Mais il y a une autre mort, qui quelque fois
est encore pire. L’abandon de la personnalité,
le mimétisme par habitude, la capitulation
devant le milieu, le renoncement à soi-même.

D. Buzzati

Devant la pharmacie, deux quêteux m’extraient de ma rêverie. Ils se disputent l’espace « payant » à la porte d’entrée. En un siècle, la population mondiale est passée de 1 à 3 puis à 7 milliards d’individus et l’espace urbain manque à s’en taper sur la gueule pour en avoir un à soi.

Un bus s’impose au passage, affichant le fameux slogan de Nike. Je m’imagine sur scène jouer l’hymne étasunien à la Hendrix avec, derrière moi, un écran où défilent des images de films de guerre ou de jeux vidéo destructeurs. A chaque coup sec (tir de fusil) sur ma Fender Telecaster, en me retournant, je descend un méchant (ou provoque une explosion en tapant un accord), le tout en poursuivant l’hymne. Alors que la dernière note se meure, un dernier accord, violent et persistant. À l’écran derrière, une explosion nucléaire avec, en surimposition le « Just do it » (un jour peut-être…).

Lumière rouge devant. Les piétons s’agglutinent au bord du trottoir, en attente, même après que le seul véhicule dans l’autre sens soit passé. Pas de police, je traverse, surhumanisant deux ou trois citoyens au passage qui, éveillés au présent, se disent : « pourquoi pas » et s’avancent (ne pas faire en présence d’enfants). De là, d’un pas à l’autre, le concept d’hommilière humaine se reforme à nouveau en moi, s’éclairant au long des années.

Animalerie sur Mont-Royal est, côté sud

La caverne d’où sortit le primitif recouvre lentement la surface de la planète de sa vieille logique. Nous en sommes possiblement à l’étape finale de notre branche évolutive, comme fourmis et abeilles le sont devenues en s’enfermant dans leur monde. Il faut donc domestiquer une dernière espèce animale de plus de 30 kilo : nous-mêmes (en mode démocratie, j’espère).

Et c’est à Konrad Lorenz que je dois les body parts de cette idée.

Konrad Lorenz

Fils d’un médecin candidat au prix Nobel, Lorenz fit des études de médecine mais ne pratiqua jamais. Il obtint un second doctorat en zoologie en 1933 puis enseigna la psychologie animale et l’anatomie comparée à Vienne, avant de devenir professeur à la célèbre université de Königsberg en Allemagne.

Mobilisé de force en 1941 par l’armée allemande en tant que « médecin psychiatre », il est rapidement fait prisonnier par les Russes et déporté en Arménie. Il y restera jusqu’en 1948. Cette parenthèse de huit ans le poussa à développer une vision critique de la société moderne, en particulier à propos du lavage de cerveau que subirent les allemands « nazifiés » et les russes « communisés » (il a omis les étasuniens maccarthysés, sans compter les khmerisés et tant d’autres épurés d’opinions qu’on relègue aux ligues mineures; sans compter toutes les sectes).

Animalerie sur Rachel Est.

Une fois libre, Lorenz participa à la fondation de l’éthologie (étude des comportements animaux), le dernier de nombreux savoirs et technologies apparus entre 1890 et 1960 (après nous avons divisé, spécifié et approfondi ces savoirs). Il consacra une partie de sa vie à l’étude des oies cendrées, réalisant le travail le plus complet sur cette espèce. Il a même adoptées des oisillons à titre de mère pour mieux les observées (« konrad lorenz oies », sur Youtube). En 1973, Lorenz reçoit le prix Nobel de médecine, conjointement avec von Frisch et Tinbergen, pour leurs travaux en éthologie. Ce qui fit japper quelques hystériques qui le traitèrent de nazi à partir d’une phrase, une seule, citée hors propos d’une lettre de jeunesse (un autre « isme » qui l’enrôla de force). Le Nobel de Lorenz irrita aussi les béhavioristes, l’éthologie contestait la primauté des comportements appris sur ceux innés.

