Et monsieur et madame Bennett qui entrent en jeu !

 

D’autre part, je dois relire ensuite les 640 pages [Le tout terminé, ce sera plus de 720] pour insérer toutes les connaissances sociales déjà existantes au début du roman, soit le 15 juin 1920, mais inconnues de moi au départ ! Des insertions ne pouvant toutefois se faire avant d’avoir placé dans le dossier de chaque personnage tous les éléments trouvés dans le texte et, en surplus, résumer chaque chapitre par scènes (incluant les flashbacks). Ainsi j’aurai l’occupation de chacun chaque jour. Là ce sera complet. Je viens à peine de m’y mettre. Ça va me prendre des mois. Sauf qu’après, j’ai tout mon contenu forcé. Le reste sera facile.

 

Une idée bénie des dieux. Simplement en effaçant et conservant les événements pertinents pour chaque personnage dans le fichier chronologique, je vois des scènes apparaître. C’est presque magique. Il me semble pouvoir recréer cette magie à d’autres moments. Un exemple. Quand Itchkoff et Feuerbach publient leur livre d’échecs, tous les jeunes joueurs sérieux vont les consulter. En particulier Roberto Cappello qui, à dix ans, est bourré de talent et orphelin. Il y trouve peut-être des rapports de frère et de fils, par la magie de la raison qui unit tous les joueurs. La maxime de la fédération internationale des échecs est : une seule famille. Belladona va jouer contre deux joueurs qui ont écrit les livres dont il s’est abreuvé des conseils. Ils sont bien plus que des adversaires pour lui, ils sont une partie de son passé de joueur, de son jugement.

 

En résumant la fiche de Yasmine, je vois dans le fichier de datation toutes les données sur l’action des suffragettes en Angleterre. Or madame Reeves est impliquée et ce, depuis avril 1908 lors de sa première conférence. Le couple Bennett les rencontre en juin 1908, à cause du tournoi de New York. [C’est là qu’elles sont devenues amies.]  Ça tombe pile ! [Ça me permet d’insérer l’émeute à Springfield en 1908, nov. 08.]

 

Trente juillet. Grâce à ce travail, en débutant le quatrième chapitre, j’ai trouvé un petit bijou de coïncidence entre Feuerbach et Ekenstein. Comme une fatalité ! [Un motif obligé.]

 

Vingt août. C’est déjà complété ! Il me faudra établir un calendrier, comme au début, jour par jour pour chaque personnage. Je dois tout relire et vérifier les fiches de chacun. Surtout la chronologie. Voici trois extraits de mon travail d’archiviste : le début du ficher de datation globale, la fiche de Belladona et le résumé du premier chapitre [à cette époque]

 

Fichier datation 1846-1891

1846           Naissance de Wilhelm Eising.

1863           28 décembre : Naissance de Joseph Nicolas Feuerbach à Berlin.

1864           7 juillet, naissance de Jacques Dumoulin à Paris.

1867           Naissance de Mark Dvorek en Lettonie.

1870           Guerre de Napoléon III contre l’Allemagne.

1871            Naissance de Grâce Boey.

Début aux échecs de Joseph.

Reddition de la France.

1872           Jacques à l’opéra avec son père.

30 nov. : Naissance de Charles James Bennett à Birmingham.

1873           Le jeune Feuerbach joue en tournoi.

1877           28 mai : Naissance de Samuel Hackerman à Chicago.

1878           4 avril : Naissance de Frank Reeves à Boston.

Fin de la guerre des dix ans où les Espagnols taillèrent en pièces la révolte du peuple.

1879           Naissance de Yasmine dans le Transvaal.

1880           2 août : Naissance de Hans Itchkoff à Prague.

1881            Joseph Feuerbach entre à l’université et joue assidûment aux échecs.

1 novembre : Naissance de Madeleine Dumoulin.

1882           2 février : Naissance de James Joyce à Dublin.

Hackerman débute aux échecs.

Vienne : Premier match de championnat : Eising bat Culbertson.

1883           9 octobre : Naissance de Bjelica Ekenstein.

Procès de David Feuerbach.

1884-5     Rencontre des puissances européennes et des États-Unis à Berlin (droits maritimes, frontières coloniales en Afrique, commerce international.)

1885           À Enverrais est créé le parti ouvrier belge.

Naissance de Edouard Williams Bennett à Londres.

Début de l’immigration juive en Palestine

1886           La statue de la liberté dans le port de New York.

1887           La France produit 3000 autos.

1889           La Havane : Première défense du titre : Eising 10 Culbertson 6.

1890           Janvier Hastings : Dvorek 1er, Feuerbach 2e et Eising 3e.

13 mars : Naissance de Roberto Cappello dans un petit village en périphérie de La Havane.

