En quarante ans, j’ai vu ma pharmacie se transformer deux fois. D’abord elle s’est scindée en deux, les bidules devant, la pharmacie à l’arrière, tel que le prescrivait alors une nouvelle loi. Puis, Platô oblige, la pharmacie fut rénovée, revampée et divisée en trois sections. On a placé bonbons et chocolats à l’avant, la pharmacie toujours au fond (nul besoin de Black Friday ici), et, entre les deux, la « bidulerie », qui va de la crème hydratante au savon à linge, en passant par les surligneurs, les vitamines et les brosses à dents.

Comme j’avais (encore) oublié ma carte d’assurance maladie (appellation qui aurait fait sourire Borgès), la demoiselle au comptoir me réprimande.
― Ça fait plus de quarante ans que je viens ici.
― Ça fait trois mois que je travailles ici, grimace la demoiselle.

C’est la vie paraît-il. Heureusement, le « vieux » pharmacien me reconnaît et intercepte l’échange. J’ai tout le temps de ruminer en attendant qu’on remplisse ma prescription car la plupart des gens font leur commande en ligne et se pointent à l’heure suggérée. Comme on est en fin d’après-midi, il arrive un nouveau pick up aux deux minutes. Sauvagement industriel : nom, commande, téléphone glissé sur l’appareil d’encaissement et bonsoir. Efficace et peu coûteux; la négation même d’un rapport humain, qui soudain apparaît coûteux.

Je remarque une pancarte posée en évidence. Elle recommande d’être vacciné contre la grippe, action qui réduit d’autant les chances que sévisse une épidémie, précise-t-on. Quand j’étais jeune, on ne faisait pas de campagne de vaccination contre la grippe, il me semble. Nous sommes plus vieux, ai-je d’abord pensé. Mais l’image des wagons de métro et des escaliers mobiles du collège se sont imposées. Plus nombreux surtout. La promesse de la pancarte constituait une prophétie autoréalisatrice car chaque vacciné est un transfert de moins pour le microbe. Et là, le fameux filtre immunitaire dont parlait Jared Diamond (le Karl Marx de la calorie) dans De l’inégalité parmi les sociétés m’est revenu en tête.

Immunitaire, mon cher Watson

Entre 430 et 426 a.v. à Athènes (cité alors en pleine gloire), la peste éradiqua (déleta) du quart au tiers de la population, indifférente au fait que meure un philosophe ou un comptable, un noble ou un ilote. Rien d’exceptionnel d’ailleurs. Depuis environs 5000 ans des épidémies sévissaient dans les villages et villes. Une bactérie ou un virus s’infiltre dans un individu qui le transmet avant de mourir. La proximité entre humains et animaux, puis entre humains dans les premières cités, permettaient à des infections virulentes de se propager. L’agriculture et l’élevage, la concentration d’humains dans les villes archaïques, ces deux étapes évolutives dans la manière d’habiter la surface de la Terre engendrèrent une sélection immunitaire parmi les citoyens. Comme le souligne Diamond, la survie des individus résistants aux virus a supplanté celle des plus débrouillards.

Si les Européens infectèrent les Amérindiens (qui se refirent une santé en trois siècles), eux-mêmes venaient de subir un régime immunitaire de minceur. Au début du IXe et pour cinq cents ans, la température globale sur Terre augmenta de 2,5º, puis chuta en quelques décennies de 3,5º. Le froid revenu, les Européens firent venir des fourrures de Chine (un bon investissement, croyait-on). Ces peaux étaient infestées de puces, pas de surprise ici. Par contre, elles convoyaient la bactérie Yersinia pestis. La peste noire se répandit tout au long et autour des routes commerciales menant de la Chine à l’Europe. Sur son passage, cette microscopique bestiole raya 40% des noms sur la liste des candidats à la survie, qu’ils soient débrouillards ou non, utiles ou non (mais elle épargna les Basques et la plaine polonais).

Avec le colonialisme et les progrès de la navigation apparurent les maladies vénériennes. Avec la colonisation planétaire par les états industriels, ce fut le SIDA. Une des deux souches africaines du virus existait depuis le IXe siècle. C’est le transport par avion et les excellentes conditions de vie des Nord-Américains qui permirent au virus de se propager via les seringues et les mœurs libertaires avant que le manque à produire des anticorps achève le porteur (rarement le cas en Afrique).

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Un autre filtre s’avère décisif depuis. Certains peuples ou pays se sont développés plus rapidement et ont esclavagé d’autres peuples (légalement ou économiquement). Le colonialisme d’abord, puis la surpopulation locale ont engendré une sélection culturelle, radicale et planétaire au XXIe. Au XXe siècle en particulier, une sélection raciale a sévi grâce à divers génocides pratiqués à grande échelle. Je ne citerai que celui des arméniens, juifs, rwandais, et ceux au Cambodge, en Bosnie, au Congo (sans compter toutes les guerres territoriales pour contrôler l’énergie).

L’humain domestiqué

Selon Lorenz, ce tri pourrait conduire à une forme de dégénérescence de l’espèce humaine (qui inclut les Allemands) qui n’a rien à voir avec le code génétique (aucune caractéristique raciale ou culturelle n’est partagée par les groupes attaqués). La dégénérescence dont parle Lorenz s’observe chez les animaux domestiqués (et n’a rien à voir avec le nazisme). Il suffit de comparer les caractéristiques de l’homme « civilisé » à celles des animaux domestiqués pour le constater.

Un animal domestiqué ne survit que dans un environnement humain. Sa survie est assurée par certaines caractéristiques biologiques utiles aux humains. Ainsi, la poule pond des œufs pour l’éleveur et ce dernier la protège car elle est incapable de voler pour fuir. Constatation similaire pour la vache et le petit chien de compagnie. Toute espèce domestiquée ne pourrait retrouver son indépendance sans transformations morphologiques.

Lorenz a noté trois troubles de comportement qu’un animal domestique manifeste fréquemment. D’abord, un perte de contrôle de l’appétit qui favorise l’obésité (surtout avec le sucre). Ensuite un problème de régulation de la sexualité ou une hypersexualisation (surtout avec drogue et site porno). Et finalement une régression infantile chez l’adulte, qui alors manifeste des comportements immatures et nourrit une dépendance parentale et une activité ludique excessive (surtout avec les jeux vidéos en ligne).

L’hommilière

Si ce processus se généralise, nous devrions obtenir (selon la logique de la caverne) une civilisation d’obèses, sexuellement dysfonctionnels, immatures et passant leur temps à se divertir (sans se reproduire). En réponse à cette menace sont apparus l’alimentation végane et la pratique du yoga, par exemple. Demeure que n’étant plus contraint par un environnement sauvage et vivant dans un environnement aseptisé, l’humain sera maintenant filtré globalement par la sélection sociale; l’humain a débuté son auto-domestication. Les téléphones intelligents, Facebook, Youtube, rumeurs et les télé-réalités seront fort utiles pour ce faire.

Si un être domestiqué est aisé à apeurer (grâce au Darth Vador du moment) et faciles à manipuler politiquement (contrôle des journaux) grâce à l’assurance du confort (en 2016, un gay a expliqué publiquement avoir voté pour Donald Trump parce qu’il avait peur que des Arabes le tue). À titre d’exemple, aucune information n’a filtré dans les journaux et les informations télévisées au sujet de la révolution du peuple qui a eu lieu en Islande en 2011. Pourtant, la dette nationale a été annulée et les banques nationalisées. Imaginez que personne n’ait parlé de la Révolution Française.

Il y a, plus globalement, l’apparition de « la planète de singes selfies apps ». (prochaine chronique)

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