Automne 2004 — Hiver 2005

 

Vingt-quatre août. Je donne mon premier cours demain. J’ai tout mis en place pour réviser d’ici janvier les cinq cents pages écrites depuis trois ans. Je comprends mieux mes personnages et j’ai quelques points d’ancrage historiques à placer. Un délai peut-être optimiste, car dès le premier chapitre, je noircis certaines pages. Je dois exécuter plusieurs lectures avant de « tourner la page ».

 

J’avais oublié mon roman ! Je pouvais rappeler les faits, mais j’avais oublié qui les vivait, pris par la nécessité d’inventer la marche de mes pièces humaines et les contraintes du déjà-mis-en-place qu’elles génèrent une fois sur papier. J’ai plus d’une quinzaine de vies en jeu qui ont grandi par épisodes, telles des variantes d’échecs, trois longues années durant. Je refais ce parcours avec la tranquillité d’esprit d’une lecture intime. Je n’ai que des anecdotes historiques à saupoudrer. J’ai défini ma « feuille de style ». Tourner la page est un compromis fait par manque d’éternité. Il faut reconnaître le moment où se manifeste notre maîtrise du récit et du subjectif de notre narration. Ce constat nous fige dans une technique qui permet de ne pas s’éterniser à vouloir être parfait, comme le personnage de Camus avec son cheval alezan. Une histoire se raconte à coup d’âme.  [Virginia Woolf y verra l’essence du roman russe, nov. 08.]  Ce sont elles que je reconnais dans cette relecture. À partir de là, il me reste à terminer un roman. Un ébéniste pourrait tenir un propos similaire, il me semble.

 

Mi-octobre, un automne magnifique. Je n’ai pas cent pages de corrigées, mais cette relecture en vaut largement la peine. Je connais mes personnages et ma mise en scène maintenant. Le langage aussi. À la différence des autres « fins », je sais cette correction définitive. Celles  à venir seront au niveau de la phrase et du mot. Point. Il n’y en aura pas beaucoup. [Que j’étais donc naïf, juil. 07.]  J’ai appris à réécrire. Si je pouvais apprendre à écrire directement, ce serait un énorme gain de temps. [Acquis, juil. 07.]

 

Au chapitre deux, j’avais complètement oublié la section où Boey rencontre Jill au salon. Ça m’a permis de me lire ! C’est très beau par moment ce que j’écris. [Andrée note « Mais ne le dis pas ! » Pourquoi ? C’est un aveu de lecteur.]

 

Dans la longue discussion du seize juin entre le cocher et Ducrocq, j’ai introduit des éléments historiques au sujet de l’automobile. Je comprends que la guerre du pétrole a débuté avec le siècle et généré, via le recul politique des Turcs de 1912, la Première Guerre. [C’est donc là qu’a germé ma conception de « Lord James Bennett, diplomate », nov. 08.]  Par contre, l’histoire des calèches de luxe est absolument sans aucun fondement. Plus on épouse les contours de l’histoire, plus on peut mentir avec vraisemblance. Ça m’a rappelé Sartre qui mentionnait avoir lancé à la légère des statistiques au sujet des Juifs que des chercheurs sérieux citèrent par la suite.

 

Toute fin octobre, je termine la révision du deuxième chapitre (16 juin 1920). Des corrections majeures par endroits. Heureusement, tel que prophétisé, le chapitre trois (17 juin 1920) s’avère moins lourd à réviser. Après trois ou quatre passages, je tourne la page.

 

Au chapitre quatre (18 juin 1920), je découvre une nouvelle intrigue pour Feuerbach, suscitée par un commentaire de Ekenstein sur le quotidien du joueur. En révisant l’entrée de Feuerbach lors de la scène du tirage, j’ajoute un flashback à Jacques et termine ce paragraphe en ce dimanche, 14 novembre 04, sous un soleil presque hivernal, au Café Pi sur une petite flûte baroque dans l’air. « Surpris en plein rêve », je viens de saisir Jacques Dumoulin, enfin. Je suis tout près de Hackerman et Bennett. [Hum… À mi-chemin, disons, nov. 08.]  En fait, tous mes personnages vieillissent à mesure que leur univers s’épaissit sous l’encre. [Pourtant cette saisie m’apparaîtra si superficielle deux ans et demi plus tard. (Demeure que j’en suis toujours à faire le résumé du passé de mes personnages avant de reprendre la rédaction, fin décembre 2011.)]

