Durant la réécriture – (octobre 07 – 25 août 08)

 

Dimanche 21 octobre, plus vingt centigrades : le paradis. Mon malaise face aux premiers chapitres était justifié. Les six personnages du premier générique ont subi cinq à six grosses corrections en trois jours. Le début avec Jill est laborieux. J’essaie Nilsson. Très beau, mais incorrect. Il manque parfois jusqu’à 40 % du travail pour que le texte devienne acceptable à mes yeux. Je constate aussi qu’il faut être en bonne forme psychologique pour jouer avec plus d’une dizaine de « caractères », comme disent les Anglais. Si je veux terminer en août, je vais travailler fort. C’est clair.

 

Vingt-huit octobre. Après deux pages de Reeves et trois de Nilsson, je décide de débuter par l’Anglais. Nilsson Reeves Boey c’est mieux que Reeves, Nilsson, Boey. Sauf que les deux premières pages du roman en deviennent presque cinq et que je dépose la première page terminée après une semaine de labeur ! [J’ai remis le couple Reeves au début, 5 sept. 17.]

 

Douze novembre, vingt et une heures. La section de Nilsson va bon train. Un univers est né, celui de Jill Reeves. Ayant oublié le morceau de Nilsson que je corrigeais, je n’avais que la scène des Reeves, moins la première page. La sensation dans la poitrine de Jill que provoque le regard de son homme l’a concrétisée. J’ai alors vu en moi avec ses yeux à elles.

 

Dix-huit novembre. Mon Petit missel de la raison a grugé mon amour des mots. La scène introductive de John Nilsson sera terminée dans quelques jours. Les huit pages en ont donné quinze. Ouf ! Reeves maintenant. Les souvenirs de Nilsson sont un passé fort récent comparé à ceux de Boey, de Reeves un passé dont il ne peut reconnaître le visage dans le miroir et encore plus chez Feuerbach, qui a une longue vie.

 

Un constat important dont l’effet m’est en partie occulté pour l’instant. Écrire au présent oblige à lire au présent. J’avais tendance à lire au passé, habitude de lecteur, un « état d’esprit ».

 

Vingt-trois novembre. Je découvre, toujours dans Nilsson, le pays sans surface de Hackerman et la mère « messie » de Boey, deux weltanschauungs, six ans plus tard.

 

Trois décembre 2007.  J’ai du mal à écrire, car les larmes me voilent le clavier. C’est Gilmour avec la fin de On an Island — incroyable ! — qui sort des haut-parleurs. Être nietzschéen, c’est de marcher en samouraï vers sa mort. C’est-à-dire ? S’engager au combat jusqu’à en mourir parce qu’il faut forcément mourir. Pourquoi faudrait-il s’en faire avec ce détail qui nous regarde à peine tellement il est franc. Je n’ai jamais pu comprendre sans apprendre à vivre ma compréhension. Voilà pourquoi j’ai abandonné les maths à l’université après avoir obtenu 100 % dans un examen où j’aurai dû avoir un strict 0. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que le gorille soit détecté en moi. Le problème est survenu tard, j’étais doué au combat. Comme Musashi, j’ai admis être naturellement aidé « physiquement ». En philosophie, tant que je n’eus pas vécu personnellement la vérité qu’un philosophe prétendait essentielle, je ne pouvais comprendre sa théorie. Il me semblait vivre en deux dimensions, sans « profondeur ». Je me suis débattu avec l’institution universitaire pour « vivre ». J’apprenais le mors aux dents. Sans cette contrainte, je serais devenu un cheval fou ; l’autre alternative étant le cheval qui chagrina Nietzsche.

 

Quand j’étais portier (1985-87), j’ai eu la conversation suivante avec Gaston, un vieil ami, gérant du bar d’en bas, le Quai des brumes. Il allait ressortir après être venu chercher un bidule quelconque quand il voit deux énergumènes au bar en coat de cuir, le dernier autre client quittant :

– Et eux ?

– Ferme la porte et barre là.

– Tu vas rester seul avec eux ?

– Je ne veux pas de témoin.

Je continue de ranger et, entendant la porte se refermer, je tourne la tête vers le bar. Les deux gars sont sortis à la sauvette, derrière le gérant… qui revient cinq minutes plus tard :

– Et s’ils étaient restés ? demanda-t-il, la tête dans la porte.

– Il aurait fallu qu’ils restent pour le savoir.

– S’ils étaient restés ?

Je le fixe droit dans les yeux tout en continuant de ranger :

– Alors ils auraient dû se battre.

– Et si tu les avais mal évalués ?

