Automne 2001 — Été 2002

 

Je ne vois plus ma muse. Même qu’elle m’empêchait d’écrire. Dans ma vie vagabonde, j’en étais à chercher celle avec qui je partagerais enfin logis. Elle terminait un mariage de vingt-deux ans devenu étouffant de compromis. Son bientôt ex-mari vient parfois au début de l’après-midi au café où j’écris et où, évidemment, j’ai rencontré Francine. On fait connaissance. Pour Claude comme pour moi, c’est peut-être la plus étrange relation possible entre deux hommes.

 

Ça n’a pas duré avec ma muse. Du moins l’ai-je cru durant près de deux semaines. Elle insiste pour que nous parlions, elle m’attend au café. Nous expliquons nos douleurs et c’est reparti. Je déménage chez elle cet été. Un pari dangereux. On peut devenir prisonnier de tout, du bonheur comme du stéréotype.

 

Durant cette trêve amoureuse, j’ai exécuté les cartes du ciel des joueurs à coup d’intuitions heureuses [, sauf Hackerman, juil. 07]. Le chapitre trois s’éternise en longueur, je devrai remettre la scène chez madame de Manziarly ainsi que la discussion entre Bennett et Reeves, et même une section de Belladona dans les chapitres suivants. L’été approche. Kolarov est un propriétaire foncier dans l’âme. C’est d’imaginer son rêve qui a concrétisé le personnage.

 

J’ai trouvé un petit livre sur la diplomatie secrète pour la période 1914 – 1945. Tout le cours du vingtième siècle en Europe et au Moyen-Orient fut tracé par la résolution du conflit quatorze dix-huit à coups de traités anglo-franco-américains. Les lubies des Français et des Allemands, la gourmandise des Italiens et des Turcs ont prolongé indûment une guerre dont personne ne voulait plus.

 

La section de Belladona sur la rue des bijoutiers. Il fallait me convaincre que Miguel était plausible. Pour ce faire, il a suffi de l’incarner dans son apprentissage de la vie [d’où le personnage de Béatrice.] Sa narration d’une partie d’échecs, jouée la veille de la scène, m’a fait comprendre le génie de Joyce. Son tracé d’encre prit forme de personnage au point d’en devenir illisible, c’est-à-dire indescriptible. C’est un vieil ami, Robert B., qui me parlait de Joyce il y a si longtemps déjà. Il m’avait fait réaliser (au sens québécois du terme) que je serai heureux de vivre écrivain. Et aussi, à l’initiative de Manon G., en 1988, qui m’avait poussé à m’équiper d’un ordinateur pour écrire.

 

Comme un aveugle développe son ouïe, j’ai composé des personnages. Dans ma jeunesse, n’ayant guère eu de ces contacts où nous sommes innocents d’apprendre, j’ai vécu dans un monde imaginaire. Deux souvenirs du passé ont rejailli en pièces à conviction d’un même procès. Au début de l’adolescence, je me rongeais les ongles à m’en blesser, certaines jointures même. Activité incompréhensible à mes yeux. Un état d’âme ténébreux faisait me « ronger les os ». L’autre souvenir, c’est qu’un de mes chats se léchait le poil à s’en irriter la peau. Le vétérinaire me dit tout bêtement : « occupez-vous un peu de lui ». J’avais déjà deux chats quand celui-là m’est tombé dans les bras. Bon dernier, je le délaisse plus souvent pour satisfaire les deux autres. En réponse, il se caresse lui-même et ça le blesse. Ces rappels n’éclaircissent pas les ténèbres de mon esprit pour autant. Néanmoins j’en tire leçon. J’ai appris tard dans la vie à vivre en communauté. Pour comprendre les autres, je les ai d’abord imaginés. Il m’a fallu penser à leur place, exercice éminemment périlleux.

 

J’ai trouvé aujourd’hui, premier juin, le sens profond de « Hackerman » et ce que tentait de quantifier Joseph Feuerbach mathématicien. J’ai baptisé Lord Bennett : « Charles James », un James Bond un peu voltairien, je crois. [Humaniste finalement, avril 05.]. Il ne manque que Cappello et l’été débute.

 

J’ai dû trancher dans le chapitre trois qui n’en finissait plus. La discussion entre Reeves et Bennett au salon, puis la réaction de Ducrocq, la première visite de Boey chez madame de Manziarly, la rencontre fortuite de Picasso et Jill Reeves, toutes ces scènes ont été renvoyées à plus tard. [Je ne comprends plus pourquoi je m’inquiétais de ces renvois. Manque d’expérience peut-être, juil. 07.]

 

D’avoir troqué des cartes de Magic me fournit l’âme d’Hackerman, selon la même magie intuitive qui me fit saisir la psychologie terrienne de Kolarov par un de ses rêves [et l’intelligence de Belladona par un refus anticipé de ma muse, juil. 07]. Toute ma vie me sert à écrire. Au fond, c’est facile à comprendre, quand je raconte, je vis par procuration du souvenir.

 

Je venais tout juste de finir la section sur Hackerman, la plus ardue du chapitre trois, quand, le jour même, Louis-Pierre, un des « vampires » d’une partie que j’anime alors, m’apporte Mages des éditions White Wolf. J’ai souri en parcourant les concepts de Tellurian et de Tapestry. [La vie d’un Mage consiste à la tisser en choisissant ses présents à travers diverses réalités parallèles, juil. 07.]

