Été 2003 — Hiver 2004

 

En ce dimanche fictif du vingt juin 1920, au moment où le baron ouvre la porte du petit salon sous ma plume, je comprends ce que j’ai appris du roman Les possédés, de Dostoïevski, que je lis en ce mois d’août. Je fais attention aux noms des personnages pour ne pas me perdre. Lui aussi alterne entre nom et prénom afin de varier. Un voyeur qui reste froid aux sens de ses personnages. Il ne prend que la psychologie de leurs yeux et l’étale en expressions corporelles. Bien sûr, son regard triche et déborde. Mais le résultat chez Dostoïevski consiste en conversations échevelées, riches d’atmosphère. Bref, je suis en train de me réapproprier le dialogue qui m’avait fasciné entre un Anglais et un Américain dans La tour d’Ezba de Koestler. Les « quelques » pages de la conversation entre Bennett et Reeves sont devenues un marécage. À force de brasser les notes et d’incarner des bouts d’histoire dans un dialogue, une scène de film s’est matérialisée sur les pages. Cela fait dix jours à peine que j’ai lu, en une semaine, Les possédés. Je sais maintenant que l’auteur voyait ces scènes. Il décrivait un théâtre de vie.

 

Cette lecture ne pouvait tomber plus à point. Non que je cherche à imiter Dostoïevski, mais que j’apprenne au moment opportun sa manière de présenter. Un autre clin d’œil de la vie. Fou est celui qui prétend comprendre. Dehors, l’hiver menace au lointain. [Je ne me rappelle absolument rien de cette lecture, 30 août 17.]

 

Tout ce que je lis m’aide, sauf un roman, Océan-mer de Barrico. Le seul qui m’ait touché comme lecteur. L’écrivain y prend un plaisir différent du mien. Je n’aurais jamais pu imaginer cette histoire ni adopter son style. Une sensibilité étrangère. [Comme Eco et Calvino. Depuis j’ai lu tout Barrico, nov. 08.]  L’art d’écrire est un métier qui s’apprend des autres et du labeur, mis à part des commentaires tels ceux de Kundera, très instructifs. Étonnant que tant de romanciers soient aussi lucides.

 

L’énigme du dossier de l’investisseur numéro trois (qui prend forme) vient de la lecture d’un roman de Umberto Eco, Le pendule de Foucault. J’y songe tout juste après avoir trouvé la « finale » de Nilsson. Loin de ma conscience persistait en moi la mémoire de cette liste d’épicerie déchirée du roman de Eco.

 

Dès le départ, j’ai décidé d’écrire au présent, plus vivant. Si la vision du lecteur se fait en retrait du présent des personnages, il ne s’en suit pas qu’il faille susciter cette vision au passé simple. Au début de la seconde ronde, le lundi 21 juin, un paragraphe qui débute par : « Dès que l’arbitre… » manifeste ce pouvoir du présent. Le texte s’introduit par un passé invoqué : « À leur arrivée… », puis un présent passé : « Apercevant Reeves… ». Est-ce réalisable et élégant (et nécessaire) à partir du passé simple ? [Ce n’est que durant la grande révision à l’automne 2004 que le principe s’est généralisé, modifiant sensiblement l’atmosphère et le débit des premiers chapitres.]

 

On pourrait appeler ce style « romance descriptive » comme pour le commentateur d’un match de foot ou de hockey. [Quelle horreur ! J’ai trouvé l’expression « roman cinématographique » à l’automne 2004.]  Je vais nécessiter au moins sept années avant d’achever cette œuvre. L’université m’a occupé huit années, de l’admission au premier cycle jusqu’au dépôt de ma thèse de doctorat. Ici, j’y vais en barbare. Je saute de la lecture de romanciers, à l’écriture du roman, à des commentaires dans mon livre de bord. Ma thèse en création littéraire, toute buissonnière, format « On the road ».

 

J’ai relu ce quatuor d’Alexandrie dont je ne me rappelais que Justine admirant deux joueurs d’échecs − élément placé dans la jeunesse de Belladona − et un coup de fouet. Un roman magnifique, de mille pages pourtant. Tant qu’à faire exister un magasin imaginaire, pourquoi pas un personnage, discrètement placé. [En février 2005, s’insère dans la vie de Boey une conversation sur le Bauhaus avec un certain Pursenwarden, personnage de Durrel.]

 

Je crois qu’enfin de compte la décision s’est imposée d’elle-même. Ce roman demandera le temps, les moyens et l’attention nécessaires, je ne concède plus rien à l’autour, sinon le strict nécessaire. [Dès 2005, toute ma vie s’est subordonnée à l’écriture de ce roman. Comme l’a écrit Blanchot : « Que la tâche de l’écrivain prenne fin avec sa vie, c’est ce qui dissimule que, par cette tâche, sa vie glisse au malheur de l’infini », juil.07.]

 

Je m’accorde une semaine de vacance à l’occasion. De toute manière, dans un autre roman, pour l’instant du moins, je me répéterais dans un autre décor. Je comprends mieux l’impression de carcan conceptuel ressenti à la lecture des œuvres de Garcia Marquez. Il a écrit Cent ans de solitude tout jeune. Le moule a figé trop vite.

 

La profondeur d’un personnage, c’est la connaissance du vécu par où il accueille ou non la vie. Pour voir du point de vue de la « petite fumée » (Castaneda), soit habiter un personnage, je transforme une herbe en encre, j’inhale la fumée et la condense, insinuante, dans la rêverie qui guide le tracé de l’encre sur le papier, en bateau ivre. C’est l’alchimie de mon écriture.

 

Pour ceux qui penseraient que j’ai planifié le nom de Bennett, eh bien non. J’en suis à terminer le chapitre sept. (21 juin 1920) Ne reste que le bout où Bennett pense à son frère. Benoît, ami de longue date, me suggère « Bennett » plutôt que « Bennet », qui sonne comme benêt. Je viens d’enrichir les répliques de Y. [Yasmine] d’un rapport aux morts. Lequel ? Va falloir passer à madame un jour ! [Ouf ! C’est fait. La rédaction des journées des 24 et 25 juin fut l’occasion d’heureuses retrouvailles avec l’écriture après avoir relu et corrigé plus de cinq cents pages. Entre fin janvier et début avril, j’ai profité de six semaines de grève étudiante.]