– Ça peut arriver. C’est le lot du samouraï. Seule la mort tranchera.

 

Jamais plus Gaston ne commenta mes agissements de portier. C’est ainsi être surhumain, s’inventer concrètement en vivant dans l’instant ce que l’on crée, suscite, manifeste ou éprouve. Ce que raconte le journal, thèse nietzschéenne.

 

Vingt-cinq décembre 2007. La première scène du premier jour avec John Nilsson achève. Vingt-trois pages incomparablement plus concrètes que les sept que je croyais complètes il y a moins de deux ans. Je sais maintenant qui est John Nilsson. La période allant de 1918 à 1920 est cruciale. À cause de leur don respectif, quelques scènes des Nilsson à l’orphelinat sont nées. Il faut connaître la vie et la démarche des personnages pour saisir leur intimité.

 

Début janvier, la correction finale de Jean-Louis scelle la première scène avec John Nilsson. La seconde scène verra le passé de Jill Reeves surgir de tous les détails mis là sans savoir : sa peur de l’homosexualité, de l’alcool, sa gêne avec les autres, son absence d’enfant.

Ma muse d’il y a six ans déjà a relu la scène. Tout est clair. Elle veut la suite. Ça me motive. Un retour sur une variation du même ! Le travail de finition m’embête, mais je l’accomplis avec minutie. No rush.

 

L’art du roman de Virginia Woolf est un collage de textes où l’écrivaine se fait lectrice, comme moi, sans théorie, sans doctrine. Vers 1910, elle entrevoit le roman du futur. Cent ans plus tard, je la lis moi qui en écris un. Un présent d’œil de mouche. Pour elle, la Grande Guerre a jeté par terre une vieille structure narrative, que manifeste l’œuvre de Proust qui mourra bientôt. Ça m’a fait comprendre que Proust était un « Descartes ». Le dernier roman de Woolf, Between the acts, serait sa meilleure approche au nouveau roman. Je vais le lire avant de continuer L’art du roman.

 

Janvier, le onze. Je termine la scène d’entrée de Madame Reeves, la femme fétiche. J’avais distribué mon imaginaire à tant d’elles que Benoît m’a taxé de fétichiste, lui qui est si prude. Dix pages qui en feront moins de quinze, mais dont j’ai rayé au moins trois pages infectes d’un embryon de personnage. Quand je raye ou que je ne bouche pas les trous, la correction va très vite. Cinq pages ou plus à la journée.

 

Quinze janvier. Je recommence l’enseignement dans neuf jours, du lundi au mercredi. Libéré quatre jours et un après-midi semaine. Moi qui n’ai ni télé ni Internet, j’ai demandé la meilleure série télévisée des dernières années. Lost qui justifie le présent de chaque naufragé par son passé, narré au présent, comme je le fais. Et deuxième ? 24 H. Chrono, qui présente le déroulement de la journée, épinglant divers lieux dans l’instant. [Je n’ai visionné les premières saisons de cette série qu’à l’été 2017.] C’est ma structure en chapitres, scènes et changements de point de vue, de personnage. Je suis un écrivain de mon époque !

 

Si vous me le permettez, je me fais critique. D’abord de l’horrible traduction du titre Between the acts par un faux jumeau, « Entre les actes » qui trahit le livre alors que « Entre les scènes » l’aurait embelli. (Ça me rappelle l’horrible traduction d’un film de Tarentino, « Fiction pulpeuse ». La « fiction » anglaise devient en français une « histoire » où le « pulpe » est « juteux » à souhait. « Histoire juteuse » retraduite ferait juicy story.) Le dernier roman de Woolf est d’elle, pas un présage du futur. Pas plus qu’Ulysse ne le fut d’ailleurs. (Donnons à madame Woolf le mérite d’avoir reconnu l’œuvre de Joyce dès l’ébauche qu’elle avait lu.) Pour moi, La visite au phare est un roman bien meilleur que Between. La visite aurait dû s’achever avant la visite au phare, l’été suivant. Quand la saison reprend, deux femmes importantes manquent à table et la vie continue. Quel terrible coup au cœur ça m’a donné. Il n’en fallait pas plus. Une économie de mots pourtant accomplie dans La traversée des apparences. Étrangement, Woolf encense le procédé en louant Goussev, une nouvelle de Tchékhov. Sur un bateau, des soldats blessés conversent durant leur rapatriement. Quand un meurt, on le jette à l’eau et les bribes de conversations se poursuivent, jusqu’à ce que Goussev meure et soit balancé par-dessus bord, comme un morceau de carotte.