Le Darwin de l’apprentissage

Les behavioristes prônent l’existence d’un seul mécanisme d’apprentissage, basé sur la punition et la récompense. Une réaction, précisent-ils, a d’autant plus de chances de se répéter qu’il en résultat un plaisir éprouvé (maman sourit). À l’inverse, une réaction sera d’autant moins fréquente qu’elle suscitera un déplaisir (maman grogne). C’est ainsi que le goût et l’odorat se programment chez un bambin (le son « ma », qui reproduit le bruit de la succion du sein, désigne la mère à maints endroits d’ici au Vietnam). On apprend au bambin ce qui sent ou goûte « bon » et « mauvais » (l’industrie des bonnes odeurs à toujours été prospère). Or, un apprentissage important pour la survie peut mener à la formation d’un instinct. C’est le cas pour les gaz que dégagent un cadavre ou des excréments. Chez la plupart des mammifères du moins, ces odeurs engendrent instinctivement un mécanisme de replis, de crainte ou de défense (pour les mouches, par contre, ce sont de gros « procréodromes »).

Animalerie sur Saint-Denis côté est

Donc, pour qu’un être apprenne, soutient l’éthologue, il doit activer des mécanismes innés. Certains se déclenchent un âge précis (la parole et la marche chez l’humain, la vue chez le chat). Sinon le développement de l’aptitude en question est grandement hypothéqué par la suite (voir les « enfants sauvages »). Et comme l’humain possède beaucoup plus d’instincts que les autres animaux, de devenir nombreux nous oblige maintenant à comprendre l’animal en nous …pour nous auto-domestiquer (les Chinois veulent s’en tenir des caméras et l’I.A. pour d’identifier les visages et « analyser » les comportements en public, traitant la vie telle une partie d’échecs).

De plus, contrairement au software, un instinct ne peut être modifié par apprentissage (plaisir, douleur). L’acte instinctif est une programmation hardware qui produit la même réaction chez tout membre de l’espèce. L’acte instinctif s’exécute d’un trait, même s’il a perdu sa pertinence en cours de route (cas du gars qui continue à taper sur la gueule de l’autre alors qu’il gît inconscient).

Le fondement animal humain

Animalerie Mondou, coin nord ouest de Mont-Royal et Boyer

Lorenz a développé le darwinisme autour du concept fondamental d’agressivité concurrentielle. Ce concept est la pierre d’assise du raisonnement de Darwin sur le mécanisme de sélection naturelle. Cette agressivité ne se manifeste qu’envers des congénères devenus concurrents pour un logis, un partenaire, de la nourriture ou des ressources énergétiques (le loup n’est pas agressif envers la poule; rien de personnel, comme on dit dans Le parrain). Les divers codes d’éthique et de bonnes manières, les règles et les lois qui régissent les interactions sociales sont au départ des rituels altruistes (manières de se comporter qui respectent les autres, les alter). Ces « tu dois » limitent les effets indésirables de l’agressivité concurrentielle.

Comment? Ils valorisent les comportements qui contribuent à la conservation du groupe (comme le prescrit le behaviorisme). Les salutations, le ton, l’habillement, la distance entre personnes, les signes qui orientent la circulation; qui parle, l’ordre de marche, les titres et des centaines d’autres conventions de ce genre, mais surtout la ligne d’attente, visent au départ à adoucir la présence de l’autre dans notre territoire. Ceux qui ne s’adaptent pas sont envoyés au banc des pénalités ou même expulsés du terrain de jeu.

Depuis nos premiers ancêtres sapiens, plus de mille générations ont vu le jour. Il est mort depuis plus de deux cent milliards d’humain. Les formations gagnantes dans la lutte fratricide pour la possession du territoire sont inscrites dans nos gènes (des suites interminables des lettre A, C, G, T). Et cet animal humain en nous se devine dans la manière dont nos sociétés accommodent nos mécanises instinctifs (nos comportements).

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