— Voyez-vous, le Bouc Émissaire n’est pas seulement
celui qui, le cas échéant, paye pour les autres.
Il est surtout, et avant tout, un principe d’explication.
Au bonheur des ogres, Daniel Pennac

La théorie de l’agression territoriale de Lorenz est une généralisation de la théorie du bouc émissaire (le « porté volontaire » dans Astérix). Toute personne ayant cherché, souvent avec un frêle espoir, une place de stationnement et, au moment où (enfin!) elle apparaît, c’est pour se rendre compte qu’un autre conducteur l’a spottée (beau verbe québécois); ou encore quelqu’un qui, un 24 décembre, cherche désespérément le nouveau bidule dont tous les enfants « textonnent » depuis des mois, ces individus savent que, quand on ne peut pas partager, tout être humain devient un féroce concurrent.

Le partage du territoire

Pour qu’une collaboration soit possible entre humains (en amour, en amitié, en affaires, en équipe), il faut partager un territoire commun. En conséquence, chacun doit rediriger l’énergie agressive rendue disponible par la présence de l’autre (un instinct) vers un ennemi commun : le bouc émissaire (une thérapie de couple utilise-t-elle ce truc?). Il est d’ailleurs remarquable que les amitiés les plus durables se forment en période difficile, à la guerre en particulier (souligné à répétition par Hollywood). Deux exemples : Walking Deads où la nécessité de survivre transforme de purs étrangers en une famille unie; et la finale de Harry Potter and the Order of the Phenix.

Bref (et c’est la théorie du bouc émissaire), il semble que pour qu’un couple, un groupe ou une nation soit possible et solide, il faille haïr les mêmes choses ensemble (la Grande Guerre a unifié les divers peuples d’Europe en nations sous un drapeau). À titre d’exemple, les États-Unis, et ce depuis un siècle et demi, forment un peuple fragmenté en groupes aux intérêts fort opposés (question climat, langue, croyances, origines, richesse, partage des ressources et race) avec, en arrière-fond, une guerre fraternelle sanguinaire (la pire du XIXe siècle). Mais au XXe deux guerres mondiales — un krach boursier en guise d’intermède — ont tenu les Étasuniens unis.

Depuis, il a fallu être inventif. D’abord le maccarthysme a matérialisé l’idée d’un ennemi permanent dans les consciences. De là, on passera par une panoplie d’ « ennemis numéro un » de l’empire étasunien : Mao, la Corée du Nord, Castro, Khrouchtchev, le Viet Cong, Khadafi, Khomeini, Hussein, Ben Laden, Poutine et Al Quaïda sont autant de Darth Vador à haïr (Planet Hollywood s’est commise des séries 24 et Homeland). Si l’ennemi extérieur disparaissait ou perdait de sa crédibilité, les tensions internes se positionneraient en groupes antagonistes (comme possiblement entre républicains et démocrates en ce moment).

Concluons : si l’amour réunit, la haine unit.

Make it simple

La suite m’est venue par la bande (comme au billard) en grappillant diverses informations comme autant de pièces d’un même paysage, celui d’un archétype (un micro roman qui se dénoue en une image, partagée par le collectivité). Je m’explique.

Dans le film étasunien 1408, sorti en 2007, un écrivain spécialisé dans la recherche de phénomènes étranges (jamais trouvés) se trouve pris au piège dans la fameuse chambre 1408 (on nous révèle que 8+4+1=13, ouf). Tous ceux qui ont voulu y passer la nuit se sont suicidés ou ont été retrouvés mort au matin. Ce qu’on comprend à la longue, c’est que quand l’esprit malin a pris contact avec sa victime, elle l’a extrait de son monde (mécanisme semblable dans The Blair Witch Project). Pour ce faire (ce qu’on saisit à la fin), l’esprit fait apparaître chez sa victime sa peur primordiale.

Or cette peur a toujours le même visage.

Le principe m’apparut à la lecture (fortuite) d’un article sur ce qui survient quand on fixe un visage très longtemps. La logique de la caverne s’est encore imposée. J’ai découvert l’archétype de la peur (comme le soulier l’est de la civilité, j’y reviendrai un jour). Si une personne regarde un visage très très longtemps (possiblement sur le LSD), deux possibilités peuvent survenir. L’une est que le visage disparaît. L’autre (ça m’a ramené dans la cave chez mon vieil ami Richard en 1970) c’est que la figure se métamorphose en celle d’un homme des cavernes, barbu avec de longs cheveux noirs (qui s’avance, menaçant, en mode vitrail d’église dans ma version LSD).

C’est précisément ce qui survient dans 1408. Quand Mike Enslin (John Cusack) voit ce barbare dans le reflet d’une vitre, il est alors hameçonné, tout comme Geraig Olin (Samuel Jackson) le sera via l’image dans son rétroviseur, à la fin du film. Pensez-vous que Stephen King connaît tout ça ? J’en doute. Mais il peut aisément ouvrir les portes de son inconscient pour cauchemarder éveillé! Il a même été le champion de son époque dans cet art.

Le plus redoutable prédateur, c’est un autre humain (tous les animaux sont d’accord). Celui qui surgit, bâton en main, pour me tuer et piller mon bonheur (un classique au cinéma, par ex. La guerre du feu). Bref, une image précise de l’agression s’est fixée dans notre reconnaissance visuelle, au point que chaque nouveau-né la reconstruit. Quand on interroge un visage trop longtemps (« à la limite »), ou il disparaît, ou on conclut au worst case scenario des militaires : une figure barbue, l’archétype de l’agression territoriale.

Size does matter

Konrad Lorenz a aussi découvert un mécanisme fondamental de la perception. Pour qu’un objet soit reconnu et déclenche une réaction, il n’a pas à être au plus près de la « copie conforme »; seules quelques caractéristiques de base sont nécessaires. Et il y a plus ! Une stimulation artificielle, grande ou exagérée, est plus efficace à déclencher la réaction. Ainsi, une oie va réagir beaucoup plus promptement à la vue d’un œuf gigantesque hors de son nid et va même préférer cet œuf à celui de taille normale, et ceci même si l’œuf est trop gros pour qu’elle puisse le ramener dans son nid (toutefois, l’oie doit être en train de couver).

Facile de comprendre alors qu’une femme en âge de procréer puisse se trouver un partenaire plus aisément si elle a des seins mis en évidence, même des faux, et des lèvres gonflées au Boxon, soulignées avec du rouge pour imiter une vulve. Appliquez ces mécanismes animaux à la perception du bouc émissaire et vous saisirez rapidement que le Net sera forcément la place où on maudira le plus en collectivité.

Et quand la Terre entière sera devenu notre caverne, il se formera inévitablement une seule hommilière (fourmilière humaine), où les boucs émissaires seront inutiles.

Comments are closed.