 

Pas plus que Airport de Hailey ne sera prophétique des années soixante-dix. Pourtant, il porte la marque des Balzac et Zola. En une fin de semaine, avec des problèmes de banlieusards nord-américains. La mine de Germinal s’y mue en aéroport, l’hiver. Comme la mine, l’aéroport à l’effet « sanatorium » de la montagne. L’expérience limite d’une certaine mort que fait évoluer la vision de quelques-uns. [Même idée chez John Steinbeck dans Les raisins de la colère, trouvé sur une table de café, le 19 février 08 :

– Une banque n’est pas un homme.

– Oui, mais la banque n’est faite que d’hommes.

 – Non, c’est là que vous faites erreur… complètement. La banque ce n’est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque fait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C’est le monstre. Ce sont les hommes qui l’ont créé, mais ils sont incapables de le diriger.]

 

C’est d’ailleurs en lisant Airport que j’ai compris comment transporter un personnage ou l’action. Le héros est à Détroit et doit aller à L.A. Surpris d’être déjà rendu, je relis les mots. Ça allait comme suit :

– Vous devrez aller à Los Angeles.

 En descendant de l’avion, il…

C’est si simple. Il suffit de taire l’inutile. Les silences en disent plus que les mots.

 

Pour Virginia Wolf, lectrice, l’essence du roman russe consiste à comprendre nos compagnons de vie, non pas avec sa tête, car c’est facile avec la tête, mais avec son cœur, où loge la tristesse du peuple russe. Une généreuse empathie à l’égard de l’autre qui fonde l’amitié, aux yeux de Rousseau. Tchékhov s’intéresse à la santé de l’âme. Sans ce phare, explique Woolf, ses nouvelles semblent sans but, de simples moments mal centrés. On trouve abondamment la mention de l’âme dans l’écriture tchékhovienne. L’âme ? Dostoïevski écrit à son sujet : « Que vous soyez noble ou roturier, vagabond ou grande dame, c’est tout un pour elle. Qui que vous soyez vous êtes le vaisseau qui contient ce liquide troublé, cette substance en fermentation, ténébreuse, précieuse : l’âme. »

Les concepteurs de Lost ont laissé en blanc certains épisodes du passé justifiant l’attitude des personnages. Pour moi des blancs que je remplis au premier chapitre sept années plus tard. Je termine avec les présentations de Frank Reeves et de Madeleine Dumoulin. La section dans le train a été complètement remaniée, scindée en deux épisodes.

 

Vingt-neuf février. Le bout reporté qui présente Madeleine est un enfer. Je passe des heures à déplacer, préciser et raccorder. Une présentation du jeu de scène des trois « Madeleines » sous les yeux de Belladona. Le tout coupé de tranches de la vie de Madeleine.

 

Quatre avril. Le second chapitre va se traiter d’un bloc, à quelques écueils près. Les soixante pages demanderont au plus quatre lectures et deux légers remaniements de scène. Nilsson pose encore problème. La conversation entre Ducrocq et le cocher me ramène à La tour d’Ezba. Il me faut dégorger le dialogue et romancer le trop d’information. L’arbitre et son contact prennent consistance après m’être demandé pourquoi et comment ils se sont rencontrés. Bénédict Ducrocq est le premier personnage que j’ai conçu, dès 1976. Il vivait en moi comme un spectre. Il vient de naître, mi-avril 2008.

 

Seize mai. Corrections de fin de session, rajouts au Petit missel de la raison, je n’ai toujours pas terminé le second chapitre ! L’arrivée des Feuerbach à Paris est narrée par deux points de vue. Le second précède chronologiquement le premier, dont le dialogue a dû être allégé. La discussion devenait marécageuse. Robert J., un joueur d’échecs du Café Pi, avait bloqué là, me faisant remarquer que d’ordinaire, on le paie pour se casser la tête. En rectifiant et en supprimant une demi-page, je modélise une véritable théologie « boeymienne ».

 

Que ce 23 mai soit béni. J’ai trouvé la notation temporelle de la narration en regardant le clavier du lecteur de musique numérique que je viens d’acquérir. Discutant « pitons », on m’avait fait remarquer que le signe « deux barres » signifiait « pause ». Quand j’ai demandé comment faire fastforward, un étudiant m’a expliqué qu’il fallait presser « skip » en le maintenant. Une convention d’utilisation standardisée. De là, j’ai trouvé pour le roman :

«      flashback

»        fin flashback

« …  rewind dans la scène pour un autre personnage

       changement de point de vue de caméra-personnage sans recul temporel

 

Les deux dernières notations permettent de concrétiser l’effet narratif format « œil de mouche ».

