Entre 7 et 12 ans, des réflexions émises spontanément sur mon entourage avaient été la cause de quelques claques sonores derrière la tête (un acte éducatif à l’époque). La vérité est une chose, son constat publique une tout autre (ce qui n’est pas près d’être compris sur Internet). Je me suis tu quelques années, le temps de trouver une approche anti réflexe-de-gorille-dominant. Celle qui fonctionne même si le gorille en question a lu Le sarcasme pour les nuls.

Être et ne pas être

Le contexte familial aidant grandement, je devins un être solitaire, gêné et peureux, gardant en moi mes émotions et mes sentiments, mes peurs comme mes constats d’injustice. Mes étés étaient synonymes d’ennui. Personne sur la rue, tout le monde en campagne, sauf nous. Je ne savais même pas comment rencontrer d’autres jeunes. L’arrivée de l’automne signifiait le retour dans la cours d’école. J’étais un des rares élèves heureux que l’année scolaire recommence.

Maladroit en société, sourd et aveugle aux signes tacites et au non-dit, je prenais trop de place en groupe par peur du silence et par excès d’adrénaline. Mes commentaires crus et sans générosité blessaient. Je ne comprenais pas les autres. La brusque colère de certains me laissait abasourdi et perplexe.

Ma vie allait changer quand, laissé à moi-même, j’ai trop tardé à poster ma demande d’inscription au collège Ahuntsic. Je me retrouve parmi les doubleurs et les peu performants qui se tapent une année supplémentaire au secondaire. J’y ai rencontré des adolescents intelligents, vivant un manque de réalité familiale dont je souffrais sans le comprendre. De jeunes adultes allumés, inconfortables en société, en quête d’attention et d’estime, en trop de désirs de vivre, d’amour, d’amitié, d’idées et de projets fantasques.

Je n’avais pas le décor usuel de la famille dysfonctionnelle. Nous avions « l’air » normaux. Ma mère était douceur et amour, mon père un fournisseur fiable ; les dysfonctions étaient d’une nature plus humaine. Genre? Je n’ai aucun souvenir d’une activité faite à l’extérieur de la maison avec mon père ou ma mère. On m’a enlevé ma couche à dix ans et j’ai commencé à me brosser les dents à vingt-quatre ans (après une séance marathon de rafistolage et polissage chez un dentiste).

À dix-huit ans, devenu un être désincarné gavé de sucre et pesant cinquante-cinq kilos sous la pluie, j’erre au milieu d’un groupe de « défectueux », dont je devins le chansonnier guitariste, le génie des maths et un interlocuteur passionné pour des commentaires inattendus (et même un Q-Tip quelques jours, durant la crise d’octobre en 1970, mais j’en reparlerai ailleurs).

J’ai pris l’habitude de communiquer les constats de mon regard asocial et de ma conscience hors contexte sous forme de commentaires songés (elliptiques) dont on accuse réception sans saisir et dont le propos s’éclaire soudain des minutes, des heures, parfois même des jours plus tard . Faut dire que nos soirées, début des années 1970, étaient fortement teintées de haschisch, importés par les jeunes étasuniens de la Nouvelle-Angleterre qui fuyaient une croisière organisée au Vietnam pour G.I.s (Gentils Intervenants). À l’occasion, on me rapportait parfois la nouvelle de l’explosion d’une de mes « torpilles verbale », comme mon vieil ami Richard (mec_man) les surnomma. Je devins pour lui un pusher de flashs existentiels.

J’avais vraiment l’air weirdo. Comme un vampire, je ne pouvais pas observer mon reflet dans le miroir des autres. Parce que, comme un vampire, j’évitais les miroirs.

Cheers !

Éternel étudiant (thèse de doc déposée à 31 ans), malheureux en amour, quasi sans contacts familiaux, vivant dans des appartements minuscules et disposant d’un budget modeste, me voilà forcé d’explorer le social en quête de chaleur humaine.

Tout îlot de micro-société dont l’intégration s’approchait de celui à Cheers (l’hypothétique bar de Boston), devenait un lieu à fréquenter, avec ses habitués, ses blagues et ses saluts conventionnés. Club d’échecs, de backgammon, de scrabble ou de bridge, petit bar de quartier, café d’étudiants et d’artistes, amateurs amateurs de softball l’été ou bande de vieux garçons joueurs de cartes durant les longues nuits d’hiver, parmi ces gens j’ai observé comment on vit correctement, on discute correctement, comment on cruise correctement. J’aurais pu passer à Oprah.

J’ai parfois endossé le rôle d’arbitre ; d’abord au bridge et au scrabble, mais aussi comme portier de bar. L’habit d’arbitre est la forme « à la limite » du curé quand la dimension divine tend vers zéro; une forme d’immunité aux maladresses en société grâce à un code strict. Même en tant que professeur de philosophie, j’intervenais en arbitre des savoirs proposés. Jamais en partisan. D’autres ont connu pire sort. Malcolm Lowrey en particulier s’est anéanti avec l’alcool pour se délivrer de son inconfort en société.

Bref, j’ai maturé en maîtrisant de l’enfant apeuré dont le radeau de bonheur chavirait pour un rien, coincé entre peur et solitude. Les périodes où j’étais heureux sans le savoir étaient soudain balayées par la désagréable impression de ne plus vraiment être là, d’avoir oublier le script. Comment et pourquoi ces impressions de décalage survenaient? Je n’en savais trop rien.

C’est ainsi que je suis devenu écrivain, en grignotant du temps pour moi à même le quotidien, en m’isolant des autres pour mieux communiquer. D’ailleurs, toute intrigue est une torpille littéraire (le roman policier en est un genre patenté). Les autres autour de moi, il m’a fallu les personnifier pour pouvoir les découvrir.

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