 

Moins d’une heure après, je vois (enfin) le lien avec « faire la petite fille ». Un lien à la Proust, justement. (L’italique est de Proust.)

 

Trois janvier. La « tempête » de solitude du temps des fêtes est passée. En relisant le chapitre « Lundi 21 juin », je comprends soudain Itchkoff d’une manière singulière, concrète. Au moment où il rêvasse à sa première rencontre avec Jung alors que sa position ajournée attend. À force de relire, rajouter du concret et poursuivre, les personnages se concrétisent en gestes, en mots, en manières, en caractère, en imaginaire, en espoir. [Mais je n’ai alors aucune emprise globale sur chacun d’eux. Ce travail demeure à être fait, juil.07. (Il s’est matérialisé lors de la réécriture globale, nov. 08.)]  Ils deviennent comme le souvenir de moi. Quelque chose de similaire se passe sûrement au théâtre pour les comédiens quand les représentations s’accumulent. À la fin, les acteurs pourraient déjeuner dans leur personnage.

 

Dans le film Les uns, les autres, les enfants issus de diverses contrées se réunissent à Paris pour un spectacle. Chacun y participe à sa manière. La première partie du roman lui doit beaucoup. La construction par flashback provient du film La dernière symphonie. Ken Russell a voulu « animer » les dernières heures du compositeur Gustav Mahler sur un mouvement figé, un point d’orgue. De revoir le film m’a déçu. Il m’avait marqué, littérairement, au-delà de toute compréhension. Toutefois, je pourrais difficilement mettre cette expérience en mots.

 

Une autre discussion de Bénédict, avec son contact cette fois, devient un cauchemar d’informations à romancer. Mais je sais, patience et travail.

 

Samedi 22 janvier, une fin de semaine à moins trente dans le vent à Montréal. J’ai trouvé le prénom de Y. (lady Bennett) à cause d’une alarme au feu dans le bloc appartement, un incident mensuel. Sauf que la demoiselle en face, nouvelle, s’inquiète. Assez bien roulée et jolie pour que j’apprenne son prénom et elle le mien. Yasmine (J’y vais au son.) Jasmine, prénom français par sa grand-mère au service des Deprez, d’abord Des Prés, glisse à Yasmine. [Ça vient de Michener.]  De toute manière, je ne connais aucun prénom Zulu !

 

Par une nécessité narrative, Edouard doit éviter Pointe-Noire. Ils doivent prendre le train au Congo belge avant de revenir en possession française ; chemin de fer construit par Empain. Le monde est petit, surtout dans un roman.

 

Une grève magnifique des étudiants me laisse tout le mois de mars pour rédiger le chapitre « Vendredi, 25 juin ». Ce sera le plus court jusqu’ici. Je découvre dans l’échange entre mesdames Reeves et Bennett l’usage d’un passage en italique à l’intérieur d’un échange verbal. Le « John l’a corrigé » dont Yasmine fait le constat est pensé pendant qu’elle converse, mais ne peut être dit. Je me sens contraint par la forme d’écriture comme quand j’assimilais la physique mécanique de Newton au collège. Une logique implacable. [La notation en italique sera chambardée en novembre 2005.]

 

Le dernier chapitre, une télésérie sur les bandes de motards canadiens et Grande Ourse, deux séries que je loue en DVD, alors que je débute la première des six lettres. J’apprends l’écriture « épisodique » pour l’écran. Les romans étaient publiés en épisodes dans les journaux au dix-neuvième siècle.

 

Chaque chapitre se compose de scènes et chacune, dès sa conception, devient le fruit attendu de la petite fumée. Je suis alors le simple réceptacle du puits insondable au creux de moi. Sartre s’est peut-être mépris. C’est l’être qui est néant, pas la conscience, dirait Berkeley. [Ou Virginia Woolf, citée par Cappello.]  Le sens d’une vie est tissé de détails qui s’entrechoquent. Par après seulement peut-on croire sa vie le fruit d’un « nécessaire » ou d’un « choix ».