Automne 2005 — Printemps 2006

 

Dès le 26 août, je reprends depuis le début. Relire, c’est écrire avec les journées, les intrigues et les personnages en tête et déjà un gros tas de phrases d’imprimées. Je découvre des passages qui mentionnent bien plus qu’ils ne font vivre. Le texte en ternit. [C’est donc à ce moment que j’ai compris le métier de romancier, nov. 08.] Des petits moments de vécu apparaissent pour souder le tout. Le texte en est grandement amélioré. Je suis devenu intime avec mes personnages. Un plaisir de cueillir mon roman d’un bloc. J’ai enfin accepté une leçon de Balzac, aime ton personnage comme toi-même.

 

Dix-neuf septembre. Je termine le quatrième chapitre de la seconde partie (22 juin 1920). J’ai ajouté, comme au précédent, une vision en rafale de Paris le soir. Mes personnages y vivent un court moment. Pas besoin de grandes scènes, le lecteur sait. Il suffit de le laisser imaginer le reste. Je conçois ces moments aussi simplement qu’une poule pond des œufs. À partir de rien, il me semble. Je redoutais de manquer de matériel pour la seconde moitié du livre. Mais, en fait, je n’ai jamais rien de précis « en banque ». Je vais terminer ce roman.

 

Fin septembre. J’ai rajouté vingt pages jusqu’ici. Je suis à la fin du chapitre onze (25 juin 1920), au couple Bennett et à des fragments de soirées. M’interroger sur l’horaire de chacun est créateur des petites scènes. Il restera le fameux samedi qui clôt la seconde partie. J’aurais la moitié du puzzle de fait avant 2006, avec toute la bordure et des morceaux du reste.

 

Le roman tisse une toile dont chaque fil est un personnage, les intérêts de chacun concourant dans les nœuds. L’auteur-araignée se tient au centre d’un intérêt existentiel, sa proie, certaines dimensions de l’existence (le jeu d’échecs, la politique, l’adultère ou un « cercle » dans mon roman) et une présence des personnages. Le style de toile concerne l’étalage des informations et l’intimité descriptive des personnages. [L’époque et la classe sociale selon Sartre et Marx, nov. 08.]  [La mine dans Germinal ou l’aéroport chez Hailey sont des centres de toile. jan. 2012]

 

Trente octobre. Je viens d’imprimer une page où Madeleine réfléchit à Miguel. C’est la seule qu’il me reste à revoir. Demain débute la correction du second examen de mes étudiants. Je suis pratiquement tout installé dans l’appartement. Je pourrai enseigner à temps partiel l’automne prochain. J’ai déjà des bouts de la troisième partie en marche, dont le speech de Bennett au quatorzième jour.

 

Dix-sept novembre. Une journée de grève. En introduisant le passage sur Kato, histoire tirée d’une ancienne nouvelle, dix années plutôt, j’ai commencé à cimenter la famille Feuerbach. [Cette idée a pris un autre biais en considérant le drame de Bianca par les yeux de Hanna, toujours vierge, juil. 07. (Le manque à savoir d’Hanna provoquera les trois entretiens sur le Diable que lui fera Jonathan, nov. 08.)]  De nombreux passages des douze premiers chapitres peuvent être relus et teintés de la nouvelle profondeur (maîtrise) des « caractères », comme disent les Anglais. La lecture du tout approfondit le texte à chaque relecture.

Forcément. Plus les personnages vivent, plus je retourne dans leur passé afin de justifier leur vision du présent. Comme la pierre, inlassable, qui glisse sur la lame dont le samouraï affine la « forme ». Le roman peut exiger encore beaucoup d’années. Construire une cathédrale exige une certaine abnégation. En écrivant cette phrase, les larmes sont venues. Gênant en plein café.

Trois janvier 06. Les fils étant bien définis, le motif bien dessiné, je pensais la mécanique romanesque apte à se tisser d’elle-même. Je découvre plus, les motifs personnels s’entrecroisent, les conséquences me surprennent. L’âme du jazz moule alors la trame. Pourquoi Dumoulin accepte-t-il l’offre de Feuerbach ? Pourquoi le champion hypothèque-t-il gravement ses chances de gagner ? Une réponse toute freudienne, à cause de leur père. Un enfant orphelin ou maltraité part avec un handicap terrible. Les trames personnelles qui agissent en « causes motrices » chez Dumoulin et Feuerbach m’ont obligé à fignoler la personnalité de chacun. À chaque précision, le personnage se concrétise, réduisant ma marge de manœuvre subséquente.

On ne met pas la vie dans un roman [, on la met en roman. C’est l’essence du roman français selon Virginia Woolf, nov. 08.] Le héros de À la recherche du temps perdu n’est pas le Proust de la rue Hamelin. Il n’aurait pas pu se payer un yacht et une Rolls. [Mais un aéroplane de 27 000 F pour l’achat duquel Proust devra vendre 20 000 F d’actions. L’achat ne se fera pas, car Agostinelli se noiera au cours de la semaine même durant laquelle Proust s’occupait de débloquer des fonds, soit le 30 mai 1914 (note de lecture d’Andrée). D’accord.]