 

Écrire, c’est se faire un théâtre. Chez Dos Passos, un imposteur selon  Sartre, ça devient une simple suite de tableaux. Pour moi, l’occasion renouvelée d’une exposition impressionniste ayant pour thème « scènes de la vie conjuguée ». Être maître d’un jeu de rôle m’a formé dans l’art d’animer des personnages et bien sûr dans celui d’intriguer. Je dois mon premier véritable moment de plaisir à animer ce théâtre improvisé au quatuor de joueurs d’un soir, André, Patrick, Benoît et Jean-Philippe.

 

La vitesse à laquelle je parviens à m’informer en tant qu’écrivain fascine le philosophe en moi. Je comprends mieux aujourd’hui à quel point tout historien intéressant est subjectif. L’histoire humaine est si précaire, les circonstances pratiques si aléatoires quand on cesse de n’y voir que des dates qui bornent les guerres et épinglent les batailles. D’ailleurs, il faudrait parler de la guerre 1912-1920, les bornes quatorze dix-huit sont ouest européennes. Tout comme la seconde Grande Guerre a débuté en 1936.

Chaque page possède une limite de réécriture selon le degré de maîtrise de son art. Je la corrige en moyenne dix fois. Le dernier passage consiste en simples substitutions de termes et courtes ratures. Mais un ou quelques chapitres plus tard, cette limite peut être dépassée. D’ailleurs, bon nombre de détails sont à rectifier. L’écriture manuelle s’avère parfois trop lente. Même en résumant les idées, ça devient ardu à sécher sur papier lorsque trois ou quatre personnages sont en scène. Trop de détails ne s’éclaircissent qu’en réécrivant. Le clavier, l’écran et l’imprimante laser me sont devenus indispensables. Je travaille comme un « tireur de joints ». Mon « gyproc », c’est du papier.

 

En considérant réel le magasin Au bonheur des dames de Zola, j’ai compris que je pouvais m’amuser à côté du lecteur avec l’autour historique plausible du tournoi. Le lecteur sait qu’il lit un roman. Cet état de fait m’avait échappé. Une évidence pourtant. [C’est devenu un état d’esprit permanent quand j’écris, 30 août 17.]

 

Dans le petit texte intitulé L’art du roman, Kundera explique que Don Quichotte fut le tout premier héros romanesque. Cervantès raconte un personnage qui confond château et moulin à vent. Il s’y attaque avec une lance ! Des causes « expliquent » ce comportement insensé, des circonstances « atténuantes ». Tout roman s’ouvre sur une curiosité. Le texte de Kundera fut ma « confirmation », disaient les catholiques de mon enfance. Une confirmation « poste restante », si je puis dire. [Tel est le pouvoir d’un testament, nov. 08.]

 

Une seule phrase peut générer un personnage. Ma préférée est tirée de Madame Bovary. Flaubert écrit dès les premières pages, parlant du père de monsieur Bovary : « Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide-chirurgien major, compromis, vers 1812, dans des affaires de conscription, et forcé, vers cette époque, de quitter le service, avait alors profité de ses avantages personnels pour saisir au passage une dot de soixante mille francs, qui s’offrait en la fille d’un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure ». À partir de cette seule phrase, je pourrais imaginer toute une vie à ce monsieur. [Voilà l’essence de toute romance, une subjectivité du vivre, nov. 08.]

 

Ekenstein est un itinérant ! Contrairement à Nilsson, Boey ou Itchkoff même, il ne justifie rien.

 

Dix juillet 2002, il ne manque que Cappello et Bennett et j’ai la douzaine. Il y a un siècle il me semble que j’ai imaginé le couple Reeves. [Avec le temps et en récupérant les oublis, cette fissure temporelle s’est refermée. (Désormais ce sera toujours « hier » juil. 07.] L’encre séchée les ranime à volonté. Un texte est magique. D’être seul dans l’enfance pousse à imaginer les rapports affectifs plutôt que les vivre. [Lisant ces remarques — elle considère mon témoignage plus parlant que le roman (dans son état d’alors du moins) — Andrée note en marge que je suis dans cette phrase comme le père de Balzac est dans la citation extraite de madame Bovary, mai 06.] On écrit, comme on chante, en se recentrant sur le « sentiment d’émotions » venu du ventre et qui nourrit notre plume.

 

Un jeune joueur d’échecs, Christopher — j’apprends qu’il a étudié un moment en littérature à l’université —, me fournit une masse de parties jouées entre 1900 et 1920. J’ai décidé de ne pas respecter mon idée première, soit d’associer en exclusivité chaque personnage à un joueur réel. C’est superflu.

 

Mis à part l’entrée en scène qu’exécute Ekenstein et la fin de chapitre à la Cortázar (le personnage de Persio dans Les gagnants) que me fournit Itchkoff, le chapitre quatre (18 juin 1920) est le paradigme de cet « œil de mouche » qui hante ma plume.

 

Ma muse me rend concret quand j’écris. Elle veut que j’explique en quoi consiste « faire la petite fille », introduit hors propos alors dans le texte. Un peu jalouse, elle croit que je pige dans mon passé érotique [À la lecture du journal, elle m’a assuré que mon interprétation de sa demande était fausse.] Elle fut surprise d’apprendre que je devrais inventer un « faire la petite fille » pour qu’elle puisse le lire.

 

Le récit de Las Cavas, Très brève relation de la destruction des Indes, m’a fourni un fond politique pour Cappello et m’a justifié son homosexualité. Ces pages sont à écrire. [Elles le sont encore en avril 05. (Ça termine la troisième partie, juil. 07).]