Pour un ami d’alors, qui prit
un sentier, moi un autre

Attablé devant un café Aux deux Marie (fermé en 2014, après vingt ans, à cause d’un proprio gourmand), j’observe devant moi un habitué qui accomplit son rituel quotidien de la croisée des mots. Un venin avalé à petite dose qui vide l’existence de toute signification.

Mourir à petit feu

À une époque où l’on assassinait les décideurs à l’aide d’un certain poison, un dénommé Mithridate ingurgitait chaque jour une dose minime dudit poison pour s’y habituer. Il espérait que cette diète quotidienne lui éviterait la mort le jour où ses ennemis tenteraient de l’assassiner. Bref, il s’empoisonnait avec civilité au cas où d’autres oseraient le faire avec barbarie

Cette légende me semble résumer toute habitude mécanique qui fait couler le temps et conjure l’ennui en le traitant à petites doses, tel une menace de mort lointaine. De là, je me suis rappelé Robert, un vieil ami que j’ai perdu de vue. Il taquinait à l’occasion la grille du journal. Pas pour « tuer le temps », expression étrange, mais par défi, voulant déjouer l’astuce du concepteur. Robert ne s’aidait pas des petits mots, ceux que le tisseur d’énigmes ne prend pas le temps de crypter en formules songées. Non, il voulait démasquer les longs mots. Il n’utilisait les petits termes que pour tester ses trouvailles, mais sans les écrire. Imaginez l’effet : vous tournez la page du journal et, sur la grille, seuls les longs mots sont placés, le reste demeuré vierge. Classy.

Une boîte de Pandore en chocolat

Et soudain ça m’est revenu. Nous parlions de consommation de drogue, de modération et d’abus. Robert était déjà un peu ivre en début de soirée. Il m’avait soumis un quiz, celui de la boîte de Smarties.

Le Blueboy sur le coin sud est de Mont-Royal et de Bullion

Supposons que vous disposiez d’une boîte de Magic Smarties (prononcez à la Elvis Gratton). Elle contient une certaine quantité de pastilles de couleurs diverses. Selon sa couleur, chaque pastille vous procurera pour une période limitée un certain bonheur. Une pastille rose vous occasionnera une rencontre amoureuse d’une « saison »; une jaune un gain monétaire « non négligeable » et non prévu; une pastille brune du succès au travail pour un « trimestre », la mauve un état d’esprit euphorique mais lucide, et ainsi de suite avec d’autres couleurs pour une période limitée d’un bonheur donné. Les pastilles rouges en particulier vous procureront l’avantage de quelques autres en même temps (jaune, rose, bleu et mauve, par exemple). Et on parle du format « grosse boîte » qu’on trouve au cinéma, pas la petite boite de dépanneur.

Comme il ne s’agit pas d’une drogue, il n’y a pas de down (c’est écrit sur la boite, disons). Toutefois, sans être forcément malheureux, malade ou malchanceux, vous ne disposerez pas de joies similaires en dehors de ces périodes privilégiées. Il faudra vous contenter de la petite vie genre « mots croisés » avec ses petits moments de bonheurs ordinaires.

Tel est le deal offert par les Dieux. Le grand amour, le milliard, l’oscar, la coupe, c’est comme la loto, ça arrive, mais à du monde qu’on connaît pas. Mais avec les Magic Smarties, c’est simple, tout le monde a gagné une boîte. Le con comme le geek, le clochard comme l’universitaire, le star comme le looser.

Mais une seule.

Une pastille ?

Que faites-vous avec votre boîte? La question pourrait s’appliquer à la consommation de drogues comme de médicaments, aux vacances, à la procrastination, au crédit, au sexe, au jeu ou la téléréalité, mais nos limitations toutes humaines d’argent, de temps, de capacité ou d’accessibilité nous assagissent le plus souvent dans ces cas. Formulée en mythe, la situation s’analyse à la limite, à hauteur des Dieux, dans toute sa pureté.

Divers comportements possibles ont surgi en moi. Préoccupé, la question de Robert me prit par surprise :

Que ferais-tu de tes pastilles?

Question pertinente. Robert aurait probablement bouffé toute la boîte assez vite, comme bien d’autres d’ailleurs. D’utiliser une image était sa manière de le dire. Mais vous, que feriez-vous? Garderiez-vous les rouges pour la fin?

Entre zéro et l’infini

J’ai même compliqué l’histoire : bouffer deux capsules de même couleur augmente l’effet et la durée : 1 + 1 = 2.5 mettons (imaginez trois pastilles genre : 1+1+1=4). On peut aussi mixer les couleurs : ainsi une jaune et une brune pour marier argent et carrière plus efficacement (genre 2.5). Imaginez avec des rouges en plus.

La crémerie Le patio sur Mont-Royal sud, entre St-Hubert et St-André, une institution du coin

Allez-vous être smart et égrainé vos moments de grâce pour avoir une vie sans taches; ou serez-vous une étoile filante propulsée aux chocolats magiques ?

Certains se feront un plan de match. Par exemple, d’abord la réussite sociale, puis l’amour; ou le contraire. Il y aura sûrement des applications pour téléphone sur la manière (optimal) de bien gérer son capital bonheur (avec options et présentation par un « gérant de banque » existentiel sur Youtube). En conséquence, vous vivrez un bonheur « maximal » (de pente zéro, dirait un mathématicien) entouré d’une majorité d’humains qui vivent des moments similaires. On appelle ça une génération.

Vous pourriez nucléariser votre bonheur en vous incorporant à un groupe. C’est courant en bizenus, en politique, en secte et dans le crime « organisé », comme chez les Amish (mais eux ont interdit les Magic Smarties). Vous pourriez aller sur le Net voir les offres d’échange de couleurs, trouver qui recherche ce que vous désirez moins?

Sur St-Denis ouest, au sud de Mont-Royal

Les mettriez-vous en jeu, comme au Poker, espérant vous accaparer sournoisement le bonheur des autres ? Peut-être même tenterez-vous de les vendre à prix exorbitant (défier les Dieux en prétendant pouvoir être heureux par vous-même) ? Peut-être les conserveriez-vous précieusement comme l’avare, pour être sûr de ne pas en manquer ? Ou les garderiez-vous pour vos vieux jours en bon rentier ? Au pire, laisser quelques pastilles en héritage.

Certains les boufferaient avidement en drogués, paniquant devant l’annonce d’une accalmie ? Peut-être même les boufferiez-vous toutes d’un seul trait, un exercice de vie extrême (la totale, comme disent les François). Obtenir un maximum himalayen d’effets et de durée, mais plus rien après (mais l’après est négociable, diraient Romain Gary ou Ernest Hemingway). Passer comme une rock star (mourir jeune, capitalisé par le système si je m’en tiens à la biographie de Black Sabbath ou au roman Vernon Subutex de Virginie Despentes).

La Diperie sur Mt-Royal sud, à l’ouest de Brébeuf.

Connaître son comportement dans cette situation limite, c’est comprendre notre conception du bonheur et de la vie. Elle permet aussi de saisir l’enfer dans lequel vit tout toxicomane ou joueur invétéré, une fois sa boîte vide. Parce que toute vie peut devenir un cadeau empoisonné.

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