Un personnage de roman est toujours fictif. [Je trouve de belles pages de Françoise Collin sur le sujet dans Maurice Blanchot et la question de l’écriture. Ainsi : « Les complaisances de la littérature pour le passé, et l’usage privilégié du passé simple dans le roman, ses attaches secrètes avec la mémoire doivent être comprises de cette manière, comme une confusion du passé temporel et du toujours déjà là non temporel. » Ça répond à Sartre ! juin 06.]

Tout comme un pommier dessiné ne donnera jamais de pommes, l’écriture est un art tracé. Mais en place de la forme des objets, c’est la forme du mouvement, un devenir, qui est dessiné [dans la narration de moments, à l’instar du mouvement dans un film, né de la présentation en succession rapide d’images fixes. Itchkoff aurait aimé le parallèle, juil. 07].

Ce commentaire est le premier fruit d’une correspondance par courriel avec Andrée, qui apprécie les romans volumineux. Elle a révisé les deux premières parties. Elle lit « à la lettre ». La compréhension qui en résulte est étrange à mes yeux. Le résultat le plus appréciable de cette sonde fut les nouvelles précisions dans le court texte introductif sur le générique et la langue [, un texte pénible que j’élague en déc. 2011].

 

J’ai complètement arrêté d’écrire début janvier 06. Je n’ai repris qu’à la mi-février. J’ai cru un moment que je ne voulais plus continuer. Pour qui écrivais-je ? Pour moi ! Réponse suffisante, je reprends la plume.

 

Je suis trop compliqué. Andrée a été claire :

— Je veux tout comprendre !

 

J’écris plus calmement, je ne suis plus pressé. Il ne s’agit plus d’un simple roman, mais d’une sorte d’essai en création littéraire. [Un doctorat honorifique, seul diplôme pouvant accréditer un processus créatif nietzschéen, le journal se substituant aux théories, juil. 07.]

 

Premier mars. Je sais pourquoi j’ai arrêté si longtemps ! Pour l’élimination des « » (guillemets français), ce qui change toute la cinétique des scènes. Ainsi :

À la table, il demande : « Et toi ? » Son père est interdit : « Pourquoi demandes-tu ? »

Devient :

À la table.

— Et toi ?

— Pourquoi demandes-tu ? retourne son père, interdit.

 

À première vue, une modification sans signification. Après trois à quatre cents pages de relecture et une centaine de décisions plus tard, l’évidence s’impose. Des dialogues dégagés et un recoupage du texte qui les intègre hors narration dynamisent la lecture, le mouvement s’accélère. Pour l’auteur, les personnages se précisent. Les dialogues trop cérébraux au premier jet sont maintenant intégrés dans l’action par cette mise en tirets. [Il s’agit d’un moment de compréhension de l’art décrire fondamental dans ma formation, je le vois clairement en relisant ce passage, déc. 2011.]

Autre modification, plusieurs mots en italiques sont maintenant entre « ».  L’italique seul sert à indiquer la pensée verbale. Elle peut maintenant naître ou mourir à l’intérieur de passages narratifs. Il faut être attentif au personnage en mouvement et à sa conscience. Bref, je devrai tout relire, encore. [Cette convention fut la source d’une ouverture enrichissante sur la capacité à rendre le présent, juil. 07. ]

Andrée m’informe que madame Verdurin s’est remariée. Sa rencontre de Boey chez madame de Senneterre ne se peut pas. J’aurais dû lire Proust jusqu’à la fin.

 

L’ambition première, que chaque personnage devienne un « papillon du chaos » à travers les événements perturbateurs du roman, est toujours présente en moi. Elle me ramène invariablement au sanatorium de la Montagne magique. Le vol d’Icare s’y apparente un peu. [Et je ne sais toujours pas pourquoi, nov. 08. (Maintenant je le vois, mais cette volonté s’est fondue dans la trame des événements de la vie, déc. 11.)]  C’est dans le roman Airport de l’Étasunien Hailey que j’ai envisagé cette métamorphose existentielle. En particulier dans les personnages du pilote séducteur qui sait maintenant sa maîtresse enceinte et dans celui du contrôleur aérien qui avait prévu de se suicider ce soir-là. Était-ce vraiment le roman ou la période de ma vie où je l’ai lu qui importe ?

 

Au Café Pi, Vanessa me passe Le tableau du maître flamand de Perez-Reverte. J’apprécie peu le roman « policier », mais je veux voir comment l’auteur se débrouille avec les échecs. C’est écrit au passé, si distant. Je lis (p.11) : « La cafetière sifflait dans la cuisine. Julia se leva pour aller se servir une grande tasse… » Au présent maintenant : « La cafetière siffle dans la cuisine. Julia se sert une grande tasse… » Ce mouvement crée le débit cinématographique du roman.

 

À la fin du chapitre 5, la description d’une partie jouée par un certain Muñoz, le joueur expert de service, m’a fait comprendre tout le merveilleux dans le regard de l’inculte, non-joueur dans l’âme. Une vision inexistante chez moi ! Ça servira à animer le regard de Madeleine, surtout quand son mari et son amant s’affronteront.

 

Vingt-huit avril 06. « Toi tu n’es pas comme eux, tu es déjà intelligent. » Cette phrase de Cappello père donne plein sens à celle de Noguera quelques six cents pages avant. Tous les nœuds se resserrent lentement. [J’ai repris l’idée avec le testament de Feuerbach père au chapitre XVI, le « mercredi trente juin » juil. 06.]