Plus que deux pages. Le vingt-sept mai, en moins de deux heures, j’exécute une quinzaine de pages du chapitre deux. Certains bouts sont raboteux, d’autres lisses. Je dois revoir les deux premiers chapitres pour insérer la nouvelle notation. Pour la suite, je ferai à mesure.

 

Sébastien m’avait confié s’être perdu dans la première scène. En appliquant la nouvelle notation, je trouve trois sauts temporels mal identifiés. Un autre dans la scène suivante avec Jill Reeves. Maintenant c’est clair.

 

Cinq juin. John Nilsson existe enfin ! Deux mots l’ont fait vivre. Présent, enfin, une pensée verbale. Je croyais pourtant bien le connaître. Jonathan, Roberto, Joseph et bien d’autres se sont mis à exister depuis le début de la réécriture finale. Vais-je en découvrir d’autres ? Huit juin. J’ai décidé d’imbriquer les scènes de Nilsson et Itchkoff. Malgré quelques ajouts mineurs, j’ai « perdu » près de 400 mots en 50 pages, signe qu’un texte achève. Tous retrouvés bien avant d’avoir terminé Itchkoff… dont je saisis enfin la profondeur (9 juin).

 

Quinze juin. Le premier dialogue entre Feuerbach et Nilsson s’est enrichi de flashbacks qui lient les deux hommes. Cette fois, les rencontres en 17 et 19 à Berlin sont vues par Joseph. J’avais oublié le changement de caméra. La vision de l’Allemand est plus veloutée. La notation temporelle me réveille à l’occasion. Avant, je sautais certains changements scéniques sans m’en rendre compte.

 

Dix-huit juin. Heureux qui comme Ulysse croit faire un beau voyage. Après Nilsson, Belladona s’annonçait une petite brise au passage. Tout croche ! Miguel n’a pratiquement aucun passé échiquéen et nous sommes au troisième chapitre. De plus, c’est mal écrit. Si je termine la première partie en août, je serai content. Ce qui me stimule, c’est que le résultat est un roman. Ça, désormais, j’en suis certain.

 

Vingt et un juin. La section de Belladona rue des bijoutiers est une catastrophe narrative pleine de petits vides existentiels. Je dois rajouter quelques pages par courts paragraphes. Il y a moins d’un mois, je croyais la scène à sa dernière lecture. Tout ce que je relis semble déficient. Mais tout ce que je corrige devient roman. Je suis écœuré, je travaille de rage.

 

Vendredi, quatre juillet, fête de l’empire. Le dialogue entre Feuerbach et Hackerman contient des incohérences, car l’Américain n’a pas encore débuté dans l’importation. Coupée, la conversation devient plus aisée à comprendre. Je devrais avoir terminé le chapitre demain. Quatre-vingt-cinq pages. D’autres retouches et ajouts au Petit missel m’ont retardé.

 

« Une voiture passe au loin, phares allumés, tranchant d’un pâle sillon le silence et la noirceur mourante. Soixante joueurs, le nombre a impressionné ses juges. » (Kolarov accoudé au balcon.) Parfois je me fais interrompre par le personnage. Imaginez-moi raconter et, quand les mots sont en italique, c’est Kolarov, accoudé au balcon, qu’on entend penser. Quand l’italique disparaît, retour au narrateur. Pour avoir la conscience de Kolarov, il suffit de ne lire que la suite de mots en italique. (Je vais ajouter ce paragraphe au « mode de lecture », comme je viens de décider de l’appeler. [J’ai simplifié par la suite l’usage de l’italique, 5 sept. 17]

 

Relire tout le chapitre une dernière fois m’a fait découvrir deux anachronismes. Quand Hackerman parle avec Feuerbach en 1905, il n’a pas encore débuté dans le commerce. Ensuite, pourquoi Itchkoff aurait-il fait un détour pour voir Hensen, si l’autre va à Paris ? Itchkoff sait qu’Hensen n’y sera pas. La raison de son désistement était une bouteille lancée à la mer du temps, oubliée depuis, et échouée ce sept juillet à la rive de mon attention.

 

« Elle sent la vie s’échapper de son esprit et de son corps. » Une attention à Grâce que je cueille un 10 juillet lors de la dernière lecture du chapitre trois. J’ai trouvé une bavure. Madeleine parlait de valises qu’elle ne pouvait avoir vues à moins que Miguel ne soit apparu dans ses appartements, valises en main. Ce qui aurait été ridicule.

