Automne 2011 — Hiver 2012

 

Vingt-six août. J’aurais dû écrire ce qui suit le 5, mais j’étais débordé et exalté à la fois. Toutes les corrections terminées, les deux premiers tomes de mon Introduction à la philosophie sortent avant le premier septembre [Mais j’ai dû exécuter de lourdes corrections en utilisant la version témoin en classe, déc. 11]. Le tome 1 de la B.D. est quasi terminé, à part quelques encrages et une dizaine de pages en friche. Vingt-six mois de travail au collège sur ces livres, sur la B.D. et deux années de chroniques qui sont à réécrire avec un nouvel état d’esprit.

 

En 2001, alors que Sébastien écoutait ma récitation d’extraits de chapitre tout en angoissant sur les tests de sang à cause du cannabis, il avait accroché sur une phrase : « tout ce qui est lié se sépare ; tout ce qui est séparé s’unit. Quelque chose dans son imaginaire s’était déverrouillé. Une clé, que ça s’appelle ! Dix ans plus tard, il va réorganiser les vitrines de mon site. Ça s’est gâché avec Ben. Trop en fait.

 

Sébastien est devenu un expert en « présentation » et il m’explique les concepts de base. Lui et moi on pourrait aisément se transférer une année universitaire en un mois, en marchant. Après la traversée du parc Lafontaine par un après-midi ensoleillé, je saisis le principe : un écran, un héros.

 

Le 5 août, quelques jours au plus après, je trouve la clé au dernier écueil de mon manuscrit : « la mise en scène ». Pourquoi cette scène ? Qui en sont les acteurs ? Qu’éclairent-ils d’obscur ? Quelle inquiétude révèlent-ils ? Quel dossier font-ils avancer ?

 

Un personnage est un héros avec un « argument de vente » à chaque scène. De même dans la B.D. que je travaille avec Félix, mon ex-étudiant, je découvre l’intrigue narrative. Je donnais tout en partant, comme dans la nouvelle. Des scènes apparaissent dans mon esprit d’un jour à l’autre. Mais je ne peux pas. Au moins une autre année pour entreprendre les tomes 3 et 4 de mon Introduction et réécrire quelques chroniques pour partir ma « seconde édition ».

 

11 septembre 2011, la sculpture des roches ne travaille que ce qui ne sera pas dans la statue.

« Looking back, the process of coming up with the Lord of Dreams seems less like an act of creation than one of sculpture: as it he were already waiting, grave and patient, inside a block of white marble. »

 

09 novembre 2011, je me décide à mettre en mémoire avant d’oublier. J’ai contacté Andrée pour la version anglaise de Chroniques du Plateau Mont-Royal. J’ai enfin trouvé une idée attrayante.

 

La magie d’une muse. La vie de John Nilsson s’est concrétisée le soir même en quelques courts paragraphes, telles les présentations des épisodes passées au début de la nouvelle édition. Ce sera le texte de présentation au générique. Il y sera suivi du commentaire de John sur le roman, comme si le livre existait dans son monde de personnage, sans aucun lien avec lui.

 

Puis j’ai trouvé la trame profonde qui lie John à Charles-James, et fait vivre le samouraï dans ce frère anglais. Après, j’ai fait Belladona.

 

Je reprends la lecture du texte de 8 pages qui présente la preuve de l’Existence de l’âme dans le Phédon, un dialogue de Platon. J’ai restructuré le texte deux fois, puis réécrit les passages ingrats. Ce « propre » en main, je l’annote abondamment pour lui donner âme et rythme. Enfin, il est prêt. Je découvre le même soir pourquoi Hobbes est le grand-père de l’intelligence artificielle et le titre du tome : l’empirisme artificiel. Plus tout l’impact de l’invention de Gutenberg (je découvre sa vie invraisemblable).

 

Vingt-deux décembre 2011

J’ai repris la lecture du roman par l’avant-propos, interminable et lourd, et le garde-page qui donne la liste des 26 personnages (plus trois que je rajoute : Ingrid, Eising et Hensen). Quand je vais reprendre le roman, ce sera jusqu’à la fin.

 

La marmite menaçait d’éclater, semble-t-il. Je suis officiellement en burn-out depuis le 22 novembre rétrospectivement (étrange que ça n’existait pas avant l’anglais !) et j’ai ralenti fortement la cadence pour quelques conceptions de l’être humain du tome 4. J’ai besoin d’aller voir mon roman, tant pis pour le temps, on fera une place, à la petite semaine.

 

Soir de Noël. Je découvre après 3 semaines de repos, un livre acheté, mais oublié sous une pile de sous-piles de choses qui s’empilent et que je ne dois pas faire, car j’oublie tout ce qui n’est pas sous mes yeux. Je souffre de myopie ontologique. C’est The Sandman companion de Bender. Au début de la session en septembre, j’avais recommencé à lire Sandman en prenant des notes. Trop long à tout noter, j’abandonne la recherche en septembre, puis accélère la lecture. Il me manque des bouts de « logique » entre les épisodes et les personnages, mais je sais que tout est lié et que le processus du soi est le thème qui couronne la série. Le phénix du méta-dieu parle en noir sur blanc. J’avais vu dans la liste des ouvrages de la série ce companion book. Mais je ne savais top à quoi m’attendre. En pleine session de corrections et d’écriture, les deux premiers chapitres du tome 3 de mon Introduction à la philosophie, surtout celui sur la révolution copernicienne, me grugent tout mon temps. Ensevelis sous le trop à faire. Ce livre me fournit tout le data, plus fin que celui de mes notes, avec les commentaires de Gaiman en plus. Ils ont même compris qu’il s’agissait d’un processus jungien de développement du soi chez le Lord of Dreams.

 

Ce qui ressort de cette lecture c’est que Bender avait réalisé un tracé de la construction romanesque tel que je voulais le noter, dans toute sa concrétude. Mais le travail de Gaiman était plus riche que je ne le pouvais voir, à cause des références culturelles, collines qu’aplanie mon « compagnon de lecture ». C’est quelque chose que je veux faire avec le créateur de Peanuts, mais avec une autre manière de produire et de produit.

 

J’en déduis aussi, de l’évidente honnêteté de créateur chez Niel Gaiman, que toute œuvre est comme une bonne bouillie, beaucoup de patience, d’attention et de remue-cuillère.

« A story is anything that will make a reader turn pages—an then come away, when he or she is finished, not feeling cheated. » Neil Gaiman