1891            (1889 pour Itchkoff.) 12 mars : Naissance de Miguel Belladona à Madrid.

 

Fiche de Miguel Belladona

Un mètre soixante-sept, le beau Miguel, cheveux noirs bouclés et rebelles, des yeux velours et ébène, des épaules carrées, une taille toute en muscles, des fesses de travesti et des mains à soulever des tonnes de cristal.

(Boey) pointe la médaille que Belladona porte au cou. Combien l’Italien change en présence de madame Dumoulin. Il y a Belladona avec et sans madame.

 

1891              (1889 pour Itchkoff.) 12 mars : naissance de Miguel Belladona à Madrid.

1900             Février : Mariage du couple Dumoulin à Paris. Match Feuerbach-Jones à Boston.

1901              À l’opéra avec Béatrice.

1904             Printemps : madame Irma.

1905             Fin février, Miguel et Béatrice è Rome.

1907             Printemps : Belladona à Naples pour de faux billets.

1908             Avril : Belladona apprend les échecs à Marseille.

juin : New York: Feuerbach (1) Ekenstein et Reeves (2-3), Cappello (4), Lopez (5),

Hackerman (6) Bennett (7). Grosse bourse. Reeves bat Cappello l’élégant.

novembre : Prague : match de championnat Feuerbach 6.5 — Itchkoff 3.5.

1909             Itchkoff publie Les principes de mon système.

1913              Janvier Barcelone : Ekenstein, Reeves, Estivez, Carroso, Hackerman..

1917              Avril Il gagne la section réserve.

Nov.   Miguel avec les maquisards.

1919              Janvier : Londres : Nilsson 1er, Hensen 2e, Boey 3e, Hackerman 4e, Ekenstein 5e.

Avril : Rome : Kolarov 1er, Belladona 2e, Dumoulin 3e.

Avril : La Haye : tournoi des jeunes : Nilsson 1er, Boey 2e, Ducrocq 3e.

Juin Championnat des Amériques : Cappello 1, Reeves 2, Steiner 3, Hackerman 4.

Septembre : Berlin : Feuerbach et Itchkoff ex æquo, Nilsson 3e, Boey 4e.

1920             Mai, Vol des bijoux à Florence avec Marguerita.

 

Mardi 15

Rencontre Madeleine Dumoulin en fuyant les policiers italiens.

Mercredi 16

Arrivé le midi à la résidence Dumoulin.

En soirée, cueille les bijoux, troisième colis absent.

Passe la nuit au Café des Sportifs, blitz $.

Jeudi 17

Chez le bijoutier Jean-Pierre, troque une bague.

Rejoint Madeleine chez elle.

En calèche, Madeleine expose son plan afin de se libérer de son époux.

Au manoir Duquesne en après-midi, il devient substitut avec le support de Kolarov.

Belladona logera chez le comte Dumoulin.

 

Liste des scènes du mardi, 15 juin

(FB : flashback)

6,21 Paquebot Majestic vers Le Havre.

Le couple Reeves sur l’atlantique (Picasso et télégramme)

FB : journal intime de Frank.

FB : rencontre de Frank.

FB : 1908 contre l’élégant Cappello.

7,35 Traversier Neptune vers Le Havre.

Nilsson sur traversier (lettre de Anne, son don)

FB : Le nouveau centre pour orphelins (le suicidé)

FB : Le lugubre Whitby Asylum.

8,47 Gare d’Amsterdam.

Boey prend le train (sa thèse)

FB : La Haye 1913, ouverture orang-outan.

FB : 1901, zoo d’Amsterdam.

FB : 1904, visite au musée et pénis coupé.

FB : 1915, début de rédaction de sa thèse.

11,03 Frontière Italie, train pour Paris.

Carabineri à la gare. Médaillon, Madeleine, son histoire.

FB : 1920 mai, Vol des bijoux à Florence avec Marguerita. (échiquier)

FB : Éducation de Béatrice. (Séduction de la bonne.)

13,10 Train de Bruxelles vers Paris.

Bianca et le français. Hanna et les femmes.

FB : Boston, février 1920. Discussion avec Reeves.

FB : (suite) autres candidats que Cappello.

FB : Match avec Eising en 1895.

FB : Hôpital de Cambridge, visite à Eising. Rencontre de Borj Nilsson. Partie contre Dieu (gambit Eising)

13,22 Paquebot Majestic.

Télégramme et gambit contre Cappello.

14,04 Train vers Paris, sud de la France.

Attraction sexuelle. La femme de Dumoulin et le tournoi.

15, 50 Paquebot Majestic.

Jill lit le télégramme.