 

Plus sérieux, je viens de découvrir Boey, que je croyais connaître. Jonathan et sa mère, c’est le rappel de Proust, non une suite interminable de soirées où il perd un peu sa mère à son père, deuils qui empoisonnent à petites doses l’imaginaire du romancier. Chez Boey, c’est une mère toute disponible que perd l’enfant, lucide devant la mort qui frappe. Voyant l’empoisonnement qui progresse jour après jour en elle, Grâce s’oublie au profit de son fils. La Déesse du théologien justifie sa propre mort autant que celle du Christ soulage le chrétien du fardeau d’une mort inéluctable. Je découvre cette cohérence après des années d’écriture. Je ne pourrais même pas parler de travail inconscient. Les souches de la coïncidence sont trop disparates. Ne serait-ce que j’ai perdu ma mère moi aussi, mais autrement qu’eux.

 

Douze juillet. Hackerman est dorénavant un personnage. Un prénom à découvrir et madame Claude viennent emballer les deux dernières pages du chapitre trois. Qu’il faut donc travailler pour que la vie se cicatrise en mots. Dans sa biographie de Malcolm Lowry, Douglas Day note qu’il fallut huit années pour écrire Under the Volcano. Quatre versions avec l’aide de Margerie Bonnin, son coup de foudre à mort, pour élaborer les personnages et leur « huis clos ». Elle allège le style lourdaud de Lowry. Huit ans pourtant ! [Le 7 juin 1944, à Dollarton sur la côte ouest canadienne, l’incendie de leur modeste demeure consume In ballast to the White sea. Le manuscrit, notes incluses, fait près de 2000 pages ! juin 09.]  Joyce a sacrifié dix-huit années pour rédiger Finnegans Wake.

 

La présentation d’Ekenstein est panoramique, sans reculs tranchés, à la Barry Lindon de Kuprick, message compris ! Mais je n’avais pas encore saisi comment un enfant de douze, treize ans pouvait être si sérieux.

 

Vingt-cinq juillet. J’achève les vingt quelques pages d’Ekenstein pour lundi. À peine un mois d’été pour le reste. J’avais raté une répétition créative qui prend un sens insoupçonné : « Ekenstein fait sa valise. Signe du destin, il reçoit un pli officiel chargé d’estampilles, qui trace sa route. Comme à Lodz. La lettre l’informe qu’il est un des douze joueurs sélectionnés pour le grand tournoi de Paris. »

 

Premier août. J’ai merdé quatre jours à écrire des mots sans comprendre que l’arrivée au présent du Polonais c’était aussi l’arrivée du champion au lieu du tournoi, le centre de l’échiquier. Je manquais d’âme et je l’avais anticipé. Je voulais jouer au championnat ouvert canadien, tenu à Montréal cette année. Mais le livre de philo pour mon cours me demandait du temps. Je n’aurais pas pu écrire.

 

Dix août. Une semaine malade après avoir arrêté le pot, devenu peu utile, et avoir fait quelques marches en sandales sous la pluie. Un repos bénéfique. Il pleut presque tous les jours depuis des semaines. Un été merdique qui me fait frôler la bronchite. Le premier morceau de la scène du tirage, par les yeux de Hanna, un point de vue difficile, augurait une cinquantaine de pages maladroites à cause du développement des personnages et du style. Je recommence aujourd’hui à travailler le chapitre quatre en espérant le finir cet automne, ne prenant pas plus de temps pour la réécriture que j’en pris il y a sept ans pour l’écrire le première partie. Bref c’est loin d’être fini et j’ai d’autres priorités en vue. L’échéance d’août 2009 devient un défi.

 

Samedi, 16 août. Une vraie journée ensoleillée comme il n’y en a pas eu beaucoup depuis quelques semaines. Pour moi aussi, le soleil s’est levé. Après avoir pataugé des jours sur le passage d’Hanna, blasé de mon roman, voilà soudain que le ciel s’éclaircit, la route s’adoucit. Vingt-deux pages de passées en revue en quelques heures sans effort. Ouf ! Il était temps. La masse de papier fond à vue d’œil. Je pourrais terminer avant le début des classes mardi le 26. Un poids énorme vient de me tomber des épaules. Je me rappelais vaguement que quelque chose s’était mis en place pour l’écrivain en rédigeant cette scène en août 2002. Je devenais romancier. Un bout de route cahoteuse avec Boey, mais les pages que me remet Jean-Louis, mon correcteur, sont presque sans retouches. À partir du chapitre quatre, le compte des mots n’a cessé de fondre. J’ai perdu plus de mille mots en révisant, signe que le texte est achevé. Lundi 25 au souper je termine enfin. Trois cent vingt-trois pages. Je débute mes cours le lendemain !